Société 

Que reste-t-il du Strasbourg underground des années 80 ?

actualisé le 09/04/2015 à 16h28

Au Bandit: scène d'une soirée Plastic Painting © Hamid Janani et un concert du groupe à;GRUMH... © Angel Nunez

Au Bandit: scène d’une soirée Plastic Painting (Photo Hamid Janani) et un concert du groupe belge à GRUMH… (Photo Angel Nunez) Documents remis par J.L. Billing.

Avant des lieux emblématiques comme la Laiterie ou le Molodoï, la scène musicale et festive strasbourgeoise a d’abord été vivante, mais un peu clandestine et surtout très rock n’roll. Quelques acteurs de cette époque se souviennent.

Après les années de sexe, drogues et rock n’roll, les rescapés du monde branché des années 80 ne sont pas forcément à envier. C’est en tout cas ce qu’il faut croire en lisant Vernon Subutex, le dernier livre de Virginie Despentes, qui présentera son ouvrage à la librairie Kléber mercredi 28 janvier.

L’auteure revient, toujours avec son style trash bourré de réflexions sur la musique, le féminisme et la politique, avec le premier volume d’une trilogie dont le récit part de deux personnages rescapés de la scène rock des années 80: Vernon Subutex, ex-disquaire au stage ultime de la déchéance et Alexandre Bleach, rock-star richissime retrouvé mort dans sa baignoire.

Si Paris est le centre du monde pour Despentes, Strasbourg aussi a connu sa scène rock plus ou moins douée et plus ou moins interlope. Petit retour sur cette époque que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître.

Le Bandit, the place to be

Bien avant la Laiterie, et même avant la Salamandre, la salle du Fossé des Treize ou le centre Molodoi, la scène rock des années 80 a connu ses heures de gloire dans de petites salles : l’Esclave et l’Étoile près du cinéma Vox, le Studio 80 dans la Grand-Rue, mais surtout le Bandit, au 22 rue de Bouxwiller, dans le quartier de la gare, qui a vu défiler entre 1983 et 1987 tout ce qui gratte une guitare, cogne sur une batterie et gueule dans un micro.

À l’ombre de Raft, Kat Onoma et Cookie Dingler, les groupes d’alors s’appellent Flash Gordon, Penetrator, Buck Danny, Pacemakers, Screaming Kids ou les Nouvelles Salopes. A-Bomb, un groupe de rock autoproclamé « le plus violent de France » avait d’ailleurs scandalisé les lecteurs de la presse régionale en déclarant aux journalistes : « notre religion, c’est Satan ». Une provocation à la mesure de l’atmosphère émancipatrice de l’époque.

L'affiche du Bandit ©Didier Rinaldi, alias Grandblair. Document remis par J.L. Billing

L’affiche du Bandit  par Didier Rinaldi, alias « Grandblair ».

Jean-Paul Demeusy, ancien batteur puis manager, est le « mémorialiste » de cette époque. Auteur de plusieurs ouvrages, il prépare actuellement une anthologie des années 60 à 2000 et porte un regard lucide sur les années 80 :

« Le Bandit était un lieu de liberté comme il en existait ailleurs à l’époque, mais unique à Strasbourg car il a créé un esprit nouveau, même s’il existait des « bar-clubs » par ailleurs. Et puis à l’époque il n’y avait pas de limitation des décibels, pas de soutien public, pas d’interdiction de fumer. Les années 80 ont connu une effervescence de groupes dont d’ailleurs la plupart ne savaient pas vraiment jouer. Après quelques années, la plupart des membres se sont tournés vers autre chose, mais certains y ont laissé leur peau après une période marquée par le sida et la drogue. En fin de compte le rock est une musique de blancs, machos, dont l’âge d’or s’est terminé avec Nirvana au début des années 90. S’il fallait chercher l’équivalent rebelle et populaire par la suite, on peut considérer que c’est le rap qui a pris la relève. »

« Quelque chose s’est fait à Strasbourg »

Le groupe Kat Onoma a non seulement été un laboratoire d’expériences qui a travaillé avec plus de 20 musiciens au fil des années, mais il est aussi à l’origine de projets majeurs, à commencer par la Laiterie dont l’architecture actuelle est due à l’ancien bassiste, Pierre Keiling.

Le chanteur et guitariste Rodolphe Burger est un musicien touche à tout qui a exploré de nombreuses voies, y compris la musique expérimentale et le jazz. De sa voix grave, il nous explique quelle a été son expérience des années 80 mais précise aussi qu’il n’est pas du tout nostalgique :

« Quelque chose s’est fait à Strasbourg dans les années 80, une rencontre d’expériences et de mouvements, en totale indépendance, voire parfois dans un certain isolement, dans des lieux comme le Bandit ou l’Ange d’Or, à la Krutenau. On militait pour la création de plus de salles de concerts à tel point qu’un soir, on a joué dans le caveau du Zanzi Bar archi-plein, au mépris de toute règle de sécurité, pour montrer qu’il y a un public mais pas assez de lieux d’expression.

