Contraint de payer les pertes, le gérant du Casino de Bischheim fait la grève des fruits et légumes
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Contraint de payer les pertes, le gérant du Casino de Bischheim fait la grève des fruits et légumes

actualisé le 04/10/2012 à 07h50

Eddy Vernalde est un gérant-mandataire, non salarié, de Casino (Photo NR)

Depuis le 1er aout, les habitants de Bischheim peuvent toujours chercher des fruits et légumes au petit Casino du coin, ils n’en trouveront pas. Les étals sont désespérément vides. Le gérant du magasin, Eddy Vernalde, est « entré en guerre » contre le groupe qui l’emploie. Il fait la grève des fruits et légumes. Certes, il est seul, mais il est déterminé à faire plier Casino.

La hache de guerre a été déterrée en août. Quand Eddy Vernalde a refusé de signer l’inventaire du stock de la supérette Casino qu’il a en gérance à Bischheim. En comparant avec celui établi fin mars, il s’est aperçu qu’il avait jeté, sur la période, pour 965 euros de fruits et légumes. Des produits fragiles qui, faute de trouver preneur, s’abîment et terminent à la poubelle. Après un rapide calcul, il estime la perte à 4 000 euros pour 2012. Une somme que Casino devrait réclamer à la fin de l’année à Eddy.

En effet, dans le système Casino, les gérants sont responsables du stock, bien qu’il ne leur appartient pas. Casino a mis à la tête de ces magasins de proximité des couples de « gérants mandataires non-salariés ». Et c’est dans cette expression que naît le conflit. Car « le gérant mandataire non-salarié n’existe nulle part ailleurs. Casino bafoue le droit », explique Eddy, également délégué du personnel CGT. Ainsi, lui et son épouse ne sont pas salariés. Ils ne se dégagent pas non plus de marge sur les produits vendus.

70 heures par semaine pour 1 515 € par mois… à deux

Les gérants n’ont pas de bulletins de paie mais des « bulletins de commissions » sur les ventes : 1 515 euros net par mois, au minimum, pour deux, et le logement est fourni par le groupe. Ce statut a permis à Casino d’attirer de nombreux couples qui ont ainsi pu devenir commerçants sans la moindre mise de départ et avec un minimum garanti. Selon le groupe, 10 à 15% des gérants mandataires seraient au minimum comme Eddy Vernalde, selon la CGT, ce serait 74%.

Pour Eddy Vernalde, de toutes façons, le compte n’y est pas :

« Le gérants non-salariés sont soumis au Code du travail, leurs heures supplémentaires doivent être rémunérées. La cour d’appel de Douai a tranché en ce sens dans le cas des époux Léger, à la tête de la supérette d’Arras. Casino a été condamné à leur verser 270 000 euros ( le groupe s’est pourvu en Cassation, ndlr). Nous sommes dans le même cas de figure. Nos journées commencent à 7h et se terminent à 20h du lundi au samedi. Les 35 heures sont largement dépassées chaque semaine ».

Pourtant ils n’ont jamais eu de rallonge à la fin du mois. Au contraire, Casino voudrait soustraire de leur rémunération, déjà maigre, les pertes du magasin. Et sur ce point-là, Eddy Vernalde ne veut plus céder. Puisque Casino l’appelle un « gérant mandataire non-salarié », il réclame d’être traité en sa qualité de « mandataire », plutôt qu’en tant que « non-salarié ».

« Un gérant mandataire dépend du Code civil et dans ce cas, la loi prévoit que le mandant, ici, Casino, paye toutes les pertes au mandataire du magasin. Casino se retranche derrière la freinte (l’écart entre le prix d’achat du produit et son prix à la vente, ndlr). Par exemple, j’achète les poires 3,90€ le kilo à Casino et je suis autorisé à les revendre 3,99€ le kilo aux clients. Mais cette freinte, selon l’accord collectif en vigueur au sein du groupe, est là pour palier la dessication : entre l’entrepôt et le magasin, les fruits ne font pas le même poids, ils ont perdu de l’eau. »

Les gérants de Casino doivent acheter leurs produits à une centrale d’achat unique, et à prix fixés.

Des étals vides de légumes... Eddy Vernalde refuse de payer les pertes (Photo NR)

Les gérants payent pour le vol de marchandise, les clients aussi

Parmi les pertes que Casino fait payer à ses gérants, il y a non seulement les invendus mais aussi les vols.

