Après le couvre-feu, les Mulhousiens découvrent amers leurs masques municipaux
Société 

Après le couvre-feu, les Mulhousiens découvrent amers leurs masques municipaux

actualisé le 18/05/2020 à 12h01

Samedi 16 mai, les Mulhousiens ont découvert les masques en tissus proposés par la municipalité. Après avoir vécu un confinement très dur, avec couvre-feu, beaucoup estiment que la Ville a tardé à équiper les habitants.

Il est 14h30 ce samedi 16 mai à Mulhouse, dont le centre-ville s’agite presque comme au « temps d’avant » le coronavirus. La plupart des boutiques sont ouvertes. Il fait beau, un couple s’engouffre dans le Starbucks, près de la fontaine de l’artère principale, rue du Sauvage.

De nombreuses passants arborent des masques, souvent les mêmes d’ailleurs. Les tissus noir, bordeaux, gris, sont reconnaissables. Ce sont ceux que la municipalité a commencé à distribuer dès ce matin-là, à 8h, dans 14 points à travers la ville. Aux habitants de se déplacer, munis d’un bon d’échange reçu dans leur boîte aux lettres. Chaque foyer a droit a un masque par personne et à un second le week-end suivant.

« Je suis très déçue de voir qu’ils ont été faits en Chine »

Pascale, la cinquantaine, habituellement formatrice en travail social à Strasbourg, quitte son appartement de l’hyper-centre pour rejoindre les bains municipaux Pierre et Marie Curie, en face de l’Hôtel de ville. Celui-ci arbore une grande banderole : « Mulhouse résiste ». À peine quelques personnes forment une file d’attente sur les marches. Deux employés municipaux les accueillent. L’une demande à chacun s’il a bien apporté son bon. L’autre asperge les mains de chaque arrivant d’une solution hydro-alcoolique.

Les bains municipaux constituent le point de distribution le plus proche du centre-ville (Photo DL/Rue 89 Strasbourg)

Pascale entre et ressort en quelques minutes. Elle est désormais l’heureuse détentrice de 3 masques en tissu lavables et réutilisables une vingtaine de fois, pour elle, son mari et son fils. Elle affiche un air perplexe en regardant l’étiquette où toutes les caractéristiques du masque et les instructions sont en chinois et en anglais :

« Je suis très déçue de voir qu’ils ont été faits en Chine, alors que la Ville avait bien mis en avant sur son site qu’ils avaient été produits localement. »

En fait, la Ville indique sur son site avoir « essayé de privilégier, au maximum, une fabrication locale. »

Pour récupérer les masques de la Ville, Pascale a mis celui que sa belle-fille lui a cousu (Photo DL / Rue89 Strasbourg)

Comme presque tous ceux qui arrivent, elle portait déjà un masque en entrant dans la piscine municipale :

« Ma belle-fille en avait cousu quelques-uns et mon mari en avait ramené du Japon, à l’origine pour se protéger de la pollution. Mais je voulais quand même récupérer ceux-là car “un tiens vaut mieux que deux tu l’auras.” Et ils ont des cordons à mettre autour des oreilles, c’est plus pratique que ceux qu’on doit nouer. Et puis, si déjà la Ville organise tout ça, je trouve ça bien de jouer le jeu. »

Une raison de sortir se balader

Au contraire de Strasbourg, la cité ouvrière n’a pas fait le choix d’une distribution des masques en boîtes aux lettres, mais a demandé aux habitants de se déplacer, à pied ou en drive au Palais des sports de la ville. Les personnes vulnérables ou handicapées pouvaient faire une procuration ou demander une livraison à domicile.

Mais Andrée, 86 ans, a décidé de venir dire bonjour à sa piscine préférée. Elle venait y nager deux fois par semaine. Pendant le confinement, elle ne sortait plus que pour faire les courses, une fois tous les 15 jours. Restée « trop longtemps enfermée », elle n’arrive pour autant pas à se réjouir d’une liberté retrouvée :

« J’aime bien marcher. Mais cela ne me dit plus rien de sortir. Je vis seule et il faut être prudent. Ce que j’aurais aimé, c’est pouvoir retourner au zoo. »

Prudente, elle l’a été, en portant un masque chirurgical acquis à la pharmacie il y a deux semaines. Elle déplore de devoir revenir la semaine suivante pour le second masque promis à tous les Mulhousiens.

