Candidats sans étiquette, étiquetés quand même
Politique 

Candidats sans étiquette, étiquetés quand même

Etiquette (Photo Liz West / FlickR / cc)

Etiquette (Photo Liz West / FlickR / cc)

Les candidats aux élections municipales se présentant « sans étiquette » seront quand même classés dans une grille de « nuances politiques » et ce, à leur insu. Et pas de case centre, c’est pour les statistiques.

Info signalée par un internauteFrancine Froment est maire de la commune de Kogenheim, 1 200 habitants environ. Lorsqu’elle a déposé sa candidature à la sous-préfecture de Sélestat, elle et son équipe ont fait le choix de se présenter « sans étiquette ». Néanmoins dans la foule de documents qui lui ont été remis au moment du dépôt de candidature, a été précisé dans « l’annexe 2 » – une nouveauté pour les élections 2014 – que les candidats seront classés selon une « grille politique ». Francine Froment explique :

 « Le ministre de l’intérieur a demandé à tous les préfets de France d’enregistrer tous les candidats dans une catégorie politique, à notre insu. C’est là que ça coince. On vous classe dans une catégorie politique alors que vous vous déclarez sans étiquette. »

En clair, si aux yeux de ses administrés la maire sortante sera toujours sans étiquette, pour l’administration, sa candidature sera malgré tout classée parmi une quinzaine de « nuances politiques », sans qu’elle sache laquelle. La grille va de l’extrême gauche à l’extrême droite, en passant par divers gauche, divers droite, écologiste, UMP, socialiste, etc.

Cette situation est la résultante d’un effet combiné entre la loi du 17 mai 2013 et d’un décret paru le 30 août 2001 que le ministère de l’Intérieur applique via une directive envoyée à tous les préfets de France.

« Le parti du bon sens ou des pieds sur terre »

Dans les villages et les petites villes, les candidats n’apprécient guère d’être ainsi « catégorisés dans des fonds de commerces politiques ». Éric Kléthi, maire sortant de Boofzheim, 1 200 habitants, ironise :

« J’ai des divergences politiques avec mes conseillers, mais notre parti politique à nous pour Boofzheim c’est plutôt le bon sens ou le parti des pieds sur terre que toute autre couleur. C’est où dans leur grille ça ? »

Ces élus ruraux se définissent comme « les petits ouvriers de la République » plutôt que comme des femmes ou des hommes politiques. Ainsi Francine Froment explique qu’elle ne « demandera jamais la couleur politique de ses conseillers ». Du coup, ça rend compliqué d’en déclarer une à la préfecture au moment de la déposition de la liste.

Des acteurs plutôt que des élus

Pour la sénatrice (UMP) du Bas-Rhin, Esther Sittler, également maire de Herbsheim, commune de moins de 1 000 habitants, c’est l’engagement des futurs conseillers qui compte, plus que leur couleur politique :

« Une tête de liste choisit ses conseillers selon leur dynamisme ou leur implication dans le milieu associatif. On se rapproche de ces personnes pour qu’elles fassent partie du conseil municipal et cela n’a rien à voir avec la couleur politique. Je suis persuadée que jusqu’à 3 500 habitants, les maires repèrent leur futurs conseillers selon leur caractère volontaire. »

Interrogés, les maires ruraux « supposent » ou « espèrent » avoir été classés avec la nuance divers. Mais cette catégorie est réservée aux candidatures fantasques ou inhabituelles.

