Société 

Nous avons rencontré le seul Alsacien qui souhaite l’avènement des cyborgs

actualisé le 02/08/2016 à 16h38

Il préfère rester anonyme. Nous l’appellerons Damien. C’est le seul membre alsacien de l’association française transhumaniste (AFT), aussi nommée Technoprog, pour « techno progressiste ». Ce qu’il défend : l’amélioration de la condition humaine, tant biologique que sociale, à l’aide de la robotique et des nouvelles technologies.

Place de l’Homme de Fer à Strasbourg, un samedi pluvieux. Pour rencontrer un transhumaniste, le lieu est allégorique. Mais Damien, son prénom a été changé à sa demande, est un homme normal. Grand, élancé, vêtu d’un ample pull-over vert, il explique arriver d’une ville en bordure de Strasbourg, spécialement pour notre rendez-vous. Sur son nez, il porte des lunettes à verres épais. Plus tard dans la discussion, il les enlèvera, simplement pour démontrer son propos :

« Toutes les déficiences qui existent biologiquement, nous pouvons progressivement les éradiquer pour plus d’égalité. Regardez, vous et moi, nous ne sommes pas égaux. J’ai toujours eu besoin de ces lunettes, pas vous. On pourrait me permettre à moi et à d’autres de vivre sans. »

Un problème ? Hop un gène en moins (ou en plus)

Pour supprimer les besoins en lunettes, il propose une solution simple : l’injection de gènes pour les yeux défaillants. Une application de la thérapie génique, qui pourrait permettre l’éradication de déficiences ou de pathologies en faisant pénétrer des gènes dans les cellules ou les tissus d’un individu. Loin d’être de la science-fiction, la thérapie génique est testée depuis les années 1980, principalement pour annihiler des maladies comme le cancer. Pourtant, Damien, lui, voudrait une utilisation plus large de ce processus encore à l’étude et débattu :

« On milite pour permettre aux citoyens de partir avec des chances égales. Si mon enfant naît avec des déficiences visuelles, comme moi, il pourrait recevoir une injection des gènes lui offrant une vision correcte. Permettre à des enfants d’avoir une bonne vue, ce serait merveilleux, non ? »

L’anecdote pourrait résumer seule la position de l’Alsacien membre de Technoprog : l’utilisation plus libre et pour tous des évolutions technologiques. Que la multiplication des formes d’intelligences artificielles ou de la robotisation — phénomènes qu’il considère comme inéluctables à long terme — soient mises au service du plus grand nombre, dans une dynamique de transparence des États, des chercheurs et des entreprises. Finalement, l’air malin, il cite une vieille publicité (en fait une citation d’Aristote) : « le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. »

Neil Harbisson, "cyborg activiste" et premier humain avec une antenne dans l'oeil. (Photo: Creative commons)

Neil Harbisson, « cyborg activiste » et premier humain avec une antenne dans l’oeil. (Photo Wikimedia commons / cc)

Transhumanisme ou techno progressisme

Si Damien, la quarantaine passée, est devenu adhérent de Technoprog en 2013, ce n’est pas un hasard. Officiellement fondée en France en 2010, l’association est encore aujourd’hui méconnue dans l’hexagone où le transhumanisme reste une nébuleuse pour quelques passionnés. Aux États-Unis en revanche, le transhumanisme s’ancre progressivement depuis la fin des années 1970 et la naissance de la contre-culture technofuturiste californienne.

Dès 1998, l’association mondiale transhumaniste (WTA) est créée. Aujourd’hui renommée Humanity+, l’association définie le transhumanisme ainsi :

« Le mouvement culturel et intellectuel qui affirme qu’il est possible et désirable d’améliorer fondamentalement la condition humaine par l’usage de la raison, en particulier en développant et diffusant largement les techniques visant à éliminer le vieillissement et à améliorer de manière significative les capacités intellectuelles, physiques et psychologies de l’être humain. »

Concrètement, le mouvement considère que certaines souffrances, maladies ou handicaps pourront être supprimés à l’avenir, notamment grâce au développement et à la convergence des NBIC : les nanotechnologies, la biotechnologie, les techniques de l’information et la science cognitive.

Vaste programme. Mais depuis l’élaboration de Humanity+, des monstres de l’économie américaine ont pris d’assaut le sujet à coups de milliards de dollars. Google a débloqué des fonds et mis en place des programmes et l’ensemble des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) s’intéressent de près ou de loin au sujet.

