Aujourd’hui, les bidouilleurs s’appellent des « makers »
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Aujourd’hui, les bidouilleurs s’appellent des « makers »

Yannick Jost, occupé à bidouiller le robot baptisé Docteur d'Enfer (Photo : OG/Rue89 Strasbourg)

Yannick Jost, occupé à bidouiller le robot baptisé Docteur d’Enfer (Photo : OG/Rue89 Strasbourg)

Il est tombé dans la marmite du bricolage et de la retape tout petit. À 34 ans, le Strasbourgeois Yannick Jost est un « maker », comprenez un concepteur et fabricant en une seule personne. Entre robots et lampe à vélo connectée, rencontre avec un bidouilleur hyperactif.

Il arrive un peu en retard et s’excuse dans un grand sourire. Le pas pressé, il porte deux lourdes caisses en bois de estampillées « BH Team », du nom de l’équipe avec laquelle il concourt depuis neuf ans à la coupe de France de robotique.

Très vite, on imagine Yannick Jost passer des heures enfermé avec ses potes à concevoir de petits humanoïdes mécaniques. On aurait tort car le Strasbourgeois nous a prévenu d’emblée : les robots ne sont qu’une partie de ses activités.

Il faut dire qu’à 34 ans, il n’a guère le temps de s’ennuyer. Développeur informaticien à temps partiel pour une société qui conçoit des applications pour le tourisme, il travaille actuellement avec un ami sur un projet d’objets connectés et reliés en réseau, et gratte un peu de la guitare dans un groupe de musique. « Il y a tant de choses intéressantes à faire », dit-il, car Yannick est un « maker » : un touche à tout, débrouillard qui repousse sans cesse les limites de la curiosité.

Six « labs » à Strasbourg

Issue du mouvement DIY – Do it yourself (faire soi-même) né aux États-Unis à la fin des années 60, la culture « maker » promeut des valeurs de partage et de collaboration dans tous les domaines. Le sociologue Michel Lallement qui est allé jusqu’à étudier le mouvement dans la Silicon Valley considère que les « makers » ont pour ambition de « révolutionner le travail« .

Comprenez :  venez comme vous êtes, toutes les compétences sont bonnes à prendre. En France, le mouvement a fait des émules  : la deuxième édition de la « Maker Faire » à Paris en juin a attiré 35 000 visiteurs. On compte un peu moins d’une centaine de « FabLabs », contractions de « fabrication laboratories », ces lieux dédiés à la conception et à la création, répartis sur tout le territoire. Dans l’agglomération strasbourgeoise, ils sont six comme La Fabrique à Koenigshoffen, fondée par François Kormann, un ancien de Delphi.

Yannick Jost, évidemment un membre actif, détaille ce nouveau lieu :

« C’est un atelier partagé, une sorte de boîte à outils pour “makers”. Soit on sait utiliser les machines soit on fait appel à un “coach” qui va montrer comment les utiliser. Un peu comme dans une salle de sport. Aujourd’hui, même des grandes entreprises créent des fablabs en interne. C’est une toute nouvelle manière de travailler en communauté ».

Des robots et des hommes

On ne saura jamais ce que « BH Team » veut dire, « c’est secret » paraît-il. On en saura beaucoup plus en revanche sur les deux robots enfermés dans les fameuses caisses en bois. Car quand il s’agit de parler des automates, Yannick Jost est intarissable. Chaque robot a une histoire et à la manière d’un artiste qui parle de son oeuvre ou d’un prof qui fait une leçon, il parle avec les mains, pousse loin les détails dans les explications.

Les robots sont en composé d'éléments fabriqués en usine mais aussi réalisés à la main (Photo : OG/Rue89 Strasbourg)

Les robots sont en composé d’éléments fabriqués en usine mais aussi réalisés à la main (Photo OG / Rue89 Strasbourg)

Depuis 2007 qu’ils participent à la coupe de France de robotique, les sept membres de la BH Team -que des hommes- n’ont jamais remporté la compétition, même s’ils sont allés une fois en finale. Quand d’autres se retrouvent autour d’un ballon, Yannick Jost et ses amis se voient trois à quatre fois par an pour concevoir les robots inscrits dans cette compétition un peu particulière.

Chaque équipe qui s’affronte dispose de deux robots et de 90 secondes, sur un terrain de 3 mètres sur 2 pour réaliser des missions bien précises. Les robots sont programmés à l’avance et doivent communiquer entre eux pour ne pas se rentrer dedans. Quoi qu’il arrive, l’équipe ne peut pas intervenir.

À chaque édition, les règles de la compétition changent, cette année le thème était le cinéma. Affublés des noms de Docteur d’Enfer et Mini-Moi (inspiré du film Austin Powers), les deux robots devaient construire des spots de cinéma et fermer des claps.

