Société 

Pourquoi Strasbourg est-elle la seule ville étudiante sans Radio Campus

Parmi les 10 plus grandes villes étudiantes en France, Strasbourg est la seule à ne pas avoir de radio universitaire. Radio en Construction qui occupait cette place a peu à peu délaissé la vie étudiante. Des alternatives ont vu le jour, bien qu’elles se confrontent au nombre limité de fréquences FM disponibles.

En 1995, Radio Campus Strasbourg devient Radio en Construction (REC) sur la fréquence 90.7 FM. Puis la ligne éditoriale de la évolue vers un propos plus général autour de la question de la ville. Depuis, Strasbourg, 9è ville étudiante de France en terme de nombre d’étudiants, est la seule à ne pas proposer de canal d’expression radiophonique réservé aux jeunes. Dans les 20 principales villes étudiantes, une antenne campus est présente (sauf à Nice mais la ville elle compte 15 000 étudiants de moins).

Les radio campus sont présentes dans presque toutes les métropoles françaises (carte QT)

Une radio à part dans le réseau Radio Campus

Radio En Construction partage sa fréquence avec Arc-en-Ciel, une station chrétienne, et émet de 14h et 2h du matin. Avec sa programmation musicale pointue, ponctuée de quelques créations audio (interviews, reportages, fictions) de six minutes maximum, hors du temps et affranchies de tout propos journalistique, la radio associative est atypique dans le paysage radiophonique local. À sa tête, un homme bien connu du milieu culturel strasbourgeois puisqu’il dirige aussi la salle de concerts de la Laiterie et le festival de l’Ososphère : Thierry Danet.

Le directeur d’antenne participe à l’expérience Radio Campus Strasbourg depuis 1989. L’association, elle, existe depuis 1983, à l’initiative de quelques étudiants de l’IUT de communication d’Illkirch-Graffenstaden. Selon Thierry Danet, cette radio n’a jamais été l’équivalent d’autres Radios Campus car elle n’est pas passée par l’illégalité et n’a jamais eu à se battre pour exister.

Il explique le changement d’identité de 1995 par un intérêt pour « l’idée de construction de soi et du monde » :

« Il fallait passer d’émissions de niche à un programme général, avec une ligne éditoriale transversale ».

À la même époque, « Campus FM » est l’une des six radios à l’initiative de la création du réseau Radio Campus France. Aujourd’hui, 29 radios associatives s’y regroupent pour échanger leurs expériences, mais aussi développer des partenariats, créer certains programmes en commun et bénéficier de conseils sur les questions juridiques, économiques… Radio En Construction en fait toujours partie mais sa ligne anticonformiste l’éloigne de la « philosophie Campus ».

Une Radio Campus sans étudiants ?

Pour Nicolas Horber, délégué général de Radio Campus France, « l’impulsion étudiante » est normalement primordiale :

« Les programmes traitent entre autres de la vie étudiante, de la recherche, de l’enseignement. Mais ce n’est pas seulement des étudiants, c’est des jeunes et des plus vieux. »

Il ajoute qu’une Radio Campus doit « ouvrir aux jeunes la possibilité de parole » et qu’elle est « la possibilité d’une voix libre ». Ce qui est assez peu le cas sur Radio en Construction.

Radio Campus Strasbourg est devenu Radio en Construction en 1995.

Il y a bien quelques étudiants dans la petite dizaine de bénévoles de Radio En Construction. Cela en fait-il une Radio Campus pour autant ? « Non » répond sans hésiter Nicolas Horber. Il connaît la situation puisqu’il vient de Mulhouse et a participé à la webradio WNE (ancêtre de MNE, Radio Campus de Mulhouse). Il a aussi collaboré avec Radio En Construction et Thierry Danet, avant qu’une trop grande divergence d’opinion ne s’installe entre eux.

Nicolas Horber ne voit pas « un projet suffisamment politique » chez Radio En Construction et pense que la station « a du mal à réaliser ses projets », alors que, dit-il « le super-entrepreneur de la culture strasbourgeois aurait largement le pouvoir d’en faire quelque chose d’exceptionnel. » Bien qu’il salue la qualité de la programmation musicale de la station, Nicolas Horber remarque que Radio En Construction sort du lot dans cette fédération.

Divergences au sein de la fédération

Les personnes interrogées peinent à justifier la place de Radio En Construction dans le réseau. Les représentants de la station ne se sont pas rendus aux assemblées générale de Radio Campus France ces dernières années. C’est aussi l’une des seules stations à ne pas diffuser Europhonica, une émission produite en commun par toutes les Radios Campus. Ce programme traite des problématiques européennes. Il est enregistré tous les mois à… Strasbourg.

