À l’ouest de Strasbourg, on ne badine pas avec les jardins familiaux
Société 

À l’ouest de Strasbourg, on ne badine pas avec les jardins familiaux

Maxime Paquin , expulsé de son jardin pour "manque de plantes potagères".

Maxime Paquin  est expulsé de son jardin pour « manque de plantes potagères ». (Photo Clémence Simon / Rue89 Strasbourg)

Strasbourg dénombre 4 800 jardins familiaux, dont la gestion est parfois confiée à des associations. Mais parfois cultiver son jardin ne suffit pas pour avoir la paix, comme aux jardins ouvriers de Strasbourg ouest, où l’on fait la chasse aux mauvaises graines.

Tout doit être propre, désherbé, rien ne doit dépasser. L’association des jardins ouvriers de Strasbourg ouest (Ajoso), qui gère près de 1 000 parcelles de terre à retourner, louées par la Ville de Strasbourg, impose une réglementation stricte à ses jardiniers : si celle-ci n’est pas respectée, des sanctions sont appliquées, qui peuvent aller jusqu’à l’expulsion.

Et c’est ce qui est arrivé à Maxime Paquin. Ce trentenaire loue avec deux autres personnes une parcelle gérée par l’association à Koenigshoffen, rue des Meules. Au mois de mai, il se soumet à un « contrôle » semi-annuel du jardin. Les « agents », des bénévoles de l’association, pointent alors un « manque d’entretien, une vigne qui passe entre les mailles du grillage, de l’herbe entre les allées »…

En juillet, Maxime Paquin reçoit un courrier, envoyé avec un accusé de réception, lui indiquant qu’il doit quitter le jardin. Raison évoquée : « pas assez de plantes potagères ».

Les personnes chargées du contrôle auraient dit à Maxime Paquin que la vigne ne doit "pas passer à travers les mailles du grillage" (Photo Clémence Simon/Rue89 Strasbourg)

Les personnes chargées du contrôle du jardin auraient dit à Maxime Paquin que la vigne « ne doit pas passer à travers les mailles du grillage » (Photo Clémence Simon / Rue89 Strasbourg)

Le potager de la discorde

Selon le long règlement de l’association, ces jardins à vocation nourricière doivent être composés pour au moins la moitié de la surface de plants de fruits et de légumes. Maxime Paquin ne comprend pas :

« On a planté des courgettes, des haricots ou des pommes de terre mais peu de choses ont poussé à cause du mildiou. On nous fait des reproches alors qu’on aurait plutôt besoin de conseils. Ce n’est pas logique et c’est complètement autoritaire. »

Rachid Bouchaert, responsable du jardin de la rue des Meules qui a effectué une visite lorsque Maxime Paquin était en vacances, estime que cette expulsion est justifiée : « Le jardin était dans un état lamentable. Il n’y avait rien, tout était en friche. »

Le jardin contient plusieurs légumes en fleur qui n'ont pas poussés. (Photo Clémence Simon/Rue89 Strasbourg)

Le jardin contient plusieurs légumes en fleur, comme des courgettes, qui n’ont pas poussé. (Photo Clémence Simon/Rue89 Strasbourg)

Il y a pourtant bien de la rhubarbe, des fraises, des framboises ou de la vigne, mais d’après Maxime Paquin, les dirigeants de l’association lui auraient dit que « ça ne compte pas ». Pour Denis Boehler, président de l’association des jardins ouvriers de Strasbourg ouest, le jardinier est de « mauvaise foi » :

« Nous avons prévenu cette personne lors du contrôle, elle aurait pu planter des choses avant le passage des agents au mois de mai. Chacun peut entretenir le jardin à sa manière, mais le règlement existe pour éviter que les jardins ne deviennent des bidonvilles. »

Le jardin considéré "en friche". (Photo Clémence Simon/Rue89 Strasbourg)

Le jardin de Maxime Paquin, considéré »en friche ». (Photo Clémence Simon / Rue89 Strasbourg)

« On a l’impression d’être à l’école »

Maxime Paquin n’est pourtant pas le seul à se sentir lésé. Bastien, son voisin de jardin, a lui décidé de partir après une remarque sur la couleur de son cabanon, considérée « non réglementaire ». Découragé, il met également en cause le prix à payer alors qu’il ne peut pas s’occuper de son jardin comme il le souhaite :

