En Alsace centrale, Europa-Park espère construire un complexe hôtelier sur plus de 150 hectares de terres agricoles
Environnement 

En Alsace centrale, Europa-Park espère construire un complexe hôtelier sur plus de 150 hectares de terres agricoles

actualisé le 03/03/2020 à 22h14

Europa-Park ambitionne de construire un complexe hôtelier de plus de 150 hectares entre les communes de Sundhouse et de Diebolsheim. La région Grand Est, le département et les communes avoisinantes sont aux anges. Peu informés, les agriculteurs du coin sont inquiets quant à l’impact de ce projet sur leurs exploitations.

« On est toujours les derniers informés », souffle Jacques Gerber, agriculteur de Sundhouse, une commune du Ried située entre Benfeld et Marckolsheim. Le responsable communal de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) ne sait toujours pas si le développement d’Europa-Park en Alsace centrale concerne ses terres. Mais le paysan a de quoi s’inquiéter : la famille Mack ambitionne de construire un complexe hôtelier de plus de 150 hectares entre Sundhouse et Diebolsheim. Le projet porte le doux nom d' »Europa Vallée ».

Le projet d’Europa Park empièterait principalement sur le ban communal de Diebolsheim. L’entreprise allemande admet que les terrains communaux font partie du « périmètre de réflexion » pour Europa Vallée. (Photos Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

« Nous soutenons pleinement Europa Park »

En plein coeur de la plaine céréalière, le groupe Mack espère construire un village de loisirs, des unités hôtelières et de logement, un « parc nature » et une liaison de transports. Ces intentions ont été dévoilées dans une lettre signée par l’ancien préfet de la région Grand Est ainsi que par les responsables du Département et de la Région. Daté du 29 novembre 2019, le courrier est adressé au directeur général d’Europa-Park, Michael Mack. Jean-Luc Marx, Frédéric Bierry et Jean Rottner y expriment leur plein enthousiasme face aux ambitions de l’entreprise allemande en France :

« Nous sommes convaincus que votre initiative donnera un élan décisif pour la construction d’un partenariat transfrontalier concret. (…) Ce projet sera à la hauteur des différents défis économiques, sociétaux et écologiques qui sont particulièrement riches et sensibles dans le Taubergiessen et au bord du Rhin. (…) Ce projet devrait être un exemple de la transition énergétique et écologique, à laquelle travaillent l’Allemagne et la France ensemble avec les partenaires européens. Nous soutenons pleinement Europa-Park dans la construction d’un nouveau centre de développement franco-allemand. »

L’emprise foncière, entre Sundhouse et Diebolsheim

Depuis plus d’un an, l’emprise foncière d' »Europa Vallée » est vaguement évoquée lors des conseils municipaux des communes avoisinantes. En novembre 2018, le maire de Sundhouse estimait que « 20 à 25% du projet de 200 hectares empiéterait sur le ban communal. » Le mois suivant, le conseiller municipal de Sundhouse Christophe Hauert demandait des informations plus précises au nom des agriculteurs. Aujourd’hui, il reste dans l’expectative. Le maire de Sunhouse, Jean-Louis Sigrist, n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

Selon nos informations, le complexe « Europa Vallée » pourrait être construit à l’Ouest de la route départementale D20, à partir de la sortie de Diebolsheim, direction Schoenau. Pour les porteurs du projet, cette zone aurait l’avantage d’échapper aux contraintes environnementales qui s’appliquent notamment à la réserve naturelle de l’île de Rhinau.

Sur la carte ci-dessus, les zones humides d’importance internationale sont en bleu. Les zones naturelles d’intérêt faunistique et écologique sont en vert. Le maire de Rhinau Jean-Paul Roth précise que sa commune n’est pas concernée par le projet, qui « empiète à 80% sur le ban communal de Diebolsheim. »

Le téléphérique gelé, pas « Europa Vallée »

Fervent soutien du projet, le maire de Rhinau Jean-Paul Roth espère que son successeur verra d’un aussi bon œil les ambitions d’Europa-Park dans le Ried. Car sa commune est concernée par un autre projet de la famille Mack : un téléphérique reliant l’Alsace centrale au parc d’attractions de Rust. Suite à un tweet aussi enthousiaste que précipité du président de la République Emmanuel Macron en novembre 2018, le PDG d’Europa-Park Michael Mack a décidé de geler ce plan de transports pour cinq ans.

