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Dépendance, décès, mauvais usage… Les antidouleurs à base d’opium prescrits trop facilement
Société 

Dépendance, décès, mauvais usage… Les antidouleurs à base d’opium prescrits trop facilement

par Millie Brigaud.
Publié le 27 mai 2022.
Imprimé le 15 août 2022 à 02:46
15 304 visites. 3 commentaires.

Des Strasbourgeois témoignent de leur consommation d’opiacés, des médicaments antidouleurs à base d’opium. Ils révèlent que certains médecins prescrivent trop vite et trop souvent ces antalgiques, qui peuvent causer une dépendance voire des décès.

Céline (prénom modifié) a subi une opération chirurgicale en 2007. C’est là qu’on lui a prescrit pour la première fois du Lamaline, un antidouleur à base d’opium. Depuis, la consommation de ce produit est rentrée dans ses habitudes. Elle demande régulièrement à son médecin de lui en prescrire, afin de soulager des douleurs « d’intensité moyenne », par exemple pour « faciliter la reprise du sport après des entorses ou des tendinites ». Cette Strasbourgeoise de 34 ans, qui reprend ses études pour un diplôme dans le social, estime que c’est ce « qui fonctionne le mieux » :

« Lorsque je dis à mon médecin que je veux du Lamaline pour des douleurs, il m’en prescrit assez facilement. Il n’évalue pas forcément la douleur avant de le proposer. D’autres médecins et chirurgiens m’ont prescrit du Tramadol, et de l’Acupan, sans trop chercher à savoir. Il suffit que je dise que j’ai mal quelque part et on me prescrit ces antalgiques. Je n’en demande pas systématiquement, mais je suis persuadé que si j’en voulais plus, je pourrais en avoir plus. »

« J’avais des bouffées de chaleur, des sueurs froides, la nausée »

Céline ne voit aucun problème concernant sa quasi automédication. Elle assure qu’elle fait « très attention et les prends avec parcimonie ». Ces médicaments sont des opiacés, c’est à dire des produits dérivés de l’opium qui peuvent engendrer une dépendance. Céline a expérimenté le manque, après s’être trompée dans la posologie : au lieu d’une pilule de Lamaline toutes les huit heures, elle a pris huit pilules toutes les trois heures pendant une semaine. Elle raconte :

« En allant chez mon généraliste pour faire retirer les fils de mon opération, je lui ai demandé une boite parce que je n’avais plus de Lamaline. Il a trouvé cela bizarre parce que je devais encore en avoir, mais il m’en a quand même prescrit une nouvelle fois. Je ne suis pas allée la chercher le jour même, et c’est là que j’ai eu les symptômes de manque. J’avais des bouffées de chaleur, des sueurs froides, la nausée, une agitation, et de l’anxiété. Le lendemain je suis allée chercher ma nouvelle boîte de médicaments et j’ai bien lu la notice. C’est à ce moment-là que j’ai compris que j’avais surdosé. »

Une pharmacie à Strasbourg, place d’Austerlitz. (Photo MB / Rue89 Strasbourg / cc)

Le Tramadol en tête des overdoses aux opiacés

Dans un rapport sur les « médicaments antalgiques opioïdes et leurs usages problématiques », l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a constaté dans les dix dernières années, en France, une forte augmentation (+150%) de consommation d’antidouleurs à base d’opium. Par exemple, en 2015, « près de 10 millions de français ont eu une prescription d’antalgique opioïde ». Les hospitalisations liées à la consommation de ces médicaments ont presque triplé (+167%) et le nombre de morts a plus que doublé (+146%) depuis 2000.

En 2016, entre deux cents et huit cents français sont morts d’une overdose liée aux opioïdes. L’extrémité supérieure de cette fourchette comprend la consommation illégale. La méthadone n’a tué que 140 personnes, et l’héroïne n’en a tué que quatre-vingt-six. Le Tramadol est le produit antalgique le plus fréquemment mis en cause dans les décès liés à la prise d’antidouleurs. Le nombre de prescriptions de Tramadol s’est stabilisé à 5,9 millions d’usagers sur prescription en France entre 2013 à 2018, mais son mésusage a été multiplié par 1,7 à cause de ses effets relaxants.

Aux États-Unis, la surprescription et le mésusage des opiacés a provoqué une grave crise de santé publique : durant les vingt dernières années, 500 000 personnes sont mortes suite à des overdoses.

