Société 

Plainte pour « blasphème » contre la pièce de Castellucci au Maillon

actualisé le 21/10/2014 à 10h37

Un détail du portrait du Christ par Antonello de Messine domine la pièce jusqu’au final (doc remis)

Une association de laïcs catholiques a porté plainte contre X pour « blasphème » à l’encontre de la représentation au théâtre du Maillon de la pièce de Roméo Castellucci, Sul concetto di volto nel figlio di dio. La pièce a déjà été attaquée lors de représentations à Paris, mais à Strasbourg, le droit local permet cette qualification surannée.

Roméo Castellucci sera-t-il brûlé vif sur un bûcher installé place Kléber à l’issue d’un procès en hérésie ? Peut-être pas tout de suite, mais le metteur en scène italien, régulièrement joué à Strasbourg, est en tout cas visé par une plainte pour « blasphème et tentative de blasphème », transmise au Parquet de Strasbourg après la représentation de Sul concetto di volto nel figlio di dio (Sur le concept du visage du fils de Dieu) mercredi soir au Maillon.

L’association « Avenir de la culture« , qui se présente comme un rassemblement de catholiques laïcs, a décidé d’invoquer l’article 166 du droit local d’Alsace-Moselle, qui dispose :

« Celui qui cause un scandale en blasphémant publiquement contre Dieu par des propos outrageants ou qui outrage publiquement un des cultes chrétiens ou une communauté religieuse établie sur le territoire, et reconnue comme corporation, ou les institutions ou cérémonies de ces cultes, ou qui, dans une église ou un autre lieu consacré à des assemblées religieuses, commet des actes injurieux et scandaleux, est puni d’un emprisonnement de trois ans au plus. »

Le délit de blasphème

Le délit de blasphème est une survivance d’une partie du droit pénal allemand qui a été maintenu en Alsace Moselle après 1918, confirmée par une loi française du 1er juin 1924. Il ne s’agit pas d’une disposition issue du Concordat. La loi sur la laïcité de 1905, qui protège également les convictions religieuses, n’ayant pas été introduite en Alsace-Moselle, il est possible que le législateur ait voulu conserver ici une cette disposition.

Dans la pièce de Roméo Castelucci, un vieil homme est victime d’incontinences incontrôlées, il répand sur son lit et sur le sol des litres d’excréments. A ses côtés, son fils prend soin de lui, mais finit par s’épuiser et à s’en remettre à une immense figure du Christ, qui domine la scène, en se plaquant contre ses lèvres. A cet instant, un liquide sombre dégouline sur l’image du Christ, qui se gondole et se déchire.

Le maire de Strasbourg et le préfet du Bas-Rhin complices ?!

Des catholiques intégristes avaient déjà provoqué des troubles lors des représentations parisiennes de la pièce. Pour Me Gérard Ducrey, conseil de l’association, recouvrir le visage du Christ d’une représentation d’excréments constitue un blasphème. Et puisqu’il s’agit d’un délit dans le droit local d’Alsace-Moselle, alors le procureur de la République doit se saisir de l’affaire :

« Notre plainte vise ceux qui ont commis ce blasphème, mais aussi ceux qui, sciemment, l’ont laissé se produire. Je pense notamment au maire de Strasbourg et au préfet du Bas-Rhin, que nous avons alertés sur ce qu’il était prévisible qu’il advienne au théâtre. Il appartient au procureur de la République de décider de l’opportunité des poursuites. Il s’agit d’un délit constitué dont la répression est prévue par la loi locale, nous ne demandons que l’application de la loi. »

Certes, cet article du code pénal local existe bel et bien mais il n’a pas été utilisé dans un jugement définitif depuis au moins 1918, date à laquelle la France a récupéré l’Alsace et la Moselle et où le droit local a été traduit en français, selon Jean-Marie Wendling, président de l’institut du droit local.

Texte de la plainte déposée par Avenir de la culture

Pas de blasphème, selon l’Eglise

Même si l’Eglise de France s’interroge sur la conduite à tenir face aux blasphèmes dans les œuvres artistiques, le diocèse de Strasbourg ne s’associe pas à la démarche d’Avenir de la culture, comme l’explique le chanoine Bernard Xibaut :

« Le cas de cette pièce a été tranché par l’Eglise catholique de France. Nous ne la considérons pas comme blasphématoire car il n’y a pas de volonté de souiller le visage du Christ, il s’agit d’une mise en scène des souffrances de l’être humain… Ce qui est compatible avec la doctrine chrétienne, ainsi il n’est pas blasphématoire de crucifier Jésus. C’est vrai que cette pièce peut choquer certains fidèles, mais il faut alors expliquer le contexte plutôt que d’invoquer des textes obsolètes comme l’article 166. »

A la fin du spectacle, un liquide sombre coule sur le portrait du Christ (doc remis)

Directeur du théâtre Le Maillon, Bernard Fleury attend les suites judiciaires de la plainte sereinement :

« Lorsque j’ai vu la pièce avant sa programmation, je n’ai pas pensé une seconde qu’elle pourrait donner lieu à de telles interprétations. Il n’y a ni blasphème, ni injure à la religion catholique. La pièce est victime d’une bande de personnes en mal de reconnaissance et d’audience qui ont trouvé là un point de ralliement commode, mais injustifiable. Nous sommes coproducteurs de ce spectacle, si Roméo Castellucci devait se défendre en justice, nous serions à ses côtés. »

Le Parquet n’a pas encore communiqué sur les suites qu’il comptait donner à la plainte d’Avenir de la culture.

 
L'AUTEUR
Pierre France
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.
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