Culture 

« Tomi Ungerer Forever », orgie magistrale d’illustration à plusieurs mains

Tomi Ungerer fêtera ses 85 ans lundi 28 novembre. Cet anniversaire est l’occasion, pour le Musée Tomi Ungerer, d’affirmer la contribution inestimable que l’artiste a apporté à deux générations d’illustrateurs. Une centaine d’illustrateurs et de dessinateurs ont répondu présents pour cette célébration commune.

L’art du dessin est fêté, à travers les 85 ans du « maître », dans ce qu’il exprime de liberté et d’insoumission. Tomi Ungerer est un défricheur, toujours au-delà et ailleurs de ce qu’on attend de lui. L’homme a, il faut le dire, une vie exceptionnelle. Il est à la fois indécrottablement alsacien et citoyen du monde. Voyageur invétéré, il a été conducteur de chameaux en Algérie et pêcheur en Islande. Il a vécu à New York, au Canada, et partage aujourd’hui sa vie entre l’Irlande et Strasbourg. « Entre la France et l’Allemagne, j’ai choisi l’Irlande. Un peu à l’Ouest de Wissembourg… », dit-il, goguenard, à l’inauguration de l’exposition Tomi Ungerer Forever.

Tomi Ungerer affirme que la créativité naît des traumatismes. Comme ceux qu’il a vécu, enfant, à Colmar, en perdant son père très tôt, en subissant le régime nazi puis le front de la guerre dans la « poche » de Colmar. Ceux-ci, et sa découverte concomitante du Retable d’Issenheim, ont fait de lui un artiste sans compromis, engagé et précis. Des livres pour enfants aux dessins érotiques, des travaux publicitaires aux actes militants, il ne s’interdit rien et promène partout son sens de l’irrévérence joyeuse.

C’est cette « leçon graphique » et l’héritage qu’elle contient que les commissaires de l’exposition, Thérèse Willer et François Vié, ont voulu mettre en valeur. Ils ont demandé à une centaine d’artistes, illustrateurs et dessinateurs de bandes-dessinées, de partager leur affection pour Tomi Ungerer. Le résultat permet de se rendre compte de l’apport incomparable de l’œuvre de Tomi Ungerer, en France et ailleurs, en termes de création graphique.

Tomi Ungerer vu par Christian Antonelli (Image Christian Antonelli)

Tomi Ungerer vu par Christian Antonelli (Image Christian Antonelli)

Une centaine d’artistes sur deux générations

Parcourir les noms des illustrateurs et dessinateurs participants à l’exposition Tomi Ungerer Forever revient à osciller entre un retour en enfance et un sentiment d’avant-garde. Le doyen des artistes invité est né en 1930, la benjamine est de 1988. On y retrouve, pêle-mêle et pour ne citer qu’eux, Mordillo, Solé, Plantu, Plonk & Replonk, Swarte, Catherine Meurisse et Marion Fayolle… A en croire les commissaires de l’exposition, les réponses des artistes contactés ont été unanimes et immédiates. François Vié explique :

« C’est une vraie reconnaissance de ce que Tomi Ungerer a apporté. Il sait parler à l’intelligence et à l’imagination en même temps, avec un sens de la cible absolu. Un maître. »

Philippe Dupuy donne sa vision du "Ungerer Power" (Image Philippe Dupuy)

Philippe Dupuy donne sa vision du « Ungerer Power » (Image Philippe Dupuy)

Rémi Courgeon, dont la contribution artistique orne la couverture du catalogue de l’exposition, surenchérit :

« Ce que les artistes ont gagné avec Tomi Ungerer, c’est la liberté. Grâce à lui, nous avons réalisé que tout était possible. Il a ouvert la voie. »

Le fait d’exposer ces artistes, dans toute leur variété, est aussi pour le Musée Tomi Ungerer une façon d’affirmer ce qu’il est : un Centre international de l’illustration. Thérèse Willer et François Vié affirment que cette exposition oriente le musée vers son avenir. Il s’agira de partir de l’œuvre de Tomi Ungerer pour aller vers les arts graphiques et l’illustration en général.

