Chérif Chekatt : du détenu « ancré dans la violence » au pratiquant intégriste
Société 

Chérif Chekatt : du détenu « ancré dans la violence » au pratiquant intégriste

Condamné à 27 reprises pour des faits de vol et de violence aggravée, Chérif Chekatt est signalé pour radicalisation à sa sortie de la maison d’arrêt de l’Elsau en 2015. Mais plusieurs sources pénitentiaires décrivent l’auteur de l’attaque du 11 décembre comme un prisonnier banal, « ancré dans la violence comme un tas d’autres. » Un codétenu rapporte la vision intégriste de l’Islam que véhiculait le Strasbourgeois lors d’un séjour en prison outre-Rhin en 2017.

Il a été pendant trois jours l’homme le plus recherché de France, après avoir tiré sur les passants au marché de Noël de Strasbourg. Chérif Chekatt a assassiné trois personnes et en a blessé 14 autres dans la soirée du 11 décembre. Condamné à 27 reprises pour des faits de vols, braquages et de violences aggravées, il a passé plusieurs années dans les maisons d’arrêt de Mulhouse, d’Épinal et de Strasbourg dans le quartier de l’Elsau. Plusieurs sources pénitentiaires nous ont confié leur étonnement suite aux premiers éléments de portrait connus sur le suspect : « Aucun de mes collègues des différents établissements n’a le souvenir d’un type radicalisé. Il était ancré dans la violence, mais malheureusement comme un tas d’autres détenus », nous confie un surveillant.

 

Délinquant depuis ses dix ans

À dix ans, Chérif Chekatt est déjà tombé dans la délinquance et fait face à la police, rapporte l’hebdomadaire Marianne. Il quitte l’école à 16 ans et enchaîne les délits en France, mais aussi en Allemagne, en Suisse et au Luxembourg.

Ancien détenu pendant un an, Kader (le prénom a été modifié), a rencontré Chérif Chekatt à la maison d’arrêt de Strasbourg au début des années 2010. Il connaissait vaguement le détenu, de réputation : « La famille Chekatt est connue pour sa violence depuis des années. »

Daniel Chinaglia dirige le centre socioculturel JS Koenigshoffen, quartier d’origine du suspect. Il tempère ces propos :

« Oui, cette famille avait une réputation liée aux petites incivilités et à la petite délinquance. Mais ce sont des problèmes qui se réglaient assez rapidement puisqu’on accueille un certain nombre d’enfants de cette famille ici et ça se passe bien. (…) Chérif Chekatt était d’une branche de la famille qui était plus isolée. On ne le connait pas vraiment ici. »

« Rien n’indiquait qu’il allait basculer »

En France, la dernière incarcération de Chérif Chekatt date de novembre 2013. Le Strasbourgeois est sensé rester six mois à la prison de Mulhouse, pour violences aggravées. Il passe finalement près de deux ans derrière les barreaux. En cause : plusieurs procédures disciplinaires pour insultes et menaces envers le personnel, qui font tomber son sursis. Plus grave, il commet une agression contre un surveillant. Pour cette raison, il est transféré à Épinal. Dans le cadre d’un rapprochement familial, il est ensuite incarcéré à Strasbourg. Il sort de la maison d’arrêt de l’Elsau en septembre 2015 et ne laisse pas le souvenir d’un homme radicalisé comme le rapporte un surveillant :

« C’était plutôt un gangster, rétif à toute forme d’autorité. Les collègues n’ont pas de souvenir d’une radicalisation. Pour moi, c’était un profil de droit commun. Rien n’indiquait qu’il allait basculer. »

Selon l’ancien codétenu de Chérif Chekatt, l’assaillant présumé ne s’est pas radicalisé en prison :

« C’est après la maison d’arrêt qu’il s’est mis à l’Islam. Il faisait la prière et allait à la mosquée, mais pas celle de Kœnigshoffen, parce que c’était plutôt des pères de famille qui y allaient. Mais personne n’a vu de signe de radicalisation. Il a dû péter un câble après la perquisition chez lui… »