Le spectre de la liste unique

Pour Éric Kléthi, maire de Boofzheim, l’ancien mode de scrutin permettait à tous de s’exprimer, en proposant des listes de 3 ou 4 personnes qui avaient la vertu de créer du débat. Désormais, il est devenu impossible de panacher, de rayer des noms… Et toutes les listes doivent compter 15 candidats et respecter la parité. Pour l’élu, trouver 15 personnes est extrêmement difficile dans un village de 1 200 habitants. Si une autre liste se constitue, elle aussi doit compter 15 personnes. Pour le maire, trouver 30 personnes prêtes à gérer une mairie avec aussi peu d’habitants est intenable. Sa crainte, c’est de voir se généraliser la liste unique, un « déni de démocratie » selon lui. De leur côté, les préfets s’alarment à une semaine de la date limite de candidature de la persistance de nombreux villages sans candidat

L’impératif statistique

C’est un décret du 30 août 2001 qui a lancé la « création d’un fichier des élus » avec leur classification selon leur « étiquette politique » d’une part et de leur « nuance politique » d’autre part. Lors de la délibération du 19 décembre 2013, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a autorisé cette collecte d’information pour les communes de 1 000 habitants et plus.

Par souci d’uniformisation, toutes les communes bénéficiant du scrutin proportionnel voient les candidats classés selon cette grille des « nuances politiques ». C’est ce qui a donné la situation actuelle. La Cnil se justifie en invoquant « l’intérêt public » :

« Cette nuance, attribuée par l’administration, vise à placer tout candidat ou élu sur une grille politique représentant les courants politiques et se distingue ainsi des étiquettes et des groupements politiques. Elle permet aux pouvoirs publics et aux citoyens de disposer de résultats électoraux faisant apparaître les tendances politiques locales et nationales et de suivre ces tendances dans le temps. »

La peur d’une manipulation politique

Interrogées sur cette classification, les préfectures du Bas-Rhin et du Haut-Rhin ne cachent pas une certaine gêne : « c’est une question épineuse qui fait couler beaucoup d’encre » confie-t-on. En attendant, la position officielle est celle-ci :

« L’administration attribue de façon discrétionnaire une nuance pour les candidats de plus de 1 000 habitants. Les candidats sont avisés de la grille existante et sont invités à choisir ou à aider l’administration à choisir en donnant un maximum d’indications. »

Pas sûr que les candidats soient toujours « invités » à donner leur avis d’après les témoignages recueillis. Et mystère sur la catégorie appliquée aux candidats qui ne souhaitent pas être classés, comme Francine Froment ou Eric Kléthi…

De leur côté, les candidats craignent surtout des dérives ou d’être englobés dans des statistiques politiques qui les dépassent. Francine Froment développe :

« Nous serons utilisés et exploités pour des statistiques nationales. Je considère qu’il est inadmissible d’utiliser des candidats sans étiquette à des fins politiques. Dans quelques temps, on va annoncer à la France entière qu’il y aura tant de candidats de tendance droite et tant de candidats de tendance gauche, d’extrême gauche ou d’extrême droite. On sera tout simplement utilisés pour renforcer les grands partis politiques. Je crois que c’est une grande erreur de vouloir politiser la France entière et surtout une grande atteinte à la liberté d’opinion, à la liberté individuelle. C’est anti-démocratique. »

Éric Kléthi estime que cette classification détruit l’organisation du monde rural :

« Aujourd’hui le monde rural est sapé et le découpage des cantons montre bien qu’on s’en fiche de la vie et de l’organisation des villages et on veut tout stéréotyper sur les grandes villes. Vous n’aurez jamais une liste verte, bleue ou rose dans un village. »

Quant à Esther Sittler, elle craint que cette classification politique ne s’invite systématiquement dans les relations entre élus, au sein des futurs conseils départementaux par exemple :

« Des grands élus de droite vont privilégier les petits élus classés à droite, à un niveau où ces considérations étaient jusqu’ à présent absentes. On peut craindre des arrangements pour placer telle ou telle personne en vue des élections futures, dont les sénatoriales par exemple. »

Mais quoi, les maires des villages croyaient échapper à la politique ? Raté.

L'AUTEUR
Alexis Bross
Alexis Bross
Pigiste tout-terrain (et amphibie), attiré par l'ailleurs, passionné par l'autre, aimant porter le chapeau.

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