D’habitude, Andrée vient ici pour nager. Cette fois, c’était une excuse pour se balader (Photo DL / Rue89 Strasbourg)

Philippe (le prénom a été changé) a aussi bravé les recommandations : à plus de 70 ans, ce trésorier d’une association d’anciens paramilitaires est diabétique et raconte que sa fille infirmière à l’hôpital Emile Muller (« le Moensch » comme l’appellent les Mulhousiens) l’assaille de consignes pour qu’il prenne soin de sa santé. Qu’à cela ne tienne, ce grand habitué du VTT et des sorties de 80 kilomètres profite de cette excuse pour descendre du Rebberg (le quartier bourgeois derrière la gare) jusqu’au centre-ville.

Il se réjouit du déconfinement, mais affirme que lui et sa femme étaient bien lotis dans leur grande maison avec terrasse. Il n’a pas chômé pendant ces quelques semaines, en bricolant ses jouets en bois. C’est grâce à son côté bricoleur qu’il a pu se protéger avec des masques FFP2, retrouvés dans un carton. Il commente l’épidémie qui a durement touché la ville avec sérénité (« On fait avec »), même à l’évocation du « traitement particulier », le couvre-feu qui était de mise tous les soirs à 21h (jusqu’au 10 mai).

« Tant qu’on est valide, je ne vois pas l’intérêt de faire se déplacer des gens pour les distribuer », estime Philippe, retraité. (Photo DL / Rue89 Strasbourg / cc)

Un confinement pas plus difficile qu’ailleurs

Un couvre-feu qui est un non-sujet pour Océane, jeune trentenaire, un masque chirurgical sur le nez et la main d’une petite fille dans la sienne. Elle n’a pas l’impression d’avoir dû faire plus d’efforts qu’ailleurs :

« S’ils ont décidé de mettre le couvre-feu, c’est pour une bonne raison. Ici, nous sommes particulièrement touchés par l’épidémie. Moi, ça n’a pas changé grand-chose à ma vie. »

Enceinte de 7 mois, elle était déjà en congé maternité et s’est confinée chez elle avec sa fille de 3 ans et son mari. Elle ne sortait presque que pour faire des courses. Elle l’a bien vécu, mais a trouvé que c’était dur pour sa fille :

« Mais elle comprend, elle sait qu’elle ne doit rien toucher, elle sait que le virus est encore là. »

Océane s’est plié bien volontiers aux mesures décidées par la Ville (Photo DL / Rue89 Strasbourg)

En sortant de la piscine municipale, elle se demande si l’un des cinq masques qu’elle a en main ira à sa fille. Ils sont tous en taille unique. Il y en a trois pour sa petite famille. Les deux autres sont pour sa belle-mère et la mère de celle-ci, qui habitent dans le même immeuble. Océane est une des très nombreuses femmes qui ont fait le déplacement. Les hommes sont plus rares dans cette file qui commence à s’allonger vers 15h.

Au bas des marches, une femme attend avec sa poussette et se demande comment elle va faire. En haut, une dame très âgée se fait escorter par deux inconnus qui ont remarqué qu’elle ne parvenait pas à descendre toute seule.

« Ça m’angoissait que personne ne porte de masque ! »

Alors qu’un employé de la mairie hausse la voix pour demander plus de distance entre chaque demandeur, Céline passe le pas de la porte pour sortir. À 33 ans, cette employée d’un café fait le plein pour sa colocation de 4 personnes, à deux rues de là. Elle n’a pas non plus attendu la distribution pour arborer un carré de tissu coloré :

« Je l’ai fait moi-même ! Et sans machine à coudre. J’ai trouvé un patron sur internet et je me suis lancée. »

Céline a bien vécu le confinement et le couvre-feu, et attend de pouvoir reprendre le travail (Photo DL / Rue89 Strasbourg)

Elle s’attendait à voir plus de monde au point de distribution et se demande s’il n’aurait pas été mieux que la Ville fasse du porte-à-porte. Elle trouve important que tout le monde puisse porter un masque dans la rue, ce qu’elle ne voit pas comme anxiogène, bien au contraire :

« J’ai vécu à Taïwan donc pour moi, ce n’est pas bizarre de porter un masque. Ça m’angoissait plutôt quand personne n’en portait ! »

« Au moins maintenant, les gens savent placer Mulhouse sur une carte ! »

Si le confinement a été « un peu bizarre », elle essaye de relativiser la situation en se disant que le monde entier vit la même chose. Cela la rassure. Le couvre-feu ? Il ne l’a « pas impactée plus que cela ». En fait, elle a « plutôt apprécié le calme ».