Et pour voir Docteur d’Enfer et Mini-Moi en action :

« C’est une saine compétition »

Les composants des robots de l’année précédente sont réutilisés pour les machines des années suivantes. Une forme d’économie même si l’équipe investit en moyenne chaque année un budget global de 4 500 euros qui comprend les deux robots, la participation à la compétition, et la communication autour de l’événement avec affiches, stickers et t-shirts. Mais certaines équipes dépensent bien plus encore.

Dans la plus pure tradition « maker », les robots combinent technique industrielle avec des découpes au jet d’eau pour certaines parties d’aluminium alors que la tôle est pliée à la main. Et dans la BH Team, chaque membre a sa spécialité : codage, design, etc. Un partage des compétences qui représente pour Yannick Jost l’essence même de l’esprit « maker » :

« Tout est une question de respect mutuel. J’essaie de faire transparaître ça dans ma vie : chacun fait du mieux qu’il peut. Avec toujours, beaucoup de bienveillance. Si une personne a fait une connerie, ça n’est pas grave car dans l’équipe tout le monde est bénévole. On a même déjà eu un robot qui a pris feu ! Tout est réalisé dans une bonne ambiance tout comme la compétition: le code de nos robots est en open source, tout le monde y a accès pour comprendre comment nous les avons réalisés. C’est une saine compétition. »

« J’étais le geek de service du village »

Chez Yannick Jost, la manie du bricolage est une affaire de famille. Son père, technicien de maintenance, ne jette aucun objet si tout n’a pas été tenté pour le réparer. C’est à Rosenwiller, d’où il est originaire, que Yannick Jost a eu son premier contact avec les machines :

« Il y avait cet ordinateur, un Thomson TO-7 qui trônait au fond de la classe. Ma curiosité m’a poussé à l’allumer. Je trouvais incroyable une machine qui faisait ce qu’on lui disait. En grandissant, j’ai fais des jobs d’été pour me payer du matériel et mes abonnements à des revues. J’y ai laissé toutes mes économies de jeunesse. Du coup, j’étais un peu le geek de service du village. »

"Même les cylindres de bois qui servent à matérialiser le spot de cinéma, je les aient réalisés avec mon grand-père." (Photo : OG/Rue89 Strasbourg)

« Même les cylindres de bois qui servent à matérialiser le spot de cinéma, je les ai réalisés avec mon grand-père. » (Photo : OG/Rue89 Strasbourg)

Il passe ensuite un DUT informatique à Saint-Dié puis découvre la robotique à l’Université de technologie de Belfort-Montbéliard (UTBM). Il y rencontre les membres de la future BH Team et se confronte pour la première fois à la 3D. Une dizaine d’années plus tard, l’équipe, répartie entre Strasbourg, Belfort et Lyon, est toujours soudée.

Être « maker », un mode de vie

Être maker ne se limite plus à bidouiller des composants ou plier de la tôle, c’est devenu un mode de vie. Dépassée l’image du geek à lunettes solitaire uniquement passionné par son écran : démonter les machines pour décortiquer leur fonctionnement s’assimilerait presque à une initiative citoyenne :

« Il y a des sujets qu’on porte qui sont importants. Comprendre le fonctionnement des objets aide à ne pas prendre tout ce qu’on nous donne ou ce qu’on nous dit sans réfléchir. Par exemple aux États-Unis, vous n’avez pas le droit de toucher à certaines parties de votre voiture sous prétexte que certains logiciels qui y sont intégrés ne vous appartiennent pas. Ça pose question ».

Aujourd’hui, Yannick répartit son temps entre son travail, ses robots et de multiples ateliers où il rencontre d’autres bidouilleurs qui n’hésitent pas à démonter leurs calculatrices et autres circuits imprimés. Ces rencontres s’appellent souvent « hack quelque chose », et pour savoir à quoi ça ressemble, c’est… Yannick qui en parle le mieux :

Avec son collaborateur Manuel Yguel, il a remporté le prix du maire de la Ville de Strasbourg pour une lampe à vélo connectée au concours Lépine de la Foire européenne. Ils vont prochainement lancer une campagne de financement participatif pour financer le développement de leur système de réseau d’objets connectés.

Son prochain rendez-vous ? Le Hacking Industry Camp début octobre, où des développeurs sont invités à résoudre les problèmes de l’industrie, avec quelques bidouilles.

Y Aller

Hacking Industry Camp, du 9 au 11 octobre à l’Insa, 28 boulevard de la Victoire à Strasbourg

L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. J'aime écrire sur la culture hip hop de ma ville. Sujets société, jeunesse, inégalités et culture.

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