Le jeudi 29 janvier au soir, un atelier collaboratif sur le thème du carnaval s’est tenu dans les locaux mulhousiens de la Haute école des arts du Rhin (Hear). Plusieurs œuvres ont été présentées au public. L’une d’elles a particulièrement attiré l’attention d’un adjoint à la maire, qui a filmé la scène : une piñata colorée représentant un véhicule de police, détruite par des étudiants à l’aide de bâtons en bois. La vidéo a ensuite été relayée sur les réseaux sociaux, déclenchant une série de réactions de la part de personnalités politiques locales et nationales.
C’est dans ce contexte de polémique et d’interprétations multiples que s’inscrit l’éclairage de Janig Bégoc. Docteure en histoire de l’art et maîtresse de conférences, elle est habilitée à piloter des recherches en histoire et théorie des arts visuels. Elle s’intéresse aux arts de la performance ou encore à l’anthropologie des images. Janig Bégoc dirige également le département des Arts plastiques à l’Université de Strasbourg.
Rue89 Strasbourg : Les performances des étudiants de la Hear ont été réalisées dans un cadre pédagogique : celui d’une performance autour du thème du carnaval. Pourriez-vous revenir sur ce contexte de production ?
Janig Begoc : Tout le travail autour du carnaval est essentiel pour comprendre ces enjeux. Le carnaval est un événement social, un phénomène social qui relève du rituel. Le théoricien Mikhaïl Bakhtine, qui a étudié la littérature médiévale et particulièrement Rabelais avec Gargantua et Pantagruel, a créé le concept de « retournement carnavalesque ». Cette formule explique tout l’enjeu du carnaval, qui est cette question du retournement. C’est une suspension dans l’espace-temps. Un retournement des rôles sociaux avec un rapport au jeu et au rire, un renversement des hiérarchies, mais aussi la confusion des contraires : le sacré et le profane, le haut contre le bas.
Le film de 1955 Les maîtres fous de Jean Rouch illustre également ce mécanisme. Le cinéaste observe les rituels réalisés par la secte religieuse des Haoukas au Ghana. Les participants se mettent en transe et viennent incarner les figures de l’autorité coloniale. Le temps du rituel, les rôles du pouvoir sont endossés : les Haoukas vont ainsi jouer les rôles du gouverneur, des soldats, des médecins, des ingénieurs, etc. Ce principe d’inversion est intéressant dans le cas qui nous occupe car il renvoie aux figures qui sont réempruntées et qui sont incarnées dans ce moment. C’était une réponse parodique à la violence et à l’aliénation de la colonisation.
La critique de l’autorité policière est-elle un leitmotiv de ce renversement carnavalesque ?
Juste à côté de Mulhouse, il y a la ville de Bâle, connue pour son carnaval. La mise en dérision de la figure du policier y est récurrente. La critique de la police comme figure d’autorité est satirique, codée et collectivement acceptée pendant ces trois jours où « tout est permis ». La critique vise l’institution, comme le sont l’État, l’école ou encore le couple, c’est-à-dire tout ce qui fait système autour d’un ensemble de normes.
La question de la représentation de la police, et plus largement de la critique de la répression et des appareils de contrôle, traverse l’histoire de l’art. Dès le XIXᵉ siècle, les lithographies politiques d’Honoré Daumier, conservées dans de nombreux musées, représentent gendarmes et policiers sous des traits obtus et serviles. On pourrait également citer Otto Dix, Picasso, Goya, Basquiat ou encore Banksy. Et ce, sans même évoquer le champ de la performance.
Qu’en est-il de la performance ?
C’est là que les choses se compliquent, car l’une des vocations de la performance est précisément de brouiller les limites et de mêler les médiums. La performance a cette particularité de pouvoir se déployer aussi bien dans l’espace public que dans les galeries ou les institutions artistiques — ici, en l’occurrence, dans l’espace de l’école, lors d’une restitution publique. Les étudiants ne sont donc pas allés perturber l’espace public : l’action s’est déroulée à l’intérieur de l’établissement.