De manière générale les groupes étaient plus libres, ils s’occupaient eux-mêmes de leurs affiches et de leur com’, mais il était plus difficile de faire un disque car il fallait avoir les moyens d’enregistrer dans un studio, tandis qu’à l’heure actuelle il est beaucoup plus facile de produire et de diffuser de la musique. Musicalement, nous nous situions dans la continuité de ce qui s’était fait avant,  je ne vois pas de rupture. D’ailleurs, dès les années 80 certains disaient que le rock était mort et la question de la rébellion se posait déjà. Donc finalement ce n’était pas forcément “mieux avant”. »

Rodolphe Burger. ©Philippe.Levy

Rodolphe Burger (Photo Philippe Levy / doc. remis)

« Les seuls à vraiment regretter cette époque ce sont les dealers ! »

Kansas of Elsass, quant à lui, a suivi un parcours diamétralement opposé à celui de Rodolphe Burger. Pourtant, tous les deux tombent d’accord sur le fait que les années 80 ont été une période de foisonnement musical à Strasbourg.

Avant de devenir le meilleur vendeur de disques alsacien (eh oui), Kansas of Elsass avait commencé sous le nom de Tony Tupoleff dans le groupe Flash Gordon, au début des années 80. Il a arpenté les scènes locales et lui aussi ne manque pas de noter l’effervescence d’alors, même s’il est plus critique sur le rock des années 2000 et le manque d’enthousiasme public actuel. Après avoir garé sa Harley-Davidson devant le café de la Krutenau où nous avions rendez-vous, il nous explique pourquoi en sirotant sagement un thé :

« Les années 80 ont apporté quelque chose de neuf, et puis il fallait être connecté humainement, il n’y avait pas d’Internet ou de réseaux sociaux. Mais beaucoup de rockers de l’époque sont six pieds sous terre, notamment à cause de la drogue. Même des mecs comme Cookie Dingler y allaient à fond ! Les seuls à vraiment regretter cette époque, ce sont les dealers ! Beaucoup de personnes ont laissé tomber la musique, ils sont aigris et n’écoutent rien de nouveau depuis 20 ans. Je suis le seul rescapé parmi le cercle de mes amis de l’époque.

Maintenant tout est dans le look, l’image et la com’ avec des textes en anglais, sans parler de la vente de disques : dans mon cas, être meilleur vendeur local à la FNAC de Strasbourg, ça veut dire 1 800 disques en un an, une misère ! Et les groupes qui laissent leurs disques en dépôt-vente en écoulent 5 par an ! Heureusement qu’Internet permet d’atteindre le grand public, même si financièrement c’est compliqué car les jeunes croient que tout est gratuit. Ce qu’il faudrait, c’est par exemple un soutien public pour une soirée rock par mois avec de jeunes groupes locaux. »

Tony Tupoleff nous fait un joli sourire. Document remis.

Tony Tupoleff arbore un joli sourire façon eighties (Doc.remis)

Les années 90 : changement de disque

L’ouverture de la Laiterie, en octobre 1994, a marqué le début d’une nouvelle ère avec la création de cette salle par quatre passionnés, Nathalie Fritz, Patrick Schneider, Christian Wallior et Thierry Danet. Ce dernier résume l’histoire du rock strasbourgeois des années 80 en trois périodes : le punk du début, les années « Bandit » puis la période de rock alternatif avec la création du Molodoï. La Laiterie a inauguré une autre approche, qui bénéficie de soutien public, pour arriver à la situation actuelle d’un budget de 2,5 millions d’euros par an dont 70% de recettes propres.

Mais les années 90 ont aussi vu la lente mais irrémédiable fin de l’industrie du disque, la « pipolisation » de la musique et la fin des illusions pour de nombreux groupes des décennies précédentes. À Strasbourg,  les magasins de disques ont disparu les uns après les autres, de même que les petites salles de concerts qui ont marqué les années 80.

Finalement, c’est le Vernon Subutex de Virginie Despentes qui résume le mieux l’esprit de ceux qui ont connu ces années :

« C’est à la radio du bar tabac qu’il avait entendu annoncer que Joe Strummer* (ancien chanteur des Clash ndlr) était mort. (…) Non, tu déconnes ! (…) Merde, Strummer. Qu’est-ce qu’on a eu de mieux, après ? »

Y Aller

Présentation de Vernon Subutex par Virginie Despentes, mercredi 28 janvier à 17h à la librairie Kléber, place Kléber à Strasbourg

L'AUTEUR
Marc Gruber
Marc Gruber
Après de nombreuses années d'expatriation dans l'Euroland Bruxellois, je suis revenu en Alsace en 2014. Un peu journaliste, un peu bourlingueur, curieux du vaste monde mais aussi de l'information locale.
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