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En Syrie, la vidéo du petit Strasbourgeois filmée par… un Strasbourgeois
Société 

En Syrie, la vidéo du petit Strasbourgeois filmée par… un Strasbourgeois

par Ophélie Gobinet.
Publié le 24 novembre 2014.
Imprimé le 06 février 2023 à 07:16
16 821 visites. 13 commentaires.

Une vidéo publiée sur Internet le 6 novembre met en scène deux enfants âgés d’environ dix ans dans une rue de Raqqa en Syrie, un territoire contrôlé par l’État islamique. L’un d’entre eux affirme venir de Strasbourg. Rue89 Strasbourg a cherché à l’identifier, pour finalement découvrir celle de l’auteur de la vidéo… lui aussi strasbourgeois.

C’est une vidéo de propagande avec des porte-paroles peu communs qui a rapidement fait le tour du net au début du mois. D’une durée d’une minute trente, elle montre deux enfants armés de fusils mitrailleurs, dont on ignore s’ils sont réels ou factices, dans la ville de Raqqa, au nord de la Syrie et fief principal de l’État islamique depuis juin. Dans une rue, en plein jour, un homme les interpelle : « Oh les gamins, venez ici ! Venez, venez ! ». Les deux enfants s’approchent et se présentent. Le premier explique venir du quartier de la Reynerie à Toulouse, l’autre, affirme être originaire de Strasbourg : « 6-7 représente ». Réaction étonnée de l’auteur de la vidéo : « Tout Strasbourg est ici ou quoi ? ». Et pour cause : lui-même est originaire de Schiltigheim.

Il semble impossible pour l’heure d’identifier l’enfant sur la vidéo. Mais la piste semble pointer vers Schiltigheim. Premier tour dans le quartier du Marais. Quelques jeunes traînent devant une pizzeria. Aucun d’entre eux ne souhaite s’exprimer sur la vidéo. C’est finalement un jeune homme en voiture, interpellé par la présence de journalistes, qui s’arrête et accepte de donner le contact d’une personne susceptible de connaître quelques informations sur cette vidéo.

Identifié par la voix

Rendez-vous au bas d’un immeuble avec Marouane (tous les prénoms ont été changés). Il vit depuis toujours au Marais, un petit quartier dans lequel « tout le monde se connaît ». Il visionne quelques secondes de la vidéo puis l’arrête brusquement. S’il ne ne connaît pas l’enfant qui affirme venir de Strasbourg, il reconnaît la voix de l’auteur de la vidéo :

« On a tout de suite reconnu sa voix. On a passé des années ensemble, la voix de quelqu’un ça ne s’oublie pas. Mais il fait gaffe à ne jamais se filmer. »

Âgé d’une trentaine d’années, Nassim serait parti en Syrie en juillet, un peu avant ou pendant le Ramadan. Marouane, qui le connaît depuis l’adolescence, raconte que personne n’a vu venir son départ ni son chemin vers la radicalisation :

« Son rapport à la religion était, comme beaucoup, surtout, culturel. Il faisait le Ramadan, l’Aïd… Mais il traînait assez peu à la mosquée. Il n’y allait que quelques vendredis par ci par là. Il a le cursus normal d’un type de quartier. »

D’origine sénégalaise, Nassim a grandi dans les Vosges, avant de venir s’installer à Schiltigheim vers ses 16 ans. Il s’inscrit alors au lycée professionnel du Marais et oscille entre petits larcins et ses études qu’il ne poursuit pas. S’enchaînent ensuite les petits boulots et quelques va-et-vient en prison. Marouane décrit quelqu’un de physiquement costaud, mais facilement influençable :

« Il partait au quart de tour, sur n’importe quel coup, qu’il soit bon ou mauvais… Tu l’embarquais dans n’importe quoi. Il était vulnérable, voire naïf. C’est dans doute ce qui l’a amené à faire ses premières peines de prison. »

Cinq comptes Facebook fermés

Pour Marouane, l’embrigadement pour le djihad de Nassim se serait fait en prison. Mais jamais ce dernier n’est rentré dans le cliché du djihadiste « barbe-djellaba », portant jusqu’au bout jean, sweat et baskets. Il ne parlait pas non plus de ses opinions autour de lui. Cinq fois de suite pourtant, ses comptes Facebook sont fermés par le réseau social qui l’a déjà fait pour d’autres utilisateurs.

Difficile pour le moment de remettre la main sur le compte Facebook actuel de Nassim, duquel il poste ses vidéos. Marouane lui-même ne connaît pas le nom de guerre que s’est choisi son ancien ami sur les réseaux sociaux. Quand la vidéo a été publiée dans les médias il y a quelques semaines, il la connaissait déjà depuis trois mois :

« Avec les proportions que ça a pris, les gens ne parlent plus avec lui sur Facebook. Ils ont peur d’être impliqués, d’être assimilés. Cinq fois son compte a été supprimé, chaque fois il revenait avec un compte différent ».

Impossible de vérifier si Nassim est encore en contact ou non avec des gens du quartier, mais une nouvelle vidéo serait déjà en circulation.

Ce n’est pas la première fois que des images de mineurs embarqués en Syrie sont diffusées sur Internet, comme l’attestent les photos postées par le journaliste de RFI David Thomson sur son twitter :

Au moment où la vidéo était diffusée sur Internet, le journaliste David Thomson publiait des photos montrant des enfants en Syrie (Photo extraites du compte Twitter de David Thomson)

Au moment où la vidéo était diffusée sur Internet, le journaliste David Thomson publiait des photos montrant des enfants en Syrie (Photo extraites du compte Twitter de David Thomson)

Quelques jours plus tard, Romain Caillet, chercheur et spécialiste des mouvements islamistes contemporains, postait sur son fil Twitter une vidéo montrant des enfants d’origine asiatique suivre des cours d’arabe et des entraînements militaires. La vidéo a depuis été supprimée de YouTube :

(capture d'écran)

(capture d’écran)

Mais la vidéo montrant le jeune Strasbourgeois, et qui a depuis été authentifiée,  atteste en tout cas d’une triste réalité : plusieurs familles résidant dans l’agglomération strasbourgeoise seraient récemment parties en Syrie avec leurs enfants. Symptôme d’une tendance nouvelle de ce djihad en Syrie : il devient familial. D’après le ministère de l’Intérieur, il y aurait actuellement près de 350 Français en Syrie, dont une soixantaine de familles.

Article actualisé le 24/11/2014 à 13h28
L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. Sujets société, jeunesse, éducation, inégalités. J'aime aussi écrire sur la culture hip hop de Strasbourg et d'ailleurs.

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