Société 

Des classes maternelles pour apprendre l’alsacien, pourquoi c’est plus compliqué qu’ailleurs

Depuis la rentrée 2017, trois classes de maternelles proposent une immersion complète aux enfants : deux jours en allemand, deux en alsacien, aucun en français. Elles sont à Mulhouse, Ingersheim et Haguenau et font partie de l’association ABCM Zweisprachligkeit. Après avoir ferraillé avec le rectorat, elles devraient pouvoir continuer à condition de solliciter une autorisation pour pouvoir enseigner de manière immersive.

Pour apprendre une langue, partir quelques mois à l’étranger est souvent bien plus efficace que plusieurs années d’études. Avec les classes immersives, c’est la même chose. Apprendre l’alsacien, ça va plus vite si on l’entend et si on le parle tous les jours. Des expressions, des mots, des coutumes décorent le quotidien vocal des Alsaciens mais qui parle le dialecte aujourd’hui ?

Pour l’association A.B.C.M. Zweisprachigkeit, l’alsacien peut être sauvé grâce aux classes immersives dès la maternelle. Créée en 1991 et présente en Alsace et en Moselle avec 11 écoles pour plus de 1 100 élèves âgés de 3 à 11 ans, l’association organise la semaine des enfants avec deux jours d’allemand et deux jours d’alsacien. Le français est seulement entendu dans la cour de récréation. En Alsace, les écoles immersives existent à Mulhouse, Ingersheim et Haguenau.

Le rappel à l’ordre du Rectorat

Alors que dans d’autres régions comme la Bretagne ou l’Occitanie ces écoles immersives existent depuis plusieurs dizaines d’années (voir notre article), en Alsace il aura fallu plus de temps. Le réseau ABCM s’est lancé cette année, mais à peine né, le rectorat de Strasbourg les a rappelés à l’ordre. L’administration n’a reçu aucune demande d’autorisation de la part d’ABCM pour ouvrir ces classes immersives.

La lettre du rectorat

Après une inspection le 9 octobre à l’école de Haguenau, la rectrice de l’académie de Strasbourg, Sophie Béjean, estime qu’ABCM Zweisprachligkeit enfreint le code de l’Éducation. Le 24 novembre, elle écrit à la directrice d’ABCM, Karine Sarbacher, une lettre (voir ci-contre) dans laquelle le rectorat enjoint l’association d’enseigner en français, faute de quoi le contrat d’association serait rompu, ce qui impliquerait le départ des enseignants.

Sophie Béjean, rectrice de l’Académie de Strasbourg (à gauche).  (Photo CM / Rue89 Strasbourg / cc)

 

La lettre de la rectrice, rendue publique, a provoqué de nombreuses réactions indignées, y compris de la part d’élus régionaux.

Mardi 5 décembre, en marge d’une réunion sur les langues régionales, Sophie Béjean a semblé revenir sur la nécessité d’enseigner en français :

« L’école ABCM à Haguenau n’a pas transmise une demande d’autorisation, nous n’étions pas au courant de son programme en immersion. Si le soutien de l’académie de Strasbourg aux écoles du réseau ABCM devait évoluer, j’en aurai d’abord parlé avec les intéressés et les représentants des collectivités territoriales. Ce n’est pas par un courrier administratif que nous l’aurions fait. L’école doit maintenant régulariser sa situation, cela ne veut pas dire revenir à un bilinguisme paritaire mais faire une demande d’autorisation. Les obligations en matière d’éducation, de contenu et de réglementation doivent être respectées, ce qui n’empêche pas d’avoir des classes d’immersion. Il faut simplement s’assurer que la maîtrise de la langue française soit acquise par les élèves. »

Vice-présidente de l’association ABCM, Pascale Lux respire :

« Nous avons été très surpris par le courrier de madame la rectrice. Pour nous, on nous mettait des bâtons dans les roues. Nous pensons que c’est un malentendu, nous ne pensons pas qu’il faut une autorisation pour enseigner en immersif étant donné que nous sommes une structure privée. »

Opération déminage…

Une rencontre est prévue entre Sophie Béjean et Karine Sarbacher « avant Noël » et il n’est pas question de fermer ces écoles immersives. Mardi, Sophie Béjean se disait surprise par l’ampleur des réactions suscitée par cette affaire :