Thierry Danet le reconnaît, diffuser cette émission « pèterait » son format particulier. Il « revendique presque » la différence de Radio En Construction. Selon lui, « chacun devrait sortir du lot et ne pas être le duplicata d’un modèle. » Sa vision s’inscrit dans une démarche plus artistique, à la recherche « d’une singularité qui soit d’ici », de la parole des autres et d’un rôle à occuper « dans la fabrique de la ville. » Cela n’empêche pas Strasbourg de proposer ses créations ou de diffuser les productions d’autres radios du réseau.

Bien que la radio bénéficie d’une faible notoriété chez les étudiants strasbourgeois, le directeur d’antenne revendique un lien avec l’université, citant par exemple la participation à l’événement Jardin d’Hiver. Cette installation temporaire sur le campus a eu lieu en novembre 2015 et était organisée par l’Ososphère, comme c’est le cas pour de nombreux événements couverts par Radio en Construction. Depuis, les deux salariés ont produit quelques contenus en partenariat avec le Jardin des sciences de l’université et le Service universitaire pour l’action culturelle.

Radio En Construction organise des plateaux en extérieur comme ici à l’Ososphère en 2012. A gauche, Thierry Danet (Manon Kaupp / REC)

Le directeur d’antenne admet sa frustration de ne pas réussir mettre en valeur les savoirs du campus et vouloir « creuser des liens de fixation avec l’université ». Thierry Danet se dit aussi prêt à plus souvent « casser le format », pour faire plus de place aux « .radio », des émissions diffusées en direct depuis des événements. C’est l’expérience qui avait été menée au dernier festival de l’Ososphère (dont il est le directeur) qui le laisse penser que c’est une bonne idée. Il aimerait enfin ouvrir d’avantage l’antenne à des gens qui ne font pas de radio.

L’alternative RBS

À Strasbourg, cinq radios associatives se faufilent entre les stations publiques, commerciales ou allemandes : Radio en Construction, RBS (radio « urbaine »), Accent 4 (musique classique), ainsi que Judaïca et Arc-en-Ciel (radios communautaires religieuses). Dans ce paysage, RBS semblait être la seule alternative pour une libre expression étudiante pendant une quinzaine d’années, au début des années 2000.

RBS est l’héritière d’une radio pirate née à la fin des années 1970. Ce repaire de militants de gauche, anti-nucléaires et pour le droit de vote des étrangers diffusait des cassettes depuis une camionnette en haut du Mont Sainte-Odile. Avec l’arrivée des radios libres en 1981, RBS se fonde en association et devient légale. Elle prend un tournant musical rap, r’n’b et electro dans les années 1990 et affirme son ancrage multiculturel en accueillant plusieurs émissions de résidents étrangers. Des jeunes font partie de l’équipe, mais aucune émission étudiante n’est créée.

L’actuel directeur d’antenne, Stéphane Bossler, explique :

« Le directeur d’antenne de l’époque considérait que les étudiants étaient des moutons et que ceux qui s’intéressaient vraiment à ce que RBS proposait viendraient par eux-mêmes. »

Lorsqu’il arrive sur la station, Stéphane Bossler fonde le premier programme fait par des étudiants pour les étudiants. C’est une émission quotidienne qui revient sur l’actualité, les résultats sportifs universitaires ou les soirées à ne pas manquer. Mais « ça ne prend pas. » L’émission est adaptée dans un format plus politique pendant deux ans, jusqu’à être arrêtée car les mêmes syndicats et mutuelles « trustent » toujours le programme, selon Stéphane Bossler.

RBS émet depuis le début des années 1980 mais n’a accueilli que très peu d’émissions étudiantes (Christophe Stempfer / Doc remis)

Ces dernières années, des étudiants de l’Ecole de journalisme (Cuej) ou de l’Institut d’études politiques (IEP) ont animé des émissions, mais les thématiques traitées n’étaient pas spécifiquement étudiantes ou ne concernait que certaines filières. « Les préoccupations ne sont pas les mêmes en IUT, à l’Université ou en école », explique Stéphane Bossler. RBS ne les a pas reconduites. Plusieurs chroniqueurs des émissions du matin ou du début de soirée sont en revanche des étudiants.

Un manque de conscience étudiante ?

Le problème principal selon Stéphane Bossler, c’est qu’il n’y a pas de « conscience étudiante » en France comme il peut y en avoir aux États-Unis :

« Moi j’avais ce modèle américain en tête. Mais ici ça ne marche pas comme ça. Ça fonctionne plutôt par fac ou par filière ».

Un avis que rejoint Thierry Danet :

« Il y avait ce fantasme des campus à l’américaine avec des radios très puissantes, mais ce n’est pas adapté à ce qu’est un campus ici. Notamment à Strasbourg ou le campus est comme un grand parc public en plein milieu de la ville. Et puis quand on est étudiant, on ne veut pas être ramené au fait d’être étudiant. »

Du côté du réseau des Radio Campus, Nicolas Horber ne semble pas convaincu par cet argument : « il suffit de voir ailleurs en France les nombreuses stations très dynamiques et animées par des étudiants ».