Maxime utilise les « failles du système » pour se procurer du Tramadol

Maxime (prénom modifié), Strasbourgeois de 28 ans, travaille « dans le secteur de la Défense ». Il prend du Tramadol pour « ses effets relaxants ». Il utilise « les failles du système » pour que ses prescriptions répétées ne déclenchent aucune alarme :

« J’ai dit à mon médecin traitant que j’avais des migraines et que le Tramadol marchait bien avec moi. Il n’a pas cherché plus loin et m’a fait une prescription sur 6 mois. Mes rendez-vous pour différentes raisons médicales sont espacés afin de ne pas éveiller les soupçons, mais je demande à chaque fois du Tramadol. Ça peut être pour un problème d’allergie. Je lui indique être à la fin de ma boîte de Tramadol, et que j’aimerais en avoir pour les mois à venir “au cas où”. »

Selon lui, Maxime n’est pas dépendant aux opiacés grâce aux règles qu’il se fixe :

« Je ne veux ni dépendance, ni accoutumance, ni surdose, ni effets négatifs, donc je régule ma consommation de médicaments et de drogues en fonction de mes besoins. Il m’arrive de ne pas en prendre du tout pendant trois mois, et puis il m’est déjà arrivé d’en prendre dix en une semaine… C’était une grosse semaine au travail, très chargée, très stressante, avec peu de sommeil. »

Maxime affirme connaître au moins cinq personnes qui emploient des stratégies similaires liées à un mésusage du Tramadol.

Le Tramadol est l’un des médicaments antalgiques les plus connus. (Photo MB / Rue89 Strasbourg / cc)

Ordonnances sans suivi ni historique médical

De son coté, Sophie (prénom modifié), 25 ans, professeure de français à Strasbourg, s’est vue prescrire de l’Izalgi, un autre opiacé, après être tombée dans les escaliers sur le dos. Elle raconte comment elle a vécu les effets secondaires :

« L’Izalgi a un peu apaisé ma douleur et calmé mon irritabilité, mais je me sentais à la ramasse et super triste. J’ai arrêté d’en prendre car je voulais continuer de travailler et rester lucide. Après cette expérience, j’ai trouvé étrange qu’on me propose ce type de médicament sans suivi et sans connaître mon historique médical. »

Aucun des quatre patients interrogés pour cet article ne se souvient avoir été interrogé sur ses antécédents médicaux avant de se voir prescrire un antidouleur à base d’opium.

« Je suis choquée par la facilité avec laquelle ces médicaments sont prescrits »

Veena Augustin, médecin addictologue à la Maison urbaine de santé dans la cité de l’Ill, raconte :

« En 2021, j’avais deux patientes, toutes les deux des femmes enceintes, qui présentaient des dépendances au Tramadol. En 2022, je suis une jeune femme qui consommait 900 mg de Tramadol par jour alors que la dose maximale est de 400 mg ! Elle l’utilise comme une drogue pour être ailleurs pendant un moment… Dans ce cas, c’est un médecin qui lui a prescrit suffisamment pour ce mésusage, mais en général, les patients dépendants savent comment mentir pour solliciter des prescriptions à plusieurs médecins en même temps. »

Selon Veena Augustin, les médecins devraient être plus vigilants :

« Les médecins ont les moyens de détecter si une demande est abusive ou non. Ils peuvent commander des examens complémentaires pour mieux évaluer la réalité d’une source de douleurs et envoyer les patients vers des médecins spécialisés dans les douleurs. Ils devraient systématiquement se demander pourquoi leurs patients réclament perpétuellement des prescriptions d’opiacés. »

L’ARS va sensibiliser sur les dangers du Fentanyl, pas sur ceux du Tramadol

Pour autant, Veena Augustin ne veut pas bannir les antalgiques des prescriptions de médecins généralistes, qui sont adaptés dans certaines situations. Mais elle préconise « une gradation et des évaluations des résultats ». Dans sa pratique, elle commence par prescrire un antidouleur du palier 1, le Doliprane par exemple. Quand elle prescrit des antidouleurs opiacés du palier 2, elle fait le point avec son patient le lendemain pour voir s’il faut augmenter le dosage ou changer de médicament. Elle se dit aussi « choquée par la facilité avec laquelle les service d’urgence prescrivent du Tramadol, parfois pour une lombalgie ou des entorses, sans essayer d’autres antalgiques moins forts en premier ».

Contactée, l’Agence régionale de santé s’est bornée à indiquer qu’un projet de sensibilisation des médecins sur la prescription du Fentanyl, un opioïde à action rapide, est en cours. Le Tramadol n’est pas visé par cette action.

L'AUTEUR
Millie Brigaud
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