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À 20h, le quartier de l’Esplanade rend hommage au personnel hospitalier en musique
Société 

À 20h, le quartier de l’Esplanade rend hommage au personnel hospitalier en musique

par Ophélie Gobinet.
Publié le 16 avril 2020.
Imprimé le 17 juin 2021 à 07:34
3 992 visites. 3 commentaires.

Tous les soirs à 20h, le quartier de l’Esplanade à Strasbourg s’anime et rend hommage en musique aux professions en première ligne dans la lutte contre le coronavirus. À la manoeuvre, un étudiant en droit de 18 ans qui a aussi voulu rassembler son quartier pendant le confinement. Son initiative a permis de créer du lien entre des habitants qui ne se connaissaient pas forcément.

« Bonsoir tout le monde ! Il est 20 heures ! Vous allez bien ? » Perché sur son balcon, un mégaphone dans la main, Thomas Sengel sonne le rappel pour ses voisins et tous les riverains du quartier de l’Esplanade. Du haut du 9e étage de son immeuble de la rue de Boston à l’Esplanade, l’étudiant en droit européen de 18 ans rend depuis fin mars un hommage en musique au personnel hospitalier et aux professions mobilisées dans la lutte contre le coronavirus.

Tous les soirs à l’Espla, c’est grosse ambiance aux balcons (vidéo OG / Rue89 Strasbourg / cc)

Les deux grosses enceintes d’une puissance de 5 000 watts dirigées vers la place de l’Esplanade balancent la musique. Sur leurs balcons ou à leurs fenêtres, les riverains se mettent à danser, agitent les flashs de leurs téléphones portables ou sont juste là, pour profiter de la musique et sortir un peu du confinement, pendant 20 minutes. Sur la place de l’Esplanade, quelques livreurs à vélos s’arrêtent, dégainent leur smartphone pour filmer, puis repartent.

Il est 20h, Thomas Sengel s’apprête à lancer l’hommage au personnel hospitalier en musique. (Photo : Martin Sengel).

Dire « merci » en se montrant aux balcons et aux fenêtres

Juste avant la musique, les habitants applaudissent, imitant l’initiative née en Italie, pays le plus touché en Europe par l’épidémie. « Au début du confinement, en plus des applaudissements, j’ajoutais du bruit avec mon tamtam ou un cor des Alpes », se souvient Thomas Sengel. Le jeune homme, qui vit à l’Esplanade depuis deux ans, explique qu’il a surtout voulu rassembler les habitants de son quartier : 

« Nous, on est enfermés dans nos appartements. On sait que dehors, il y a des personnes qui travaillent dur jour et nuit pour vaincre ce virus. À 20 heures, on se montre sur nos balcons et nos fenêtres pour les remercier, montrer qu’on est vivant et qu’on les soutient pendant 30 minutes de musique. »

Des vidéos suivies par 400 personnes sur Instagram

Confiné avec ses parents, ses trois frères et sa petite soeur, Thomas est aussi coupé de ses amis. Pour être un peu relié à eux pendant cette période, il a eu l’idée de se filmer en direct sur le réseau social Instagram. « Je voulais qu’on puisse partager ce petit moment de fête tous ensemble », sourit Thomas. Au départ suivi par une trentaine de personnes, ses vidéos en direct sont désormais regardées par près de 400 personnes tous les soirs. C’est notamment grâce aux réseaux sociaux que Thomas a fait le lien avec certains habitants du quartier.

« Les gens se font coucou, c’était jamais arrivé avant »

« Un soir, d’un coup, il y a eu de la musique, on ne savait pas d’où ça venait, ça nous a fait des frissons. On est sorties sur le balcon et on a filmé », se souvient Marion, 24 ans. Cette doctorante en biochimie habite de l’autre côté de la place de l’Esplanade, avec Mégane et Noémie, ses deux colocataires. Elles ont posté leur vidéo sur le groupe Facebook Tousse Ensemble, créé au début du confinement par le site web Pokaa. C’est comme ça que le lien avec Thomas s’est fait, raconte Marion : 

« Depuis, on s’est appelés, on lui propose de la musique pour ses playlists. Nous, sur le balcon on fait des chorégraphies, on motive les gens. Ça nous fait des souvenirs entre nous : on danse pendant 20 minutes, on est de bonne humeur. Une fois que c’est fini, on rentre et on va finir de faire à manger. »

Marion, Noémie et Mégane habitent l’immeuble en face de celui de Thomas, place de l’Esplanade. (Photo doc. remis).