Couverture du Times, lors du lancement du programme Calico par Google en septembre 2013. (Photo: Times)

Couverture du Times, lors du lancement du programme Calico par Google en septembre 2013. (Photo: Times)

Pour Damien, il est urgent que le sujet devienne public, pour éviter une captation par des intérêts privés et une opacité dans les recherches menées. Sa crainte, en somme, c’est peu l’avènement du Big Brother de Georges Orwell :

« Notre angoisse est que les recherches et les machines soient uniquement dans les mains de quelques-uns ou du capital. »

C’est là toute la différence entre le transhumanisme et le techno progressisme. Ou, plus concrètement, entre les visions américaines et les visions européennes du sujet. Technoprog est officiellement apolitique, mais en réalité marquée à gauche de l’échiquier politique. C’est aussi le cas de Damien, militant politique depuis ses jeunes années et membre de diverses associations, dont il préfère taire le nom :

« Les GAFAM ne sont pas pour le techno progressisme mais pour le transhumanisme. C’est différent. Le techno progressisme est pour la racine sociale de l’évolution technologique, pour le progrès pour tous. Et pas seulement pour une classe gens de pouvant se le permettre. »

Raël, une queue de cheval et des engagements

On peut franchement douter de l’avenir de « l’homme augmenté » et mettre en cause la pensée transhumaniste, comme le fait régulièrement le collectif Pièces et Mains d’Oeuvre, engagé dans une critique radicale de la recherche technologique. Mais cet ouvrier travaillant principalement en brasseries, anciennement salarié dans le milieu médical, défend une philosophie en laquelle il croit dur comme fer. Contrairement à la plupart des membres de l’AFT, il n’est pas non plus doctorant, chercheur en sciences sociales ou universitaire : son savoir, il est allé le chercher seul.

Comment en est-il venu au transhumanisme ? Par le biais politique, d’abord, et par une vieille passion pour les sciences et l’espace :

« Les avancées technologiques faisaient parties des repas de famille », s’amuse-t-il.

Pourtant, lorsqu’il découvre sur le web l’existence du transhumanisme et de Technoprog, en 2012, il est intrigué mais hésitant. En cause : la coupe de cheveux particulière de Marc Roux, président de Technoprog, avec qui Damien échange en premier :

« Au début, j’avais une forme de suspicion sur le sujet et les gens qui adhéraient. Marc Roux a une longue queue de cheval, ça me faisait penser à Raël (gourou d’une organisation sectaire, ndlr). Je plaisante, mais j’étais quand même dubitatif. Puis j’ai vite vu que l’habit ne faisait pas le moine et le sérieux du sujet. On eu de longues conversations et je me suis intéressé à Technoprog, j’ai adhéré, j’ai commencé à participer. »

Il n’a d’ailleurs toujours pas dit à sa famille son appartenance à Technoprog. Son milieu associatif ou politique ne sait pas non plus qu’il s’est engagé. C’est la raison pour laquelle il nous parle sous anonymat : il craint que ses idées soient mal interprétées ou de passer pour un farfelu. Un peu comme la première hésitation qu’il avait eu, en voyant l’image avatar de Marc Roux sur Skype.

À Transvision, une déclaration technoprogressiste internationale

En tant que membre de Technoprog, sa première collaboration avec l’association s’est déroulée à Paris, en novembre 2014. L’Association française transhumaniste organise un colloque européen : Transvision 2014. Au menu, environ deux cent participants : allemands, suédois, italiens, espagnols, belges et quelques américains. On parle avenir de l’homme augmenté, justice sociale et technologies. On y rédige, surtout, une sorte de charte : la Déclaration technoprogressiste, qui dispose des principes fondateurs du mouvement.

 Natasha Vita-More, présidente de Humanity+ et signataire de la Déclaration. (Photo: Flickr/CC)

Natasha Vita-More, présidente de Humanity+ et signataire de la Déclaration. (Photo: Flickr/CC)

Damien a imprimé la Déclaration. Malgré sa position de simple adhérent, il a tout de même pu ajouter sa voix au chorus :

« Comme tous les militants, j’étais surtout là pour préparer la bouffe, assurer la sécurité et porter les cartons. Mais mon sentiment est que nous devons nous joindre aux actions en faveur de l’extension des droits fondamentaux à tous les individus, qu’ils soient humains ou non. »

Élaborée par plusieurs conférenciers, cette phrase est aussi, un peu, le fait de Damien. Étendre les droits à tous, humains ou non, c’est un peu son dada. Sa « modeste contribution » au chapitre des technoprogressistes.

