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À Strasbourg, une rare union politique autour de Sanofi
Economie  Politique 

À Strasbourg, une rare union politique autour de Sanofi

par Jean-François Gérard.
Publié le 1 février 2021.
Imprimé le 20 septembre 2021 à 03:07
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Menacés par un déménagement en région parisienne, les salariés du laboratoire de recherche de Sanofi à Strasbourg peuvent compter sur un soutien unanime dans la classe politique locale. Mais cela suffira-t-il à sauver leurs emplois sur le site ? Pas sûr.

Environ 35 des 54 salariés de Sanofi à Strasbourg ont manifesté jeudi 28 janvier devant le portail du laboratoire. Cette action coïncidait avec le très attendu Comité social et économique (CSE) au siège de l’entreprise. Cette réunion lançait un nouveau plan d’économies : suppression de 1 000 emplois en France, dont 364 dans la recherche et donc le transfert des équipes de Strasbourg vers les locaux de Vitry-sur-Seine (Seine-et-Marne).

Pour David (les prénoms des employés ont été changés), 19 ans de boîte, « un lien de confiance avec la société s’est brisé », lorsque la fermeture a été annoncée à la surprise générale en juin 2020 :

« Avant, on avait l’impression d’aider à soigner des gens, mais là, la logique financière prend le dessus. Ce n’est pas spécifique à Sanofi, l’industrie pharmaceutique ne veut plus prendre de risque et investir dans le long terme. Ces entreprises rachètent des start-ups et assurent la mise sur le marché. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé entre Pfizer et BioNtech pour le vaccin ».

Un salarié de Sanofi à Strasbourg, employé depuis 19 ans.

Il rappelle que son métier consiste à tester les molécules, avec parfois une seule sur 10 000 qui est exploitable : « Et ça, ce n’est rien que pour la phase 1 de test ! C’est pour cela qu’un médicament coûte cher ». Déménager en région parisienne ? « La qualité de vie » là-bas ne le fait pas vraiment rêver.

Plus de deux tiers des effectifs ont protesté contre le déménagement programmé des activités de recherche de Sanofi à Strasbourg. (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Un virage d’entreprise et des formations pour… rien

De l’autre côté de la banderole, on retrouve des biologistes. Ils ont déjà dû se former lorsque le site a été réorienté sur l’immuno-oncologie début 2020, un domaine dans lequel Sanofi compte se développer. C’est le cas de Lucie, qui est même partie un an dans un laboratoire de l’Inserm à Strasbourg, pour accroître ses connaissances sur les cancers. Arrivée en 1997 dans l’entreprise, sa collègue Scarlett, elle, s’interroge sur les perspectives :

« Même si je déménage avec toute ma famille à Vitry, combien de temps mon emploi sera garanti ? Les plans sociaux se succèdent tous les ans. »

Pas emballée par le grand site en région parisienne qu’elle a déjà visité lors de collaborations, elle s’amuse des rares arguments avancés par la direction. « On nous a dit que la gare RER serait refaite et que ce sera plus joli… »

« Il y a un appel à la grève de la CGT à Sanofi France, mais aujourd’hui à Strasbourg, c’est bien une action des salariés », précise Anne Eschbach, elle-même élue CGT à Strasbourg. En effet, rue d’Ankara, pas de drapeaux syndicaux ou de tracts estampillés. En guise d’étendards : la banderole « Sanofi sacrifie son excellence strasbourgeoise » – déjà sortie lors d’une action le 1er octobre, une cigogne en peluche et des blouses blanches.

Les élus présents pour soutenir les salariés…

Mais ce qui fait l’originalité de ce rassemblement, c’est surtout la présence d’élus ou de leurs collaborateurs de différents bords. Déjà présente lors de la première mobilisation en octobre 2020, l’ancienne maire et eurodéputée, Catherine Trautmann (PS) est à nouveau aux côtés des salariés de Sanofi ce 28 janvier. On compte aussi deux députés de « La République en Marche », le conseiller municipal du quartier, l’écologiste Patrice Schoepff, tandis que l’eurodéputée et également ancienne maire Fabienne Keller (Agir) est représentée par un collaborateur. Cette dernière a publié la veille un communiqué, se disant « convaincue qu’une autre solution est encore possible »

Bien sûr, s’opposer à une décision d’entreprise dont on n’a pas à assumer les conséquences permet une communication politique consensuelle à peu de frais. C’est d’ailleurs pour cette raison, qu’il n’a fallu que quelques minutes le lendemain en conseil de l’Eurométropole pour rédiger un texte de soutien et recueillir l’unanimité. Il n’empêche, ce n’est pas tous les jours que les élus LREM partagent les mêmes revendications que les représentants de la CGT.

