Après l’attentat, les dessins et poèmes des Strasbourgeois « symbolisent l’unité d’une société »
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Après l’attentat, les dessins et poèmes des Strasbourgeois « symbolisent l’unité d’une société »

Anne-Sophie Lamine est sociologue du fait religieux et professeur à l’Université de Strasbourg. À travers les mots, les poèmes, les dessins ou les peluches déposés sur les lieux de recueillement et conservés aux Archives municipales, elle explique l’importance pour une société de faire corps en fabriquant ses propres symboles.

Il y avait une citation d’Albert Camus, des dessins et des mots d’enfants, des peluches, des fleurs et de nombreuses bougies… Très peu de temps après l’attentat du 11 Décembre, qui a fait 5 morts et 14 blessés à Strasbourg, de nombreux habitants ont exprimé leur désir de cohésion et de solidarité en érigeant des autels de rue sur les différents lieux de recueillement du centre-ville.

Un mois après l’attentat, des dizaines d’objets étaient encore déposés, poussant les Archives municipales à les conserver afin de constituer un fonds documentaire. Anne-Sophie Lamine, sociologue spécialiste du fait religieux et professeur à l’Université de Strasbourg, explique la nécessité pour une société de faire acte de résilience et l’importance de fabriquer des symboles après un événement traumatique.

À Strasbourg, les poèmes, mots, peluches et démonstration d’unité par les habitants après l’attentat ont été nombreux. La Ville a même archivé ces documents. Qu’est-ce que cela dit d’une société ?

Une société a besoin de symboles qui disent son unité. Bien sûr, il y a les symboles classiques, le drapeau, l’hymne national, etc. Mais on en fabrique d’autres collectivement. Puis on les collecte. Ces objets sont transformés en quelque chose qui rappelle ce deuil commun, cette épreuve commune. Les autels de rues symbolisent cette envie de faire groupe, faire société, au delà de ce qui pourrait faire dissensus.

"La terreur est l'hommage que de haineux solitaires finissent par rendre à la solidarité des hommes". Ce sont des mots d'Albert Camus choisis par un anonyme sur mot déposé Place Kléber. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)
« La terreur est l’hommage que de haineux solitaires finissent par rendre à la fraternité des hommes ». Des mots d’Albert Camus choisis par un anonyme et inscrits sur un mot déposé Place Kléber en décembre 2018. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)

Un sociologue a cette jolie expression : « solidarité sans consensus » (les membres d’une même société reconnaissent les mêmes références et symboles mais les interprètent différemment, ndlr) que permet ce type de rituel. Il y a les rituels politiques, comme la fête nationale, mais il y a aussi ceux qu’on fabrique quand il y a ce genre de deuil. Cette solidarité est importante.

"On pensera toujours à vous, où que vous soyez". Les mots et les dessins de Violette, 10 ans, sur un mot déposé Place Kléber, en décembre 2018. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)
« On pensera toujours à vous, où que vous soyez ». Les mots et les dessins de Violette, 10 ans. Place Kléber, en décembre 2018. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)
Un autel de rue érigé rue des Orfèvres, pris en photo par deux photoreporters, en décembre 2018. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)
Deux photoreporters s’attardent sur un autel de rue érigé rue des Orfèvres, en décembre 2018. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)

Comment définir le terme de « résilience », très souvent employé après un attentat dans les médias mais également par certains acteurs politiques ?

Le sens courant de ce terme, c’est de rebondir après un événement traumatique. Certains sociologues qui travaillent sur ce concept dans un contexte post-attentat, disent que ce rebond doit aller de paire avec une capacité à se transformer, à favoriser un développement positif. Un groupe, une communauté est résilient par le renforcement des liens, à la fois au sein de la communauté, entre les communautés mais aussi entre la communauté et les institutions.

Une société résiliente est basée sur le relationnel. Tendre vers davantage de confiance, davantage de stabilité. L’important est de favoriser le développement de ce que les sociologues appellent la « capacité d’agir » : s’engager dans du relationnel ou dans une association par exemple. Notamment chez les jeunes, c’est extrêmement important.

Les attentats contribuent-ils aussi à accentuer les clivages avec les thèses complotistes qui fleurissent sur les réseaux sociaux. ? Ça a été le cas avec l’attentat de Strasbourg où on a pu lire qu’il s’agissait en réalité d’un règlement de compte. Et les jeunes sont plus particulièrement touchés avec les réseaux sociaux…

Complètement. Je pense qu’un des mots qui peut aller de paire avec le mot résilience c’est le mot « polarisation ». Construire la résilience c’est finalement réduire la polarisation. Cette polarisation a été renforcée par certaines réponses sécuritaires aux attentats, mais aussi dans les discours politique du style « regardez les signaux faibles de la radicalisation » qui vont accentuer la polarisation, comme le port de la barbe ou le fait d’être plus pratiquant.

Anne-Sophie Lamine est professeur de sociologie, spécialiste du fait religieux, à l'Université de Strasbourg.
Anne-Sophie Lamine est professeur de sociologie, spécialiste du fait religieux, à l’Université de Strasbourg. (Photo : doc. remis)

Cette polarisation discrimine les jeunes qui vont dépenser leur énergie à défendre leur identité blessée plutôt qu’à s’engager dans quelque chose d’actif. Pour favoriser cette capacité d’agir, il faudrait de vraies discussions sur les identités afin qu’ils puissent exprimer leur identité, leurs références, dire par exemple qu’on a des grands-parents qui viennent d’ailleurs, qu’on aime sa religion et que ça n’empêche pas d’être complètement Français.

Fin novembre, deux jeunes Tchétchènes ont été interpellés et placés en garde à vue pour apologie du terrorisme. Ils s’étaient pris en photo devant la cathédrale en « pointant vers le ciel » l’index droit, un geste décrit partout comme un signe d’allégeance à Daech. Il s’agit en réalité d’un geste traditionnel de la prière musulmane mais cette mention n’a été faite nulle part. Un tel fait-divers contribue-t-il à accentuer cette polarisation ?

C’est un bon exemple. Le soupçon est typiquement le genre de choses qui aggravent ce phénomène. Là, ce n’était peut-être pas un signe de provocation mais c’est un paramètre à prendre en compte chez les plus jeunes. Après Charlie, un certain nombre de membres d’associations ou d’institutions m’ont dit qu’il y avait eu énormément de signalements, alors que c’était parfois tout simplement des ados qui faisaient de la provocation. Il faut garder ça à l’esprit.

Bougies, fleurs, mots déposés Place Kléber, en décembre 2018. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)
Bougies, fleurs, mots déposés Place Kléber, en décembre 2018. (Photo : OG / Rue89 Strasbourg)

Dans un travail intéressant intitulé « La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français », deux collègues sociologues, Laurent Bonelli et Fabien Carrié, montrent qu’un des éléments qualifiés de radical, c’est la provocation. Aujourd’hui, pour provoquer ses parents ou son prof, on ne va pas dire qu’on va prendre sa carte chez Mélenchon ou quelqu’un d’autre. Si on veut provoquer, on veut faire peur. À un moment donné c’était sur Al Qaïda et sur Ben Laden maintenant c’est sur Daech ou d’autres, c’est le registre dont on peut se servir parce-qu’il a une vraie efficience pour provoquer. Et donc typiquement ce genre de comportements contribuent terriblement à la polarisation de notre société.

L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. Sujets société, jeunesse, éducation, inégalités. J'aime aussi écrire sur la culture hip hop de Strasbourg et d'ailleurs.

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