C’est ce calme que regrettera Pascale, l’habitante de l’hyper-centre. Elle raconte des nuits comme elle n’en avait plus eu depuis 20 ans, sans tapage nocturne, fêtards ou chiens qui aboient (« C’était géant »). Ce caractère très particulier qu’a revêtu (et revêt encore) Mulhouse pendant cette crise, elle essaye d’y voir quelque chose de positif :

« Au moins maintenant, les gens savent placer Mulhouse sur une carte. Et puis on s’est senti plein d’attention, nos proches nous appelaient tout le temps, surtout quand mon mari a été malade. Au début, il ne comprenait pas pourquoi son aîné expatrié l’appelait tous les deux jours. C’est là qu’on a réalisé que notre entourage croyait qu’à Mulhouse, on vivait la guerre. »

« C’est minable de nous demander de venir montrer patte blanche »

C’est un peu ainsi que l’a vécu Pierre, l’un de ses amis, croisé au centre-ville, non loin de la piscine. Lui, il refuse d’y aller. Il considère que les habitants ont trop souffert pour devoir venir « quémander » leur dispositif de protection une semaine après le déconfinement. S’il considère vaguement y aller le lendemain, c’est à reculons et par devoir moral. Ce résident du centre-ville estime que la Ville réagit beaucoup trop tard, et de manière complètement inadaptée. :

« Notre ville est traumatisée, endeuillée. L’ambiance est encore anxiogène. Vu tout ce que l’on a vécu, je trouve cela minable de nous demander de venir montrer patte blanche avec un bon, un justificatif de domicile et une pièce d’identité, pour obtenir un masque avec deux mois de retard, fabriqué à des milliers de kilomètres. Je suis furax. »

Dans la file d’attente qui s’allonge, la majorité des habitants portent déjà un masque (Photo DL / Rue89 Strasbourg)

Il fait part d’une incompréhension totale quant au calendrier de la Ville. Le 16 mai, rappelle-t-il, c’est 6 jours après le déconfinement, plus de deux mois après l’annonce du stade 2 renforcé dans le Haut-Rhin et 10 jours après que les masques aient été mis dans les rayons de la grande distribution :

« En gros, nous avons été les premiers touchés et les derniers servis, après que les supermarchés aient eu la possibilité de se faire des bénéfices sur des dispositifs de protection. Tout ça pour un seul masque par personne. »

Il aurait souhaité que Mulhouse imite la Ville de Strasbourg en déposant les masques dans les boîtes aux lettres, en faisant du porte-à-porte, ou, en tout cas, en offrant une pluralité de modes de distribution. Le tout « dans l’enthousiasme, dans un esprit de rencontre, de reconstruction. »

Dans les couleurs de la Ville, le rouge et blanc, la municipalité affiche sa volonté de résilience (Photo DL / Rue89 Strasbourg)

Il avance que la Ville a fait fi des personnes les plus précaires, en ne proposant pas davantage de points de distribution, obligeant certains à prendre les transports en commun, alors même que le port du masque y est obligatoire. Des personnes précaires qui, avance-t-il, ont le plus besoin de ces masques offerts, car « les plus favorisés » auront eu la possibilité de s’en procurer depuis le mois de mars. Il évoque aussi les personnes étrangères qui ne parlent pas français et qui n’auront peut-être pas compris à quoi servait le bon d’échange. Il conclut, amer :

« La Ville me semble défaitiste, assurant un service ultra-minimum. »

L'AUTEUR
Déborah Liss
Pigiste. Je travaille sur des sujets de société, les questions féministes et d'inclusion. Et le franco-allemand, parfois !

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