… mais avec des moyens bien maigres

À voir

Le cas de Sanofi a été abordé à deux reprises au conseil de l’Eurométropole du 29 janvier, au détour d’un premier point (27 minutes) qui a débouché sur une motion de soutien (5 minutes).

Le député LREM de Strasbourg-Nord Bruno Studer ne vient pas faire de fausse promesse. Il le reconnaît, le gouvernement n’a pas de levier direct sur « une décision d’une entreprise privée ». Néanmoins, il estime que sa présence participe à une « pression politique » qui « met Sanofi face à ses responsabilités » et son « devoir moral : on ne laisse pas des salariés aussi longtemps dans l’expectative ». Il rappelle que l’entreprise « a reçu des financements de l’État », comme le crédit d’impôts recherche.

Pour son collègue LREM de Strasbourg-centre, Thierry Michels, l’État et la Région Grand Est peuvent en revanche intervenir sur le repreneur pour ne pas aboutir à « une fermeture totale ». Ainsi, une majorité de salariés pourraient continuer à travailler à Strasbourg. « Le plan de relance peut aider à réduire le risque d’un repreneur, avec des investissements en formation ou sur les équipements », met-il en avant.

Après l’action qui aura duré une heure, Nicolas Muzet élu non syndiqué au CSE à Strasbourg se félicite des convergences politiques :

« On a une unanimité politique, au sein des différents partis de la majorité présidentielle, la Région qui nous dit qu’elle a des leviers vis-à-vis de Sanofi, tandis que la Ville et l’Eurométropole n’ont pas d’autre projet à cet emplacement. Ce n’est pas anodin. Dans le cas d’une autre fermeture de site à Alfortville, le maire avait répondu que c’était un emplacement de choix pour un projet immobilier. »

La performance est d’autant plus remarquable que les élections départementales et régionales approchent et que les sujets de tensions n’ont pas manqué entre collectivités et bords politiques (Huawei, Prix de la démocratie, la question alsacienne entre Collectivité européenne d’Alsace et Région Grand Est, etc.).

Les élus n’ont pas de grande promesse à faire, mais écoutent ce que les chercheurs de Sanofi ont à leur dire. (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Après sept mois dans l’attente, les salariés espèrent avoir des propositions dans les prochaines semaines. Selon certaines sources syndicales au siège de Sanofi-Aventis R&D, le déménagement devrait se faire d’ici juin 2022. Les salariés aimeraient connaître le repreneur et les propositions de déménagement par Sanofi, au même moment, afin de pouvoir comparer. En conseil de l’Eurométropole, la vice-présidente Anne-Marie Jean a déclaré avoir une préférence pour « un repreneur local avec un projet de développement territorial ». En clair, éviter de nouvelles menaces sur ce site au gré de stratégies mondiales de multinationales.

Les salariés ont en tout cas alerté les élus présents sur les subtilités de la communication. « Sanofi dit ne pas fermer de site car c’est un regroupement, mais il n’y aura plus de présence de Sanofi ici », explique une biologiste du groupe. Le laboratoire de l’Esplanade est en effet la seule antenne de Sanofi dans le Grand Est. Après avoir entendu le message, les parlementaires comptent interpeller plus directement la ministre de l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher. À l’automne, seul un rendez-vous avec son équipe avait été décroché par les élus strasbourgeois.

L’espoir des employés : que les politiques maintiennent une pression sur Sanofi. Et en retour, que la direction fasse le maximum pour apaiser la situation, avec de bonnes propositions en interne ou via le repreneur. Ce bras de fer est surtout un enjeu d’image et médiatique, à l’heure où l’épisode des vaccins anti-Covid promis aux États-Unis en priorité n’est toujours pas digéré par la classe politique française. Mais ce front strasbourgeois pèsera-t-il assez fort face à l’un des géants de l’industrie pharmaceutique et ses 4 milliards d’euros de dividendes versés aux actionnaires au printemps 2020 ?

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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