Bruno Studer : « L’école ne peut pas déménager sur internet »
Politique 

Bruno Studer : « L’école ne peut pas déménager sur internet »

actualisé le 22/04/2020 à 12h41

Après les annonces sur la reprise progressive des écoles, le député (LREM) Bruno Studer, président de la commission Culture et Éducation, estime que la crise amène à repenser l’organisation de la pédagogie à court terme, mais aussi pour les années à venir.

Confiné à Strasbourg, entre son domicile et sa permanence à Schiltigheim, le député du Bas-Rhin Bruno Studer (LREM) est co-rapporteur de la mission de suivi du gouvernement sur la gestion du coronavirus en France. En tant que président de la commission des Affaires culturelles et Éducation, il a présidé l’audition du ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, ce mardi 21 avril.

Le ministre a annoncé le projet du gouvernement de réaliser une rentrée en trois tranches : les élèves de grande section, de CP et de CM2 retrouveraient leurs salles de classe à partir du mardi 12 mai. Puis les élèves de 6e, de 3e de 1ère , de terminale, ainsi que des lycées professionnels dans les ateliers industriels, retourneraient en cours le lundi 18 mai. Les autres classes reprendraient le lundi 25 mai, jusqu’au 4 juillet. Les enseignements se feront par groupes de 15 maximum.

Soutien du gouvernement, l’ancien professeur d’Histoire-Géographie esquisse les contours de l’école dans les prochaines semaines. Il imagine aussi une place plus importante pour les outils numériques dans les années à venir, sous conditions.

Rue89 Strasbourg : Jean-Michel Blanquer vous a parlé d’un retour en classe étalé en trois étapes à partir du 11 mai. Est-ce que cela vous paraît une bonne idée ?

Bruno Studer : « C’est une hypothèse de travail qu’on a découverte ce matin. Elle concrétise l’idée d’un retour progressif à l’école. C’est une bonne chose d’avoir un cadre pour travailler sur la mise en place du déconfinement. Ces premières informations arrivent un peu plus tôt que le plan de déconfinement global du gouvernement, qui devait être présenté deux semaines après le discours du Président. Donc, on est un peu avance.

« Plus de temps en extérieur »

Mais il reste encore des aspects à régler dans les trois semaines à venir. La question des groupes de 15 reste à discuter. Faut-il fonctionner par demi-journée, un jour sur deux ou autrement ? Ce qui est sûr, c’est qu’il faudra revoir le partage du temps entre celui en classe et en extérieur par rapport à d’habitude. Les enfants sortiront d’un long confinement, parfois dans des appartements surpeuplés qui concernent 5 millions de Français, il est hors de question qu’ils soient ensuite toute la journée dans une salle.

Pourquoi faire reprendre les écoles le 11 mai, dès le début du déconfinement, alors que d’autres pays font le choix inverse ? Avec les députés de la majorité, avez-vous été associés à cette décision ?

Le choix de rouvrir les écoles le 11 mai a été annoncé par le Président, donc on n’a pas été consulté. Mais la décision a été prise sur la base d’avis de spécialistes. D’autres pays font ce choix. Au Danemark, tous les moins de 12 ans sont retournés à l’école cette semaine, avec un discours assumé sur le fait qu’il faut que les parents puissent travailler et que les enfants font tourner le virus de manière lente, car ils contaminent peu de personnes.

« Si la doctrine n’est pas respectée, un établissement ne rouvrira pas »

Je vois bien qu’il y a là un terreau pour un discours sur l’incompétence des gouvernants. En Allemagne, ce n’est pas la même décision d’un Land à l’autre. On connait peu de choses sur ce virus. La réponse, c’est la prudence, qui sera incarnée par la doctrine sanitaire. Si elle n’est pas respectée ou ne peut pas l’être, un établissement ne rouvrira pas. Le risque 0 n’existe ni avec le Covid, ni avec rien d’autre.

Une reprise le 11 mai, cela veut dire que chaque professeur pourra être testé ?

Si un professeur a des symptômes, il faudra qu’il puisse être testé rapidement comme chaque Français, c’est ce que le Président a annoncé. Il ne faut pas prendre le risque d’une nouvelle vague, ni de rester chacun chez soi, ce qui engendre d’autres problèmes dans des familles.

Dans la circonscription, des établissements ont des taux de connexion de moins de 50% dans les classes. Pour ces enfants, la continuité pédagogique n’existe pas et il faut rétablir ce lien.

« Un aspect social et économique »

Il y a un aspect social et un aspect économique à ne pas négliger. Des parents ont besoin de pouvoir retourner travailler. C’était le cas des soignants dont les 30 000 enfants ont été accueillis dans les écoles pendant le confinement.

Les écoles sont avant tout un lieu pour les enfants, beaucoup attendent avec impatience de revenir.

L’autre annonce, c’est de ne pas toucher aux dates des vacances scolaires, mais de proposer une forme de soutien scolaire. Quelle forme cela prendra-t-il ?

Il y aura plusieurs dispositifs, avec un soutien renforcé fin août. Tout l’été, il faudra proposer des écoles ouvertes avec des sorties pédagogiques et des colonies plus « classiques », qui devraient pouvoir fonctionner sous quelques conditions de sécurité. Il faut se rendre compte qu’on avait des familles qui partaient tout un été, notamment dans les quartiers où les appartements sont trop peuplés. Cet été, il faut leur proposer des activités en extérieur, des sorties, du suivi pédagogique…

« Des établissements où ce sera plus difficile »

Ce temps devra être assuré par l’Éducation nationale, les différents ministères, mais aussi en lien avec les collectivités locales. Cette crise à montré les limites d’un État trop centralisé. Alors que les pouvoirs locaux sont plus souples et réactifs.