« Ce jardin est un gouffre financier, je n’ai plus envie d’y investir de l’argent. Il est mal exposé, les légumes ne poussent pas toujours bien et surtout, les responsables de l’association ont sans cesse des critiques à formuler, on a l’impression d’être à l’école. »

De son côté, Maxime Paquin n’a pas envie de partir. Il aimerait mettre en place une pétition pour que l’association ne s’occupe plus de ces jardins, mais la révolte des jardiniers du dimanche n’est pas pour demain :

« Les jardins doivent tous correspondre à “leur” vision des choses. Entre leurs remarques incessantes, leurs lettres et leurs contrôles, ils font tout pour que les gens se plient à leurs volontés. Beaucoup en ont marre, mais personne ne dit rien, de peur qu’on leur retire leur terrain. »

Et pour cause : il faut attendre entre 3 et 4 ans pour espérer obtenir une parcelle, puis payer une cotisation allant de 36 à 140 euros selon l’équipement du terrain. Il faut aussi compter l’assurance, prise en charge par les jardiniers.

Des pratiques pas très écolos

Autre point épineux, si l’on ose dire, est l’utilisation des désherbants. Le règlement impose un désherbage strict des allées et des pourtours. D’après Bastien, les membres de l’association ne seraient pas très regardants sur l’utilisation d’herbicides :

« Lors d’un contrôle, j’expliquais à un agent que je désherbais à la main et que cela prenait du temps. Sur le ton de la plaisanterie, il m’a conseillé de profiter du Roundup tant qu’on le pouvait encore ».

Le désherbant chimique est pourtant interdit par la charte des jardins familiaux signée avec la Ville, et peut-être bientôt par le gouvernement. Mais interrogé sur cette question, Denis Boehler répond qu’utiliser du Roundup pour désherber ses allées, « ce n’est pas si dramatique ».

Le jardin de Maxime Paquin contient de la bourrache, une plante qui attire les abeilles, mais on lui aurait demandé de la retiré car "ça ne se mange pas" (Photo Clémence Simon/Rue89 Strasbourg)

Le jardin de Maxime Paquin contient de la bourrache, une plante qui attire les abeilles, mais on lui aurait demandé de la retirer car « ça ne se mange pas » (Photo Clémence Simon / Rue89 Strasbourg)

Une conception du jardinage à mille lieux de celle que la Ville tente de promouvoir, plus écologique, et qui est mise en place dans les jardins partagés.

Christel Kohler, ajointe au maire de Strasbourg à l’Environnement, aimerait sensibiliser davantage ces jardins familiaux à de nouvelles formes de jardinage par la mise en place de formations. Denis Boehler pense que c’est aussi le manque d’implication des jardiniers qui est en cause :

« Une journée de formation avait été organisée par la ville pour parler de broyage des déchets verts, mais il n’y avait pas assez de monde. Les personnes peuvent aussi faire part de leurs souhaits lors des assemblées générales, mais personne ne vient. »

La Ville a également décidé de retirer les bennes pour le compost qui se trouvaient à côté du jardin de la rue des Meules, car un trop grand nombre de déchets plastiques y étaient jetés.

Vers une commission de recours indépendante

Christel Kohler reconnaît que la gestion de ces jardins familiaux peut poser problème. La mairie reçoit une dizaine de plaintes par an pour des résiliations jugées abusives, sur l’ensemble des jardins familiaux. « C’est déjà trop », estime t-elle.

Maxime Paquin aimerait que la municipalité reprenne la gestion du jardin de la rue des Meules. Mais ce n’est pas aussi simple, explique l’adjointe au maire :

« Il y a deux systèmes de gestion des jardins familiaux : les parcelles gérées directement par la Ville et celles dont les associations s’occupent depuis très longtemps, comme celle de Strasbourg ouest. Il existe une charte, mais il est difficile d’intervenir en cas d’abus car nous devons aussi respecter leur indépendance en tant qu’association. »

Des moyens d’actions sont néanmoins envisageables. Christel Kohler souhaite la mise en place d’une commission de recours indépendante à partir de septembre, « pour que les personnes en situation d’expulsion puissent évaluer la légitimité de cette décision avec des élus. » Et qu’on puisse enfin écouter les tomates pousser en paix.

L'AUTEUR
Clémence Simon
Clémence Simon
Etudiante en master de web journalisme à Metz, je suis stagiaire à la rédaction de Rue89 Strasbourg pour les mois de juillet et août.

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