Pour Jérémie Wojtowicz, fondateur de Radio Rhino, une nouvelle radio en ligne issue de l’underground strasbourgeois et de l’imagination de jeunes créatifs, la raison est à chercher ailleurs. RBS n’avait pas forcément vocation à accueillir des émissions étudiantes vu sa grille des programmes « déjà bien remplie et relativement rigide ». À cause de la cotisation annuelle qu’elle demande aussi : 350€ pour une association.

Radio Rhino veut faire sa place sur le web

Le 1er octobre, cette alternative va tenter de rajeunir le genre, loin des querelles hertziennes. À 23 ans, Jérémie Wojtowicz est l’un des radiophiles les plus avertis de Strasbourg. Passé par Radio en Construction ou MNE, il reste attaché au réseau Radio Campus France. Cela fait plus d’un an qu’il travaille avec des amis sur un nouveau projet : Radio Rhino. Nicolas Horber s’enthousiasme pour le projet :

« Ca promet ! C’est un des dossiers les plus originaux que j’ai lu ces dernières années. Même si ça peut être un peu farfelu, c’est un projet qui interroge les propositions médiatiques classiques et propose de nouveaux formats. »

Cette webradio revendique une grande liberté. Jérémie Wojtowicz note que les « Radios libres » ont déserté la FM pour trouver un nouveau coin de paradis sur internet. Rhino sera innovante en son genre : pas de flux continu, mais des plages de direct, avec une offre de podcasts. Au niveau du contenu, l’équipe proposera notamment des mix de musiques plutôt alternatives et locales, des émissions d’actualité sociales et politiques, des documentaires, des fictions audio. On semble entrevoir l’influence Radio Campus. Jusqu’à remplacer Radio en Construction dans la fédération de radios étudiantes ? Rien n’est écrit (voir notre article édition abonnés).

Radio Rhino revendique sa liberté de parole (Aniramsky)

Le manque de fréquences FM et l’espoir numérique

La non-émergence d’une radio étudiante ces vingt dernières années s’explique peut-être par des arguments techniques : la rareté des fréquences disponibles dans la région. La situation géographique frontalière implique en effet un partage entre l’Allemagne et la France des fréquences disponibles. Or la bande FM est loin d’être extensible. « Dans les autres villes de l’envergure de Strasbourg, il y a bien plus de radios associatives » note Stéphane Bossler. Les responsables de Radio En Construction déplorent d’ailleurs le fait de n’avoir qu’une demi-fréquence. Nicolas Horber connaît la problème mais est persuadé que « le découpage hertzien pourrait être affiné ».

Radio Campus France produit Europhonica, une émission mensuelle enregistrée au Parlement européen de Strasbourg. (Doc remis)

A l’heure actuelle, ce n’est pas ce qui est envisagé puisque les émissions radio devraient à terme être numérisées. Cela pourrait être une petite révolution radiophonique et permettre à un nombre bien plus important de stations d’émettre. Nicolas Horber du réseau Radio Campus se bat pour la création de nouvelles radios et suit de près les avancements de la Radio Numérique Terrestre (RNT). Il regrette que les délais soient toujours repoussés, alors que cette technologie existe en Norvège, en Suisse ou au Royaume-Uni.

Stéphane Bossler confirme que cela fait une dizaine d’année qu’ils travaillent sur le sujet mais qu’il n’y a pas de volonté politique et que les grandes radios commerciales ralentissent le processus. Elles n’ont pas intérêt à s’ouvrir à la concurrence et misent sur les applications pour collecter plus d’informations sur leurs auditeurs. Face aux frais qu’elle devrait assumer seule, RBS ne se lancera finalement pas tout de suite sur la RNT.

En novembre 2016, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) a sélectionné une quarantaine de radios qu’il autorisera (peut-être…) à émettre sur la RNT à Strasbourg. C’est l’histoire de longues procédures qui devraient s’accélérer à la fin de cette année. Contacté, le CSA prévoit l’inauguration de la RNT à Strasbourg « au plus tôt début 2018 ». Cela permettrait à trois nouvelles radios associatives de faire leur entrée à Strasbourg : RCF Alsace (radio chrétienne), Euradio (radio européenne nantaise) et Azur FM (radio de proximité basée à Sélestat). Notons que Radio en Construction fait aussi partie de la sélection.

L'AUTEUR
Quentin Tenaud
Obsédé politique, culture et société. Élevé au bon air des Alpes, citadin Strasbourgeois depuis 2013.
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