Les chères agences économiques forcées à travailler ensemble
Politique 

Les chères agences économiques forcées à travailler ensemble

actualisé le 22/07/2015 à 23h16

En avril, la ministre de la décentralisation Marylise Lebranchu avait prévenu les Départements... (Photo FlickR / PS / cc)

En avril, la ministre de la décentralisation Marylise Lebranchu avait prévenu les Départements… (Photo FlickR / PS / cc)

Avec l’adoption de la loi NOTRe, le développement économique échappe aux Départements. Problème : les élus locaux appréciaient de disposer de cet outil de liaison avec les entreprises et de promotion de leurs actions en faveur de l’emploi. Pour autant, le coût de ces agences par rapport au nombre d’emplois créés est régulièrement dénoncé. Elles vont devoir s’adapter.

La scène se déroule un après-midi de juin au château Kiener à Colmar. Plusieurs élus et acteurs économiques sont réunis pour approuver le bilan de l’agence d’attractivité de l’Alsace (AAA). Dans un discours enflammé Philippe Richert, président (Rép.) de la Région Alsace, promet que le modèle de l’agence, qui mêle le développement touristique et l’attractivité économique à l’échelle de l’Alsace, est destiné à perdurer malgré la réforme territoriale.

Tout le monde sourit et avant les petits fours, on vote gaiement le budget d’AAA : 7,3 millions d’euros, dont 6,6 millions de subventions du conseil régional. Pourtant, dans les coursives, des critiques se font jour contre tout cet argent dépensé en attractivité et en prospection. AAA est née l’an dernier de la fusion entre le comité régional du tourisme (CRT) et Alsace International (AI), chargée d’attirer des entreprises étrangères.

Alsace International était dotée d’un budget de 5 millions d’euros en 2008, en baisse graduelle jusqu’à 3 millions d’euros en 2013 avant la fusion. Dans son dernier rapport d’activité (2013), AI revendique « 16 implantations en Alsace, devant générer à terme 269 emplois ». En 2014, dans le rapport d’AAA, ce sont à nouveau plus de 200 emplois dont AAA revendique la paternité.

La colère du maire d’Obernai, Bernard Fischer

Mais ces développements sont-ils vraiment à mettre au crédit de l’agence ? Maire d’Obernai, Bernard Fischer (Rép.) a eu la surprise d’être « notifié » par AAA de la décision de la société Roma d’implanter son siège français dans sa commune (voir ci-dessous la note envoyée par AAA).

La note promet la création de 15 à 20 emplois sur trois ans. Merci l’Agence d’attractivité ? Bernard Fischer a une autre lecture de cette implantation, puisque c’est lui qui en est à l’origine comme il l’explique dans un email un brin sec envoyé à l’AAA (voir ci-dessous).

Email de Bernard Fischer à l'Agence d'attractivité (doc Rue89 Strasbourg)

Email de Bernard Fischer à l’Agence d’attractivité (doc Rue89 Strasbourg)

L’email est sévère mais pour sa défense, Philippe Choukroun, directeur d’AAA, indique que Roma était « suivie » par l’agence dès 2010, soit trois ans avant la rencontre du maire d’Obernai avec les dirigeants de l’entreprise :

« C’est symptomatique. Avant une décision d’implantation, il y a souvent plusieurs années de contacts, d’approches… Notre travail se déroule dans l’ombre, ça ne m’inquiète pas que certaines personnes disent ne pas nous connaître ou ne pas bien voir quelle a été notre action. »

Le temps des implantations ex-nihilo est révolu

Pour un observateur de la vie économique alsacienne, cet échange confirme que, malgré tous les mérites d’AAA, les décisions d’implantations en Alsace répondent à des logiques économiques, à des histoires personnelles mais pas à des opérations de prospection à l’international :

« Qui peut croire qu’un dirigeant japonais va implanter une usine de 300 personnes à Saint-Amarin parce qu’il a rencontré des Alsaciens dans un salon ? Soyons sérieux, il y a 800 entreprises qui se créent chaque année en Alsace, sans le concours de quiconque. Il n’y a aucune correspondance entre la carte des investissements étrangers et la cible des prospections. Et quand bien même, 200 emplois créés avec 5 millions d’euros, ça fait quand même cher le coût d’acquisition ! »

Et c’est peut être même encore plus cher. Car d’autres agences sont également chargées de développer l’économie locale. Le Département du Bas-Rhin finance l’Adira (2,2 millions d’euros par an), le Haut-Rhin a le Cahr (1,5 million d’euros par an). Résultat : « tout le monde se félicite des succès des mêmes boites, dans les rapports, il n’y a que des contacts pris ici ou là » pointe un autre proche du dossier, sans parler des douteux « emplois maintenus », l’Adira en revendique 2 841 en 2014.

Questions sur un voyage en Chine

L’Agence d’attractivité a organisé un voyage en Chine pour des « dirigeants alsaciens » du 14 au 18 juin. Mais en plus des six dirigeants, la délégation était composée d’une dizaine d’élus, de leurs collaborateurs et de salariés d’AAA, dont André Reichardt (sénateur, Rép.), Robert Herrmann (président de l’Eurométropole, PS) voire même Jean-Louis Hoerlé, président d’honneur de la CCI Alsace.