« En fait, à chaque fois qu’il y a un déficit sur l’inventaire, c’est à nous de le payer. Si à la fin de l’année on a cumulé 15 000 € de déficit, on a travaillé pour rien. Et que ce déficit d’inventaire proviennent de la date limite de consommation ou des vols, c’est la même chose. C’est même encore plus rageant pour les vols, car Casino se fait rembourser deux fois le vol des produits, puisque le prix payé par les clients inclut les vols. »

A combien la démarque s’élève-t-elle ? Le gérant n’en a aucune idée, l’information est tenue secrète par Casino. Il fut un temps, il envisageait d’installer un système de vidéosurveillance. D’autant que la police lui réclame des images quand il se plaint de vol. Mais Casino ne veut pas prendre à sa charge l’installation des caméras : c’est encore une fois au gérant de payer.

« En tant que gérant, on est responsable de tout, du stock, du nettoyage, du vol mais on ne décide de rien. Les mauvais côtés sont pour nous, les bons pour Casino ! »

Dès cette semaine, Eddy Vernalde lance une pétition qu’il fera signer à ses clients.

« Ils étaient d’abord mécontents de ne plus pourvoir acheter de légumes chez moi. Mais quand je leur ai expliqué, ils ont compris et me soutiennent aujourd’hui. La direction régionale m’a rendu visite et m’a prévenu : « si vous ne faites plus de fruits et légumes, c’est votre problème, mais votre magasin va dépérir et il faudra le fermer ». Ils savent tout ce que je fais. En plus des visites inopinées, la caisse est reliée directement à la direction nationale. Ils peuvent savoir en temps réel ce qu’on vend et contrôler nos horaires. »

Les clients deviennent rares au Casino de Bischheim. Le bras de fer avec la direction ne pourra pas s'éterniser... (Photo NR)

La rémunération des gérants en baisse

La pétition devrait atterrir sur le bureau de la direction à Paris. La récolte de signatures sera-t-elle à la hauteur de l’enjeu ? Pas sûr. Eddy a vu sa clientèle fondre comme peau de chagrin. Pas un jour sans qu’un client ne se plaigne des prix. Certains entrent et ressortent aussitôt, sans rien avoir acheté, Eddy soupire :

« Cela fait quatre ans que chaque année, on perd 20% de clients. Je les comprends, je suis moi aussi consommateur. Et quand les clients se plaignent, je suis bien incapable de leur apporter une justification puisque ce n’est pas moi qui fixe les prix. Je ne suis pas responsable de la politique commerciale de Casino, ce n’est pas à moi de payer les pots cassés. »

Depuis son entrée dans le groupe Casino en 1997, sa rémunération a considérablement baissé. A l’époque, le couple gagnait chaque mois 2 600€, contre 1 515€ aujourd’hui. En effet, lorsque le chiffre d’affaire d’un magasin dépasse 35 000 € par mois, le gérant bénéficie d’une prime de 6%. Après cinq ans en Bourgogne, il arrive en 2002 à Bischeim.

« Au début, on gagnait correctement notre vie grâce à ces 6% mais depuis 5 ans, cela devient difficile de joindre les deux bouts. Et dernière folie de Casino : comme les chiffres baissent, le groupe propose d’ouvrir les magasins de 8h à 22h en semaine et le dimanche jusqu’à 13h. Les gérants acceptent, Casino leur faisant miroiter que leur prime gonflera avec le chiffre d’affaire. Mais le groupe les oblige ensuite à embaucher du personnel. Et une fois qu’ils ont payé les salariés et les charges, il ne leur reste pas grand-chose pour vivre. »

Gérants Coop : « Notre galère leur pend au nez. »

L’homme aime son métier, un mélange de contact humain et de gestion, mais il s’inquiète. Pour l’avenir de la profession, pour son avenir, sa retraite. Quand le couple raccrochera, il devra faire une croix sur son logement de fonction, redevenir locataire tout en se partageant une pension indexée sur leur rémunération actuelle… Eddy Vernalde connaît bien le dossier. En février, il avait participé à une réunion d’information des gérants salariés de la Coop. Il envie le statut des gérants de la Coop, des gérants salariés. Il les envie mais ne les comprend pas.

« Ils ont une réaction faible par rapport à l’enjeu. Aujourd’hui, ils sont dans un système coopératif où on ne leur parle pas d’argent. Demain, ils entreront dans le capitalisme pur et dur, où on est viré comme un malpropre si les chiffres ne sont pas bons. Pour l’instant Casino ne fait qu’approvisionner les Coop, mais notre galère leur pend au nez. C’est à eux de se mobiliser pour défendre leur beef-steak avant qu’il ne soit trop tard. »

Aller plus loin

Sur Rue89 : Rien ne va plus pour les gérants de Casino

L'AUTEUR
Noémie Rousseau
Noémie Rousseau
Journaliste indépendante (Société)

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