La performance apparaît dans un contexte plus large de remise en question de l’art lui-même. Elle interroge les normes et conventions artistiques. Dans un premier temps, ce sont les cadres traditionnels de l’art qui sont contestés : le génie de l’artiste, le savoir-faire technique vont être contredits. Cette remise en question des normes s’observe aussi bien en musique, avec John Cage et ses pianos préparés ou ses compositions aléatoires, qu’en danse, avec Merce Cunningham et l’introduction de mouvements du quotidien.
L’enjeu de la performance est ensuite d’aller plus loin, en ne remettant pas seulement en question les normes artistiques, mais également les normes sociales. La théoricienne de la performance RoseLee Goldberg en fait remonter les origines aux avant-gardes dadaïstes.
Cette remise en question des normes suscite donc nécessairement des réactions ?
Pourquoi on veut choquer ? Cette volonté n’a rien de gratuit. Les actionnistes viennois, qui ont développé un art de la performance ont fait la guerre, ont été traumatisés. Au lendemain de la guerre, l’Autriche est un État ultra conservateur, post fasciste et ces artistes vont dénoncer, par la provocation et la subversion, le système dans lequel les citoyens sont d’après eux enfermés.
Des artistes qui ont, dans les années 1970, fait le choix de se blesser devant le public ont pu être accusés d’être masochistes. Or, ils se blessaient pour essayer de casser une logique qui cherchait à rendre visible, illustrer et dénoncer tout à la fois la façon dont la société de consommation et la société des médias contribuaient à anesthésier la population face aux images violentes.
Jean Baudrillard, à la fin des années 1960, dans La société de consommation dénonce la façon dont les médias passent en boucle des images dont on ne saisit plus la violence et auxquelles on s’habitue. Bien des artistes se sont emparés de ce point de vue pour essayer de le traduire. Par exemple, une artiste comme Gina Pane se fait des incisions superficielles. Elle saigne pour essayer de réveiller les gens, parce qu’elle se dit que cette violence va peut-être provoquer une prise de conscience. Dans l’histoire de l’art, l’usage de la destruction et de la violence est omniprésent. Il s’agit autant de créer une catharsis, principe déjà évoqué par Aristote, que de provoquer une prise de conscience chez le spectateur.
Que pensez-vous du fait que l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau ait dénoncé une banalisation de la violence contre les forces de l’ordre à propos de cette performance ?
L’art en général n’est pas la réalité. Les Arts plastiques — visuels et performanciels — sont des formes artistiques au même titre que le théâtre, la musique ou la peinture et se donnent les mêmes objectifs. En premier lieu celui de proposer une autre dimension que le réel, à savoir l’imaginaire. C’est aussi l’objectif de proposer d’autres situations, d’aller au-delà des principes classiques de l’esthétique et poser des questions, nous interloquer, nous étonner, nous surprendre.
En somme, à déplacer notre regard sur le monde. N’importe quel objet artistique a cette visée. Les étudiants en école d’art sont justement là pour proposer un regard déplacé, qui passe par la création. Il y a ce principe de fiction à ne pas oublier. Ce sont par ailleurs des travaux réalisés dans un cadre pédagogique. Ce sont des jeunes personnes qui testent, qui essaient. Comme l’a rappelé le directeur de l’école, si déjà ils sont censurés alors qu’ils sont en train d’expérimenter, c’est grave.
Que traduisent selon vous ces réactions ?
Aujourd’hui, les logiques de censure apparaissent de manière de plus en plus décomplexées. Ces réactions traduisent le trouble et la crise actuelle dans le partage de la diversité des idées. Elles traduisent une crise des interprétations. Il y a une instrumentalisation idéologique des représentations artistiques et des fonctions même de l’art.
Mais il ne faut pas oublier que celles-ci font légion dans l’histoire de l’art. Prenons la première foire internationale Dadaïste. Dans cette exposition, l’artiste John Heartfield a suspendu une sculpture d’un policier, avec un écriteau disant « pour comprendre cette œuvre d’art, il faudra quotidiennement faire des exercices physiques à raison de 12 heures par jour sur le terrain militaire de Tempelhof ». Et cette exposition a suscité des réactions. Il y a eu des plaintes, la police est venue. Je crois que les réactions sont les plus rapides et dures en période de crispation idéologique et politique.
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