Cette proportion a choqué dans les milieux économiques, qui s’entendent dire à répétition que l’heure est à l’austérité budgétaire. L’Agence indique avoir dépensé 19 000€ pour ce voyage, notamment pour l’organisation de deux soirées de rencontres. Un budget auquel il faut rajouter les billets d’avion et les chambres d’hôtel, répartis entre les collectivités.

Dans le bilan de cette opération, l’Agence liste une série de « contacts » pris en Chine et indique que « deux projets à fort potentiel pourraient voir le jour en Alsace, dont un dans le domaine des télécommunications ».

Alsace International déchirée par ses deux métiers

Il était pourtant question de fusionner tout ça en 2013, pour faire passer la pilule de l’échec du référendum sur le conseil unique d’Alsace, mais les résistances ont eu raison du projet. Au final, Philippe Richert n’a pu fusionner que les deux seules agences qu’il contrôlait, à savoir le comité régional du tourisme et Alsace international (AI) pour fonder l’Agence d’attractivité.

Ce regroupement a eu pour effet de perdre les anciens d’AI qui ne voient pas très bien ce qu’ils ont en commun avec les professionnels du tourisme. Pour l’un d’entre eux, la collaboration est difficile entre les collègues des deux anciennes entités : « on ne comprend même pas ce qu’ils disent. On ne fait pas le même métier. Tout est cosmétique. » Et pour lui, c’est clair, le tourisme a pris la main au sein d’AAA.

C’est dans ce contexte qu’en avril, Marylise Lebranchu, ministre de la décentralisation et de la fonction publique (PS), a provoqué un petit séisme en avertissant les Départements qu’ils devaient se préparer à se séparer de leur agences, puisqu’ils allaient perdre leur compétence générale et que les régions avec les métropoles seraient les chefs de file du développement économique.

Le retour de la fusion avortée en 2013 ?

Frédéric Bierry, président (Rép.) du Département du Bas-Rhin, et Éric Straumann (Rép.), du Haut-Rhin, ont crié très fort leur attachement à ces agences, qui permettent aussi aux élus locaux d’avoir du répondant sur la question, brûlante, du chômage. Mais ils ont compris le message : une fois les postures retombées, il allait falloir s’adapter. Les Départements ont jusqu’au 31 décembre 2016 pour s’accorder avec la Région, qui entre temps sera devenue Alsace-Champagne-Ardennes-Lorraine.

Les deux présidents sont d’accord pour fusionner leurs agences, l’Adira et le Cahr, en une seule. Des travaux préparatoires ont déjà débuté. Un rapprochement rendu possible par le départ de Charles Buttner après les élections de mars 2015. Ce dernier n’a jamais voulu voir le Cahr s’éloigner du conseil général du Haut-Rhin, malgré d’inquiétants signes de déliquescence.

Divergences à droite à la Région et les Départements

Toujours président de l’Adira, l’ancien président du Bas-Rhin devenu sénateur (Rép.) Guy-Dominique Kennel est aussi favorable à une fusion entre les agences départementales :

« Les élus ont besoin d’un support technique et juridique dans leurs relations avec les entreprises. Il ne s’agit pas de chasser là où il n’y a rien, d’aller chercher des entreprises à l’autre bout du globe, mais d’accompagner. Ces agences sont des facilitateurs pour les investissements des entreprises et ça s’arrête là. C’est déjà beaucoup, il ne faut pas tout mélanger. Je suis d’accord pour fusionner les agences, mais en laissant le tourisme de côté. »

À la Région Alsace, on ne voit pas les choses ainsi :

« L’investissement étranger dépend de notre image internationale. C’est pourquoi ça a du sens de marier le développement économique et le tourisme. Que les synergies soient difficiles d’accord, mais c’est surtout à cause d’une conception dépassée du métier de la prospection. De notre point de vue, l’Agence d’attractivité doit cumuler les fonctions support, pour irriguer ensuite le réseau des offices de tourisme et les chargés de développement économique. »

Prudence à l’Eurométropole

À l’Eurométropole, le président (PS) Robert Herrmann est encore très prudent. S’il veut garder l’Adira, il prône « des alliances » et veut encore discuter, notamment avec les chambres de commerces, elles aussi invitées à repenser leur place dans la grande région.

De son côté, l’Agence d’attractivité n’entend pas céder du terrain. Pour son directeur Philippe Choukroun, AAA est prête à accueillir les salariés de l’Adira et du Cahr si les élus en décidaient ainsi :

« L’important est de ne pas perdre les compétences qui existent dans notre région. La configuration finale de l’accompagnement économique n’est pas encore actée mais nos premiers résultats sont très encourageants, la dynamique créée par le mélange du commerce extérieur et du tourisme fonctionne à plein. L’Alsace est l’une des premières régions pour les investissements étrangers, selon le classement de Business France. »

L’agence cumulerait ainsi plus de 100 personnes, ce qui en ferait « la plus grosse agence en France en charge du développement de la plus petite région » persiflent les détracteurs de cette stratégie.

L'AUTEUR
Pierre France
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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