Les ratés et les réussites du pass Culture dans le Bas-Rhin
Culture 

Les ratés et les réussites du pass Culture dans le Bas-Rhin

Depuis le 1er février, l’expérimentation du pass Culture se déroule dans cinq départements. Ce dispositif, promesse de campagne d’Emmanuel Macron, permet à près de 3 000 jeunes du Bas-Rhin de dépenser un crédit de 500€ auprès d’une série d’offres culturelles. Mais les premiers utilisateurs entrevoient déjà les limites.

Il était attendu depuis le début du quinquennat : le pass Culture, unique promesse de campagne d’Emmanuel Macron concernant la Culture, entre avec plusieurs mois de retard dans sa première phase d’expérimentation. Les premiers testeurs disposent d’un accès à une application faisant office d’agenda culturel avec géolocalisation et créditée de 500 euros à dépenser dans diverses activités.

L’offre est vaste, mais deux types de dépenses sont plafonnées : 200€ maximum pour les biens culturels physiques (livres, DVD, CD, instruments de musique, etc.) et 200€ de même pour les offres en ligne (plateformes de streaming, presse en ligne, jeux vidéos, etc.). Les sorties culturelles quant à elles, telles que les places de théâtre, de concert, de cinéma ou encore les pratiques artistiques (cours de danse, de musique, etc.) ne comportent pas de limite.

Il faut cliquer sur le « visuel » pour avoir une description. (document remis par un expérimentateur)

L’objectif est d’engager les jeunes bénéficiaires à créer des rencontres et fréquenter de nouveaux lieux selon Léa Guzzo, chargée de développement territorial dans le Bas-Rhin :

« Nous voulons valoriser la sortie, que le jeune sorte et découvre des lieux culturels. Le numérique n’est pas nécessairement ce qui le permet. Nous valorisons la pratique artistique et la sortie culturelle en ne mettant aucun plafonnement. Nous ne voulions pas que les jeunes achètent pour 500€ de livres et ne découvrent pas ce qu’il y a autour d’eux. »

Elle ajoute que ces limites sont « amenées à évoluer ». L’application est encore en version bêta, c’est-à-dire une version d’essai. Précédemment, 500 jeunes volontaires ont participé à une phase de test afin d’aboutir à une première version du pass en mai 2018. Initialement, l’expérimentation devait concerner 10 000 jeunes répartis dans quatre territoires (Hérault, Bas-Rhin, Guyane et Seine-Saint-Denis). Quelques mois et un changement de ministre plus tard, c’est finalement l’ensemble des 2 898 jeunes ayant candidaté dans le Bas-Rhin qui ont pu accéder à leur pass pour former un panel « plus ou moins représentatif », dixit Léa Guzzo. On y trouve 75% d’urbains pour 25% de ruraux, 55% de femmes pour 45% d’hommes et 83% d’étudiants, actifs ou en apprentissage.

Activation du pass Culture à l’Espace Django. (document remis par l’équipe de développement du pass Culture)

Un maillage des structures culturelles sur le territoire

Pour fonctionner, le pass doit se développer avec les collectivités et les professionnels. Léa Guzzo compte actuellement 200 partenaires culturels dans le Bas-Rhin tout en précisant « qu’une structure correspond à une entité juridique. Si une mairie a plusieurs lieux elle ne sera comptée qu’une seule fois. »

Ainsi, la municipalité strasbourgeoise s’apprête à rejoindre le dispositif. La capitale alsacienne concentre plus d’un tiers des testeurs bas-rhinois. Son adhésion entraînera l’intégration de ses structures culturelles : l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, le Théâtre Actuel et Public de Strasbourg (TAPS), le Centre chorégraphique, le Shadok, le Conservatoire, les musées, les médiathèques municipales et les Archives de la ville. Cette adhésion, qui sera délibérée lors du conseil municipal du lundi 25 mars, n’aura « pas d’incidence sur le budget des services puisque chaque offre payante sera remboursée au tarif affiché. »

Un atelier a été organisé au Point d’Eau à Ostwald afin d’imaginer une sélection d’offres autour de la ligne B du tramway. (document remis par l’équipe de développement du pass Culture)

Le fonctionnement économique du pass prévoit effectivement que les structures seront remboursées intégralement des achats effectués via l’application. Pour l’expérimentation, le ministère de la Culture a prévu une enveloppe de 34 millions d’euros, afin de rembourser 100% des dépenses effectuées par les 12 000 jeunes expérimentateurs. Pour la suite en revanche, la situation se complique.

Pour la généralisation du pass, a priori vers 2022, le budget requis sera bien plus conséquent. Si le pass était alloué à chaque individu né en 2000, il coûterait 423 millions d’euros. Cependant le ministère avance, dans l’annexe au projet de budget 2018, que le pass ne sera pris en charge qu’à hauteur de « 104 millions d’euros de financement d’État en fin de quinquennat, montant qui sera complété à titre majoritaire par des financements privés (diffuseurs, plateformes internet, etc). » Ces financements privés n’ont pas encore été détaillés, bien que certaines pistes, dont la banque BNP Paribas selon La Croix, aient été évoquées.