On espère que cette volonté politique et artistique viendra aussi mettre en lumière et accompagner les artistes indépendants et les structures, comme par exemple Central Vapeur ou Accélérateurs de Particules… Ceux  qui font de Strasbourg une place importante en terme d’illustration et de bande dessinée – comme avait pu le faire le Grill en son temps.

Tomi Ungerer selon Rémi Courgeon (Image Rémi Courgeon)

Tomi Ungerer selon Rémi Courgeon (Image Rémi Courgeon)

L’enfance au cœur

L’œuvre de Tomi Ungerer frappe par l’éclectisme de ses orientations : satire, dessin publicitaire, érotisme et livres pour enfants… Tomi Ungerer se dépeint souvent comme pessimiste, « joyeux, oui, mais pas heureux. » Il pense que les enfants aiment rirent, mais que ce qu’ils adorent par-dessus tout, c’est frissonner. Tant pis donc s’il affirme être la bête noire des pédagogues ! Ces livres pour enfants ont été interdits dans certaines écoles américaines, en regard à ces oeuvres érotiques. Cela ne l’a pas empêché d’être nommé ambassadeur honoraire du Conseil de l’Europe pour l’enfance et l’éducation en 2000.

Ses œuvres à destination des enfants ont servi, selon Thérèse Willer, de « réservoir iconographique à une multitude d’artistes. » Rémi Courgeon relie la liberté de ton de Tomi Ungerer à sa capacité à garder son esprit d’enfance:

« Contrairement à d’autres personnes devenues adultes, Tomi n’a jamais arrêté d’inventer des mondes. Il est très mordant avec l’univers des adultes. Sa vision de l’érotisme est assez terrible. Mais quand il s’exprime du côté des enfants il a le plus grand respect pour eux. Ils les montre comme des êtres intelligents, à qui l’on peut parler. »

Grégoire Solotareff "Mon nom est Tiffany" pour l'exposition Tomi Ungerer Forever (Image Grégoire Solotareff)

Grégoire Solotareff « Mon nom est Tiffany » pour l’exposition Tomi Ungerer Forever (Image Grégoire Solotareff)

On retrouvera donc dans l’exposition Tomi Ungerer Forever les mélanges les plus audacieux entre ces différents mondes… Avec, en regard, les œuvres originales de Tomi Ungerer. Thérèse Willer évoque quelques uns de ces mélanges extraordinaires :

« Martin Jarrie dessine un chapitre supplémentaire au Géant de Zeralda en montrant Zeralda nue et conduisant avec son géant un tandem. Henri Fellner esquisse à la manière d’un cadavre exquis Crictor, Émile et un brigand en contemplation devant une jambe féminine… »

Des superpositions audacieuses que Tomi Ungerer lui-même ne saurait renier.


« J’ai eu de la chance de perdre mon père à 3 ans… (vidéo L’Express)

Rencontres et activités à venir, seul-e ou en famille

L’exposition Tomi Ungerer Forever est accompagnée de nombreux moments de visites thématiques, rencontres, cycle cinématographique à l’Odyssée et ateliers. Et cela commence dès décembre où il sera possible de rencontrer l’illustratrice et auteure Beatrice Alemagna. Elle animera aussi un atelier à pratiquer en famille autour des « drôles de familles de Tomi Ungerer » le 11 décembre après-midi. Pour tout renseignement il faut s’adresser au Musée Tomi Ungerer.

La chouette, compagne fidèle de Tomi Ungerer - vue par Voutch (Image Voutch)

La chouette, compagne fidèle de Tomi Ungerer – vue par Voutch (Image Voutch)

L’esprit de Tomi Ungerer, et de sa centaine d’amis, est un bain de jouvence bienvenu en ces jours sombres de novembre. L’exposition Tomi Ungerer Forever devrait être conseillée par la Sécurité sociale, en mode « Je suis Tomi ». François Vié fait la prescription :

« Ce « Schwung », cet élan communicatif qu’il recherche dans toute création. Insolente, imprévisible et facétieuse. Une énergie indomptable, celle de l’enfant qu’il est resté. Et qui parle à cet enfant, irréductible et joueur, qui veille en nous. »

L'AUTEUR
Marie Bohner
Marie Bohner
Indépendante, coordinatrice de projets et rédactrice, je travaille dans le champs des droits humains, du développement et de la culture, au niveau international mais aussi en local à Strasbourg.
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