Depuis ce moratoire sur le téléphérique, les présentations d’Europa-Park en France portent plutôt sur le projet « Europa Vallée ». Ainsi, le 6 novembre 2019, l’entreprise allemande faisait part de ses ambitions en Alsace centrale aux maires du canton d’Erstein. Jean-Marc Willer président de l’agglomération, y voit « une chance extraordinaire » et affirme « un soutien à 100% du projet par la communauté des communes. »

« Triple peine » pour les agriculteurs

En février 2020, Julien Koegler a participé à une réunion dédiée au projet « Europa Vallée » à la préfecture du Bas-Rhin. Le président du syndicat des Jeunes Agriculteurs bas-rhinois voit déjà une « triple peine » pour les exploitants agricoles de Sundhouse et Diebolsheim :

« En plus des 150 hectares de terres agricoles consommées, il y aura les compensations environnementales, un réseau routier et cyclable et tout un tas d’autres infrastructures autour d’Europa Vallée. L’impact sur les exploitations agricoles sera énorme. C’est comme un deuxième GCO pour nous (près de 300 hectares d’emprise, ndlr). Pour l’instant, aucune garantie ne nous a été donnée pour garantir la pérennité de nos exploitations en cas de perte de foncier. »

A Sundhouse et à Diebolsheim, les agriculteurs s’inquiètent de voir le projet « Europa Vallée » empiéter sur leurs terres. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

L’argument massue de la création d’emplois…

Pour l’agriculteur gerstheimois, peu de chance que le projet rencontre une forte résistance : « Dans le coin, beaucoup de nos amis travaillent à Europa-Park », note-t-il. Julien Koegler sait aussi l’enthousiasme des maires du coin. Ils espèrent qu’Europa Vallée sera le vecteur d’un fort développement économique et de nombreuses créations d’emploi, comme le maire de Rhinau Jean-Paul Roth :

« Si une entreprise comme Mack s’implante chez nous, ça va forcément générer d’autres implantations, que ce soit dans les services, les métiers de bouche, l’hébergement, la maintenance et le commerce. J’en veux pour preuve, un endroit que j’ai connu à la fin des années 90 quand j’habitais à quelques kilomètres à peine d’Eurodisney. J’y suis repassé presque 20 ans plus tard. Là où il y avait des champs de céréales, aujourd’hui c’est une ville développée, avec un grand centre commercial, un hôpital, une avenue commerçante, un truc énorme. C’est pas le modèle que je souhaiterais pour « Europa Vallée », mais indéniablement, ce sera quelque chose d’extraordinaire. »

Pour le président des Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin, la population locale sera majoritairement favorable au projet.

« L’écosystème va être complètement bousculé »

En manque d’informations, les associations environnementales locales ne se sont pas encore exprimées sur « Europa Vallée ». Mais des associations comme France Nature Environnement ou Alsace Nature avaient déjà rappelé les particularités du Ried lorsque le téléphérique transfrontalier d’Europa-Park était d’actualité. Si le complexe hôtelier concerne plutôt des terres agricoles, ces dernières restent essentielles pour la tranquillité de la biodiversité.

Même si le projet était construit sur des parcelles agricoles, il aurait des conséquences néfastes sur la biodiversité dans les zones protégées. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Sylvain (le prénom a été modifié) connaît bien l’écosystème local, aussi connu sous le nom de « Ried blond ». Selon ce naturaliste, même si le projet Europa Vallée reste en dehors des zones humides et autres espaces protégés, la biodiversité locale sera affectée :

« Rien qu’avec la fréquentation du lieu qui augmentera, l’écosystème va être complètement bousculé. Or c’est un écosystème riche, avec des espèces comme l’alouette des champs, le vanneau huppé ou le busard Saint-Martin, qui ont besoin de vastes zones de prairie pour y nicher. Comme d’autres espèces, il a aussi besoin de calme. »

Europa-Park : « Un projet au stade d’idée »

Europa-Park n’a pas donné suite à notre demande d’interview. Par écrit, l’entreprise allemande a confirmé « ses réflexions et discussions sur l’opportunité d’un projet à long terme, touristique, économique et culturel en Alsace centrale, nommé Europa Vallée. » Le parc d’attractions a concédé qu' »un périmètre de réflexion se situe entre Diebolsheim et Sundhouse » avant d’ajouter que « le projet, au stade d’idée, n’est ni qualifié, ni défini. »

A l’approche des élections municipales, Europa-Park attend surtout l’arrivée des nouveaux maires. L’entreprise de la famille Mack se veut rassurante. Les richesses patrimoniales et environnementales « guideront les réflexions », qui seront menées « avec les nouveaux élus du territoire dans le cadre d’une co-construction globale avec tous les acteurs concernés. »

Pourtant, à Sundhouse comme à Diebolsheim, peu d’habitants semblent informés des ambitions d’Europa-Park à côté de chez eux. Ils sont nombreux à confondre « Europa Vallée » avec le projet de téléphérique, suspendu. A deux semaines des scrutins municipaux, les positions des édiles et autres candidats d’Alsace centrale sur le projet de la famille Mack méritent bien une clarification.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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