Visuel de l’application du pass Culture (document remis par un expérimentateur)

Éric Schultz, adjoint au maire de Strasbourg en charge de l’état civil, a rejoint les partenaires du pass avec sa librairie « La Tache Noire » dédiée aux romans policiers. Il a déjà proposé une cinquantaine de titres sur l’application et se dit satisfait des premiers résultats :

« Au début, nous avions quelques réserves. Notamment, ce que l’on ne mesure pas encore aujourd’hui, c’est la charge supplémentaire de travail que cela représente de saisir les données manuellement sur le site. Nous ne savons pas non plus comment les jeunes vont utiliser l’offre. Mais depuis trois semaines je vois que ça marche, il y a des réservations et cela fait venir chez nous des jeunes qui ne seraient pas rentrés spontanément dans la boutique et la découvrent. »

Et c’est là l’un des principaux objectifs. En plus du « portefeuille de 500€ », l’application vise à suggérer des lieux où les adolescents n’ont pas l’habitude de mettre les pieds.

Un système encore à parfaire

Sur le site mobile, les utilisateurs ont accès à une interface où les offres sont réparties dans plusieurs catégories : Applaudir, jouer, lire, pratiquer, etc. La géolocalisation informe l’usager de sa distance avec lesdites offres. Une recherche par mots-clés est également disponible. « Le système d’offres est très inutilement complexe », estime Matthieu, un jeune expérimentateur. « Je pensais qu’il faudrait par exemple aller en librairie, choisir un livre et donner son identifiant pass Culture pour l’acheter ». En fait, la librairie choisit les ouvrages éligibles.

Un constat partagé par Juliet, une autre bénéficiaire :

« Je m’attendais à un pass universel un peu comme une carte bleue limitée de 500€ que l’on pourrait utiliser dans tous les magasins culturels, théâtres, cinémas. J’ai donc été déçue de voir que les possibilités étaient limitées, surtout pour les séances de cinéma. L’application en elle-même n’est pas très bien conçue. Un des plus gros problèmes, c’est que les propositions ne sont pas toujours proches de là où on habite. Or cette carte est destinée à des personnes de 18 ans, les possibilités de déplacement sont réduites. Je trouve aussi que la configuration de l’application est compliquée et il faut longtemps pour trouver une proposition qui nous intéresse ce qui fait que je n’ai toujours rien acheté. »

Visuel de l’application du pass Culture (document remis par un expérimentateur)

Les différentes limitations doivent, en théorie, sortir l’utilisateur de « sa zone de confort ». Et parfois, ça marche. Comme l’affirme Darcyl, expérimentatrice, l’application lui permet de « découvrir des spectacles ou événements », auxquels elle ne se serait « pas forcément intéressée à cause de leur éloignement ».

Le Théâtre national de Strasbourg (TNS) a participé aux premières élaborations du pass. Depuis 2014 et le début du mandat du directeur Stanislas Nordey, les actions culturelles à destination des publics éloignés sont un axe fort de son projet. Mais Chrystèle Guillembert, directrice des relations avec le public du TNS, émet certaines réserves :

« Nous avons une expérience du terrain. Ce n’est pas naturel d’aller au théâtre. Nous savons qu’il est nécessaire de proposer un accompagnement, qu’il faut des relais pour aller chercher certains publics. Le pass Culture demande une pratique autonome de la part des jeunes. Ceux qui vont s’emparer de cette application sont déjà ceux qui ont cette envie. J’ai pu discuter avec des jeunes qui sont venus au TNS avec le pass Culture et je me suis rendu compte qu’ils étaient déjà des habitués du théâtre. »

Les résultats sont parfois décevants (document remis par un expérimentateur)

Un agenda ou une app de rencontre ?

Pour l’heure, entre les représentations de la saison et les événements de L’Autre saison, une trentaine de places ont déjà été acquises au TNS via l’application. Chrystèle Guillembert redoute également l’effet ”zapping“ de l’application. Autre difficulté pour le TNS, présenter une image attractive, ce qui n’est pas évident lorsque les spectacles sont toujours en cours de création. En effet, le premier contact avec chacune des offres est une image (accompagnée de la distance et du prix). À l’instar des applications de rencontres, il faut accrocher à l’œil pour susciter l’intérêt.

Léa, qui a déjà utilisé son pass pour se rendre deux fois au TNS, témoigne d’une expérience mitigée :

« Le tarif affiché est plus cher (15€ contre 6€ en tarif carte culture) mais c’est aussi très énervant que l’on ne puisse pas choisir sa place. J’avais pris une place pour une pièce et je me suis retrouvée tout au fond, je ne voyais quasiment rien parce que les places sont aléatoires. À la billetterie, le théâtre n’avait pas mon nom de famille. Je trouve qu’il y a beaucoup d’inconvénients et le principe d’agrandir l’accès à la culture se retrouve amoindri par un système mal optimisé. »

En mai 2018, l’ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen signait avec Mathieu Schneider un partenariat entre le pass Culture et l’Université de Strasbourg. (Photo de Tristan Kopp)

En mai 2018, la précédente ministre de la culture Françoise Nyssen avait signé, lors d’une cérémonie au TNS, un partenariat avec Mathieu Schneider, vice-président de l’Université de Strasbourg chargé de la Culture. Cet accord prévoit d’accorder sur le pass les réductions proposés aux étudiants via la Carte Culture, et donc d’appliquer ces tarifs à leur crédit de 500€. Cette articulation n’est pas encore effective et dépendra de l’évolution de l’application. Pour l’heure, la « start-up d’État » qui développe l’outil poursuit l’expérimentation, dans une logique de « pas à pas » pour répondre aux difficultés remarquées lors des premières semaines d’utilisation.

L'AUTEUR
Tristan Kopp
Pigiste de l'extrême

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