Jean-Michel Blanquer a dit qu’il pourrait y avoir des spécificités selon les établissements et le niveau de dangerosité. Alors que l’Alsace est très touchée par la pandémie, avez-vous repéré des difficultés particulières ?

Il y a à la fois le cas du Haut-Rhin et du Bas-Rhin où les niveaux en réanimation sont toujours élevés. Donc la question de débuter le déconfinement en même temps que dans les autres régions se pose. Cet aspect sanitaire doit être adressé aux scientifiques et tranché par le gouvernement.

Ensuite, il y aura des établissements où la doctrine sanitaire sera plus difficile à mettre en oeuvre. L’école Saint-Jean a par exemple une cour très petite, là où d’autres groupes scolaires sont adossés à un parc, où le temps en extérieur peut être envisagé différemment. Le collège Twinger à Koenigshoffen est déjà très occupé, on sait que les couloirs sont exigus, les classes petites. Quand on pense au retour en classe, on imagine la salle, avec 1,5 mètre entre chaque élève, mais il y a aussi tous les déplacements. Décaler les horaires selon les niveaux est aussi une possibilité.

La connaissance du terrain sera primordiale. Les chefs d’établissements joueront un rôle clé avec leur personnel, pour faire remonter les situations à la hiérarchie. La priorité sera de pouvoir faire respecter les conditions sanitaires.

Est-ce qu’à plus long terme, les outils numériques vont se généraliser et le rapport à la salle de classe changer ?

J’en suis plus que convaincu. En 2018, j’ai fait un rapport sur l’école dans la société numérique, qui pointait les opportunités à développer ces technologies. Aujourd’hui, on n’a pas une Éducation numérique nationale, ce qui est un problème puisque l’Éducation, dans la République, est fondamentalement nationale.

« La nécessité d’individualiser les parcours en ligne »

À la rentrée, des élèves auront progressé plus vite que d’habitude. D’autres au contraire auront régressé. Cela montrera la nécessité d’individualiser les parcours de progression. Sans oublier qu’une classe doit avancer collectivement, le sens complet d’une « cordée ».

Je suis persuadé depuis longtemps que le numérique permet cette individualisation. Il faut des rendez-vous, comme les examens ou le bulletin, mais permettre une progression plus ou moins rapide, avec par exemple des exercices individualisés, selon les forces et faiblesses de chaque élève.

Le député Bruno Studer alterne entre son domicile et le travail parlementaire depuis sa permanence à Schiltigheim (photo JFG / Rue89 Strasbourg)

C’est aussi une opportunité pour le professeur qui peut gagner du temps. C’est ce que l’on appelle la classe inversée, où le professeur part d’un travail préparé à la maison. Je rêve de cours de langues en petit groupes, où les élèves discutent avec un correspondant étranger à distance.

« Il n’est pas normal que les enseignants assurent le lien avec leur propre équipement »

Mais cela nécessite aussi des préalables. L’équipement des élèves doit être assuré. Celui des professeur doit aussi l’être. Les enseignants ont assuré le lien avec leur classe pendant le confinement avec leurs outils personnels, leurs propres forfaits Internet. Ce n’est pas normal.

Enfin, cela nécessite un accompagnement des familles. L’outil dans le Grand Est « Mon bureau numérique » n’est pas forcément simple pour que des parents retrouvent les devoirs de leurs enfants.

Tout cela ne peut pas remplacer la présence en classe. L’école ne peut pas déménager sur internet. Elle est un lieu d’interactions sociales. Ce n’est pas juste un lieu de transmission de savoirs.

Les députés ne votent plus sur beaucoup de mesures importantes du gouvernement. Quel est votre rôle aujourd’hui ?

Il est sûr qu’il y a un côté un peu frustrant de ne pas voter sur des textes importants. Mais la force du contrôle ne diminue pas avec la distance. Lorsque j’ai interrogé le Premier ministre pour lui parler du contrôle continu comme alternative au Baccalauréat, la décision quelques jours plus tard allait dans ce sens. L’audition du 21 avril a été beaucoup plus suivie que d’habitude. Cette situation donne plus d’exposition médiatique et donc renforce nos travaux.

Ce sont aussi des manières différentes de faire de la politique et certaines choses vont rester. J’ai fait pour la première fois des réunions-visio sur la rentrée du 11 mai. Je n’y avais jamais pensé et j’ai finalement dû en faire trois, car il y avait trop d’inscrits. Les personnes qui venaient ne sont pas les habituées d’une réunion publique classique un soir de semaine. Je pense en refaire une sur l’application Stop Covid où j’ai quelques réserves, pas tant sur la sécurité, mais sur le sens que cela donne à nos relations sociales. Mais je suis curieux de connaître l’avis des gens de ma circonscription.

Que dîtes-vous à tous les personnels des écoles et parents qui veulent avoir prise sur les décisions des prochaines semaines ?

Le député est un interlocuteur naturel et il a besoin de retours de terrain. Ils peuvent me contacter, je ne suis pas en vacances. »

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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