Tribune 

Tous les jours entre 11h et 20h, Strasbourg a peur

Strasbourgeois, Martin Kuppe s’interroge sur l’utilité des mesures de sécurité du Marché de Noël. À quoi servent des barrages filtrants très contraignants lorsqu’ils ne sont actifs qu’aux heures d’ouverture des marchés ? Qui est visé dans ce cas ? Quel est l’objectif ?

Comme toutes les années, nous assistons au « Grand Spectacle de Sécurité » du Marché de noël de Strasbourg : tous les jours entre 11h et 20h, les ponts sont bloqués par des barrières, l’armée patrouille en ville et chaque piéton souhaitant entrer dans cette forteresse urbaine qu’est devenu le centre-ville sera sujet aux contrôles des sacs et des manteaux. État d’urgence exceptionnel mais permanent oblige. Et personne n’ose dire quelque chose, parce qu’il y a des terroristes, parce que la sécurité est importante, parce qu’on a peur.

Quand les forces de l’ordre demandent à voir ce que j’ai dans mon sac, ça me rappelle un peu les fois où j’ai visité la RDA comme ado. On se demande si c’est bien constitutionnel tout ça. Certaines mauvaises langues diront que là, on échange une partie des libertés citoyennes contre la sécurité. Mais voyons, ce n’est pas tout à fait ça : faire des contrôles entre 11h et 20h, ça ne réduit pas le risque d’attentats – sauf peut-être de la part des fanatiques de l’Église de la Sainte Grasse Matinée, qui sait. Cela ferait bien rire les flics de la Volkspolizei en RDA. Donc, là on n’échange point les libertés individuelles contre la sécurité mais contre un semblant de sécurité. De la poudre aux yeux, pour rassurer les Français et les touristes, tous les jours entre 11h et 20 heures.

À quoi et à qui servent ces mesures de sécurité (Photo originale / Helmut J. Wolf / Bundesarchiv / cc)

Ben quoi c’est pas la fête ? (Photo originale / Helmut J. Wolf / Bundesarchiv / cc)

Mais que veulent-ils, les terroristes, au juste ? Tuer tous les Français ? Je ne pense pas. Ils savent qu’ils ne peuvent pas tuer tout le monde – mais ce qu’ils peuvent, c’est en tuer quelques-uns pour faire peur au reste. La peur est une arme puissante. Elle peut raviver un conflit, elle peut mener à une escalade de la violence, escalade dont ils espèrent qu’elle débouchera par une victoire de leur vision radicale de l’Islam. On peut toujours imaginer plein de choses mais en attendant, on se contente de faire peur.

Les contrôleurs de sac, eux, n’y sont pour rien. Tous ces braves agents dans le froid sur les ponts me rappellent un peu l’allumeur de réverbère dans le Petit Prince : il fait son boulot, insensé qu’il soit, suivant un rythme quotidien qui défie toute logique, parce que c’est son devoir, parce que c’est la consigne. Peut-être qu’ils se consolent que les barrières en béton, au moins, ont un certain sens. Peut-être qu’ils se disent qu’ils choperont possiblement un terroriste qui a eu une panne de réveil. Peut-être qu’ils pensent rassurer les gens. Je ne sais pas.

« Toutes ces mesures ne me rassurent pas vraiment »

Personnellement, cela ne me rassure pas vraiment. Tout au contraire, chaque fois que je passe un pont, on me rappelle qu’il y a des méchants terroristes qui veulent nous tuer, et qui le font, parfois. On me rappelle qu’ils existent et qu’on ne peut pas vraiment les empêcher d’agir. Tout ce qu’on peut, c’est faire semblant. Ça ne me rassure pas. Mais peut-être que là n’est pas l’objectif, que c’est plutôt pour rassurer les responsables, les élus et les autorités. Dans le cas d’un attentat, on ne veut surtout pas être le gars qui aurait pu, qui aurait dû, faire plus.

Il n’y a aucune volonté maléfique du côté des autorités. On n’est pas dans un État totalitaire, pas encore. Mais il y en a qui veulent établir un tel État, à droite, à gauche ou d’ailleurs souvent de nulle part, et toutes ces mesures, les contrôles de sac, la surveillance gouvernementale, les restrictions des libertés au nom de la sécurité, l’État d’urgence permanent, cela prépare le terrain. Le jour où un disciple de Hitler ou de Robespierre arrivera au pouvoir, il sera bien content de voir que les Français ont déjà l’habitude de voir l’armée en ville, se sont habitués aux restrictions de leurs libertés, à l’État d’urgence perpétuel, aux rappels constants de menaces sourdes et diffuses… Il ne faut pas qu’on oublie d’avoir peur.

Quand je regarde ce Grand Spectacle de la Sécurité de Noël, je me demande si ces franges autoritaires ne sont pas en train de gagner du terrain, centimètre par centimètre, chaque jour un peu plus. Chaque contrôle de sac fait un peu moins mal que le précédent. Quant aux terroristes, eux, ils ont déjà atteint leur objectif : on a peur. J’ai peur, vous avez peur, les hommes politiques ont peur, tout le monde a peur. La France a peur. Entre 11 et 20 heures.

L'AUTEUR
Martin Kuppe
Strasbourgeois effrayé
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