À leur balcon, Marion et ses colocataires ont accroché un drapeau alsacien et cette pancarte : « Tous soudés, tous sauvés ». Les trois filles disent ressentir une « énorme solidarité dans le quartier » depuis le début du confinement, le 17 mars. Elles échangent avec leurs voisins, un couple de personnes âgées, avec qui elles n’avaient jamais parlé auparavant. Et depuis les sessions musique à 20h, « les gens sourient et se font coucou, d’un balcon à l’autre, d’un immeuble à un autre. Ça n’était jamais arrivé auparavant », assure Marion.

Les voisins au balcon… pour profiter du bruit

« Ça tisse un lien », abonde Pierre. Cet ingénieur de 62 ans habite l’appartement juste au-dessus de celui de Thomas. Tous les soirs, avec sa femme et son fils, il est au rendez-vous sur le balcon. Il vit à l’Esplanade depuis 27 ans, un quartier à « grande mixité sociale, entre HLM et appartements privés ». Pendant cette période du confinement, il se dit « privilégié » :

« On n’imagine pas ce que vit le personnel hospitalier au quotidien, c’est un sacerdoce pour eux. Bien sûr que pendant ces quelques minutes de musique on va penser à nous, mais on pense aussi à eux. L’action de Thomas fédère le quartier et avec le confinement, on ne s’imagine pas forcément les situations personnelles de chacun, c’est un peu anxiogène. »

« Ça permet de ne pas me sentir seule »

Alyssa vit dans l’immeuble en face de celui de Thomas. À 20 ans, elle vit son confinement en solo et attend ce rendez-vous de fin de journée avec impatience : 

« Même si on fait des facetime (appels vidéos à deux, ndlr) toute la journée, cette initiative permet de ne pas se sentir seule. Pendant 20 minutes on a l’impression d’être à une grande fête tous ensemble. C’est pour moi l’une des seules choses programmées de la journée : sortir sur le balcon, voir du monde, remercier les soignants et danser. »

La jeune femme vit depuis deux ans dans le quartier et a la sensation que cet interlude musical a unifié les blocs d’immeubles qui encadrent la place de l’Esplanade : « c’est comme si on était déjà tous liés, alors qu’à la base, on ne se connaît pas. »

Sur les balcons, les habitants dansent, chantent, d’autres en profitent pour voir un peu de monde. (Photo : doc. remis)

Pas une « cour de récréation à ciel ouvert », prévient la police

Après avoir vu certaines images sur les réseaux sociaux où des passants dansaient sur la place, la police nationale du Bas-Rhin a réagi auprès de Rue89 Strasbourg. Si les autorités saluent l’intention louable du jeune homme, elles préviennent que l’hommage de 20h ne doit pas se transformer « en cour de récréation à ciel ouvert » avec des contacts rapprochés.

C’est d’ailleurs ce qui a fait réagir Thomas, qui a renoncé à faire son petit concert mardi 14 avril : « Lundi soir, il y avait trop de monde sur la place, des gens trop proches les uns des autres, qui nous filmaient. Du coup, on a applaudi, et c’est tout ». Une réaction comprise et soutenue par les riverains : « J’ai trouvé ça vraiment bien qu’il annule. Pour s’en sortir, il ne faut pas sortir ! », abonde Pierre.

Et après le confinement ? « On ira boire un verre avec Thomas et ceux qui voudront se joindre à nous », lancent Marion et ses colocataires. Quant à Thomas, il imagine déjà organiser une fête sur la place en bas de chez lui. Pour tout le quartier. Si cette place se mettait à vibrer, ce serait une première…

L'AUTEUR
Ophélie Gobinet
Ophélie Gobinet
Journaliste indépendante. Le train Paris-Strasbourg est mon ami. Sujets société, jeunesse, éducation, inégalités. J'aime aussi écrire sur la culture hip hop de Strasbourg et d'ailleurs.

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