Selon le journal Le Monde, qui s’est procuré un compte-rendu de cette perquisition menée le matin qui a précédé l’attaque, aucune lettre d’allégeance ou drapeau de l’Etat Islamique n’ont été découverts. Les enquêteurs concluaient alors à la préparation d’un cambriolage…

Réduction de peine obtenue en 2015

Une source pénitentiaire reste étonnée par les premiers portraits de Chérif Chekatt dans les médias, en comparaison avec des remontées du terrain : « J’entends parler de grand banditisme. C’est juste un petit voleur. » Et l’homme de rappeler les maigres résultats de nombreux casses : 8 000 euros après un cambriolage d’un cabinet dentaire en 2012, 315 euros après avoir forcé trois coffres d’une pharmacie en 2016… À chaque fois, le Strasbourgeois est arrêté et condamné.

Notre interlocuteur est tout aussi surpris d’apprendre que Chérif Chekatt avait été signalé en 2013 comme « détenu radicalisé, prosélyte et particulièrement violent » :

« J’ai connu des détenus qui détestaient l’Occident au point qu’ils arrachaient les trois bandes de leur basket Adidas. D’autres ont été soupçonnés de radicalisation parce qu’ils n’écoutaient plus de musique, ni ne regardaient la télé, et se réfugiaient dans la prière. Ce n’était pas le cas pour Chérif Chekatt. »

Et l’homme d’ajouter :

« Ce qui est étonnant, c’est que Chérif Chekatt a quand même touché des crédits de réduction de peine. En plus, à six mois de sa libération, il a obtenu un rapprochement familial. Ça n’arrive pas quand un détenu fait parler de lui défavorablement. »

« Pour lui, tout était haram »

En 2015, la direction de l’Administration pénitentiaire a alerté la Direction générale des services intérieurs (DGSI) sur la sortie de prison de Chérif Chekatt, selon Le Figaro. Le suspect de l’attaque du 11 décembre est fiché « S » un an plus tard, comme près de 20 000 personnes en France. En 2016, il est à nouveau condamné pour un vol en Allemagne. Dans sa prison à Constance, Chérif Chekatt rencontre Salim. Son prénom a été modifié, car il craint d’être associé à l’attaque : « Je l’ai juste rencontré en prison. Comme j’étais le seul qui parlait français, et qu’il ne parlait pas un mot d’allemand, on était tous les jours ensemble. »

À cette période, le Strasbourgeois semble prôner une pratique rigoriste de l’Islam : « Il m’a dit plusieurs fois que je n’étais pas un vrai musulman. Pour lui, tout était haram (interdit en arabe, ndlr) Je suis un amateur d’oiseaux. Même ça il me disait que c’était haram. » Salim rapporte une autre conversation avec Chérif, au sujet de l’attentat de Berlin en décembre 2016 :

« Je lui ai demandé de s’imaginer si ma mère était au marché de Noël de Berlin et qu’elle avait été blessée par le terroriste. Il m’a répondu que si elle était musulmane, elle irait au paradis. Moi j’ai dit qu’un mec qui tue des gens, c’est un mécréant qui n’irait pas au paradis. Il n’a pas voulu me dire ce qu’il en pensait. Il a juste dit : “Dieu le sait”. »

Soupçonné mais insaisissable

Cette année encore, les autorités françaises cherchaient un moyen d’arrêter Chérif Cheklatt avant son expédition meurtrière. Mais le Strasbourgeois ne peut être assigné à résidence. Les éléments manquent aussi pour l’accuser d’apologie du terrorisme. C’est donc une procédure de droit commun qui est utilisée pour mettre la main sur le délinquant multirécidiviste. À la suite d’une tentative d’homicide en août 2018, la gendarmerie a perquisitionné son domicile le 11 décembre au matin. Signe que l’affaire n’est pas banale : des observateurs de la DGSI et du service central de renseignement territorial (SCRT) accompagnent les policiers. Mais l’auteur de l’attaque du marché de Noël n’est pas là. Trois jours plus tard, les forces de l’ordre l’abattent après un échange de tirs dans une rue du Neudorf.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste en alternance depuis la rentrée 2017.

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