« Pour nous, ce n’était pas tout à fait un sujet urgent. Notre politique n’a pas changé, le contrôle des établissements privés sous contrat ou hors contrat fait partie de nos services académiques. Cela appelle parfois à certaine remise aux normes. »

La rectrice affirme que l’objectif de l’Académie de Strasbourg est même de renforcer l’apprentissage des langues au sein des établissements :

« Nous préparons la nouvelle convention quadripartite avec la Région, les deux départements alsaciens et l’État. Dans ce cadre, cinq groupes thématiques se réuniront jusqu’en février pour dégager de nouvelles pistes pour développer le bilinguisme. Nous réfléchissons au renforcement de l’apprentissage bilingue au lycée et dans les filières professionnelles, ainsi que la place de l’alsacien dans nos politiques bilingues. »

Jean Rottner, président de la Région Grand Est, s’est déclaré satisfait de cette réponse :

« Les langues régionales font partie intégrante de l’identité de chacun des territoires, de leur histoire et de leur altérité. Notre devoir en tant qu’élus de la Nation est de faire vivre ces cultures, et de les respecter. C’est pourquoi je suis attaché à toutes les initiatives permettant de perpétuer l’apprentissage de ces langues à nos jeunes, notamment via la pédagogie bilingue immersive totale. »

Des écoles maternelles immersives pour que les plus jeunes apprennent l’alsacien. (Photo CM / Rue89 Strasbourg / cc)

Une lutte contre la disparition de l’alsacien

ABCM Zweisprachlichkeit propose des cursus bilingues français-allemand depuis 27 ans mais l’association constate que l’alsacien se perd, car les jeunes ne l’apprennent pas. Suivant l’exemple de la Bretagne avec des écoles Diwan immersives depuis 40 ans, l’association espère en remplaçant le français par l’alsacien lutter contre la disparition du dialecte.

L’école de Haguenau est la plus grande du réseau ABCM. Aujourd’hui, les classes en immersion ne sont que des maternelles. L’année prochaine, au passage en CP des sections en immersion, les élèves ne parleront qu’allemand et apprendront donc à lire avec des manuels en langue allemande :

« Ça peut faire peur aux parents mais vous savez, on apprend à lire une fois. Si on sait lire l’allemand, on peut lire du français. »

Les enseignants sont soit professeurs d’allemand soit dialectophones. Martine Hintenoch, directrice et enseignante en classe de maternelle immersive à Haguenau, détaille :

« Je parle exclusivement alsacien les lundis et jeudis et ma collègue ne s’exprime qu’en allemand les autres jours. Nous ne faisons pas de cours de langue, nous faisons la classe dans une autre langue. Petits, moyens et grands sont mélangés dans la classe. Les grands et les moyens ont une bonne compréhension de l’allemand et de l’alsacien, les petits miment. Nous ne faisons jamais de traduction en français, nous reprenons, nous réexpliquons. Notre objectif c’est qu’ils aient confiance en eux et qu’ils osent s’exprimer dans une des deux langues. « 

« Les enfants n’ont pas remarqué que je ne parlais plus français »

Parfois, les enfants hésitent et mélangent les différentes langues. Mais pas d’inquiétude à avoir selon la directrice, c’est en grandissant qu’ils feront la différence :

« Si vous demandez à des petits en quelle langue je parle, ils ne sauront pas répondre. Ce n’est que la dixième semaine en immersion mais nous ressentons déjà les effets positifs. Les plus grands n’ont même pas remarqué que je ne parlais plus du tout français ! »

La majorité des parents d’élèves ne sont pas bilingues ni même dialectophones. Martine Hintenoch les invite pourtant à continuer l’immersion à la maison, avec des disques en allemand ou même des émissions de radio. La directrice de l’école ABCM de Haguenau est convaincue que l’apprentissage de nouvelles langues va très vite pour les petits :

« Dans la classe, il y a une douzaine de nationalités, des enfants danois, camerounais, chinois, russes… Ils n’ont pas de difficulté pour apprendre la langue. Quand un enfant est déjà habitué à d’autre langues, il fait des ponts, il apprend plus vite. »

À Haguenau, l’association souhaite même ouvrir une crèche immersive. Du moins, si son programme pédagogique et sa manière d’enseigner sont en règle vis à vis de l’Académie de Strasbourg…

L'AUTEUR
Cécile Mootz
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