« Pourquoi laisser faire la biologie, alors que nous pouvons l’aider ? »

L’homme est donc un fervent défenseur de ce que les technologies peuvent apporter à l’homme dans son quotidien. Au sein de Technoprog et de la mouvance transhumanisme, comme tout mouvement de pensée, les idées divergent et les débats fourmillent. Pour Damien, l’avènement de l’Intelligence Artificielle et son utilisation pour soulager le travail des hommes est un des points clés :

« Je suis évidemment pour l’IA, la future Intelligence Artificielle. J’espère qu’une IA forte va émerger, qu’elle aura conscience d’elle-même, qu’elle aura son libre arbitre et qu’elle pourra interagir avec nous comme un être humain. Et qu’elle aura donc des droits. D’où la nécessité d’une charte. Mais à ce jour, ce qui s’en rapproche le plus, comme les Google Cars, ne lui ressemble absolument pas. »

Dans son discours, il se veut un peu prophète. Il voudrait que l’État finance la future IA, toujours pour éviter une captation dans les mains des plus riches :

« Il faut des normes de sécurité et qu’on voit ce qu’il se passe. C’est comme pour le nucléaire et la centrale de Fessenheim : il faut que les gens sachent comment les choses se déroulent dans le réacteur. »

Que faire quand le travail aura disparu ?

Lui ambitionne aussi la fin du travail et du salariat. « Ce n’est pas le cas de tout le monde au sein de Technoprog, loin de là », précise-t-il. Ancien salarié dans le milieu hospitalier, il s’appuie sur son expérience pour convaincre de la justesse de son argumentaire :

« Par exemple, prenons les maisons de retraites. Il n’y a souvent qu’un seul aide soignant pour tout un étage, avec une soixantaine de patients ! Comment l’aide soignant peut-il être partout en même temps, lorsqu’il y a un souci ? Impossible. Moi, je serais à fond pour des embauches à tour de bras et pour plus d’humain, mais pour ce job-là, il y a peu de monde. Ça casse, moralement. Les patients deviennent des clients, simplement des numéros. Impossible d’avoir la chaleur humaine nécessaire. Certains jobs peuvent ainsi être faits, ou aidés, par des machines. »

Dans son esprit, les tâches les plus difficiles pourraient être effectuées par des machines : soins, nettoyages, apport des repas… « Mais attention, il s’agirait de machines intelligentes et humanoïdes », souligne-t-il. Physiquement présentables, donc. Les salariés humains pourraient ainsi se consacrer à des tâches plus en rapport avec les patients, les faire sortir ou passer du temps avec eux…

Les vaccins, déjà une modification de la nature humaine

Osé, mais quid de l’augmentation humaine, de l’amélioration de notre corps par la technologie ? Ne serait-ce pas dénaturer, détraquer biologiquement l’espèce ? Là aussi, notre alsacien a un discours bien rôdé. Devant nos protestations, il s’explique :

« La nature humaine, c’est quoi ? L’humain se modifie lentement. Biologiquement, mais aussi techniquement. Du moment où l’humanité a connu la médecine, nous avons été modifiés. Prenez les vaccins. Nous sommes tous vaccinés et c’est déjà une modification. Pour que la progression soit uniquement naturelle, il aurait fallu qu’il n’y ait pas de guerres, pas de médecine, pas de recherche. Les choses auraient mis un temps fou. Pourquoi laisser faire la biologie, alors que nous pouvons l’aider ? »

Aujourd’hui, en France, ils sont une centaine de membres adhérents à Technoprog, avec un millier de personnes gravitant autour du cercle de l’association, qu’il s’agisse du forum, des réseaux sociaux ou des événements. Pour Damien, le techno progressisme va devenir un sujet de débat public dans les années à venir, parce qu’il porte un message universel : le mieux-vivre ensemble :

« Condorcet voulait que l’humanité s’améliore, qu’elle vive mieux. L’idéal de l’être humain a toujours été d’améliorer sa vie. Les égoïstes ne pensent qu’à eux, les autres pensent que collectivement, nous pouvons progresser. »

Aller plus loin

Le forum européen de bioéthique : tous les ans au mois de janvier à Strasbourg, conférences et débats sur le futur de la médecine et ses conséquences pour l’être humain et la société.

L'AUTEUR
Benjamin Bruel

Journaliste en fin de formation à Grenoble. Passé par Le Monde, AFP, Arrêt sur Images avant de gribouiller sur Rue89 Strasbourg.

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