Européennes : comment faire campagne quand tout le monde s’en fout
Politique 

Européennes : comment faire campagne quand tout le monde s’en fout

L'intérieur du Parlement européen (Photo Cédric Puisney / Wikimedia Commons / cc)

L’intérieur du Parlement européen (Photo Cédric Puisney / Wikimedia Commons / cc)

Les sondages prédisent une abstention record aux élections européennes. Dans les états-majors de campagne, militants et candidats s’arrachent les cheveux pour faire exister le débat européen, une vision à 10-15 ans de l’Europe quand la France sort des élections municipales, est à moitié en vacances ou concernée par des problèmes bien plus urgents. Plongée au sein de la campagne impossible.

Être candidat aux élections européennes dans l’Est de la France, c’est se trouver chaque jour de mai dans un endroit différent : Sarrebourg, Thionville, Villechaud… Pas le choix, à trois semaines de l’échéance, il faut serrer des mains par milliers et se montrer parce que dans les états-majors de campagne, on ne sent guère l’enthousiasme des Européens pour les enjeux de ces élections.

Du coup, les candidats sont sur tous les fronts : 18 départements, 5 régions pour la circonscription Est et 8 millions de citoyens pour qui l’Europe est au mieux un fourre-tout technocratique, au pire la responsable de tous les maux. Directeur de campagne de Nadine Morano (tête de liste UMP – PPE), Olivier Gadan déroule une campagne intense avec l’ambition de rappeler que l’Europe existe là où on ne la soupçonne pas  :

« On a tous les jours des visites dans des usines, des installations agricoles… On va là où des fonds européens (Feder / FSE) ont été dépensés et on le rappelle aux gens, qui bien souvent sont surpris. Ils ne savent pas forcément que tel atelier pour travailleurs handicapés fonctionne grâce à des subventions européennes, ou qu’un aménagement a été financé à un tiers par l’Europe… »

Sur son site de campagne, Nadine Morano publie un « bilan de l’UE » qui se résume aux fonds européens dépensés. On apprend ainsi que le Bas-Rhin a reçu 605 millions d’euros pour soutenir 1 437 projets en provenance du Fonds social européen (FSE) ou du Fonds européen de développement régional (Feder). Et tant pis pour le reste du bilan européen, le travail de fourmi des députés européens dans la protection des citoyens, l’environnement, l’industrie ou la démocratie supra-nationale, le site de Nadine Morano n’en fait aucune mention. Issue du groupe majoritaire, le Parti populaire européen (PPE, la droite), Nadine Morano s’est préparée à défendre le bilan de la Commission mais personne ne l’interpelle sur les enjeux européens comme le montre ses vidéos de campagne.

Vacances, ponts et sortie des municipales… ça fait beaucoup

Déjà complexe, la campagne 2014 pour les élections européennes est plombée par d’autres facteurs : des vacances pour deux zones dans la circonscription Est, les ponts du mois de mai, et elle débarque peu de temps après les élections municipales. Du coup, les équipes de militants sont rincées, voire carrément démotivées comme au Parti Socialiste. Ainsi les militants PS de Reims ne veulent plus entendre parler d’élections après la défaite très mal vécue d’Adeline Hazan (PS) face à Arnaud Robinet (UMP), surtout si c’est pour se reprendre une deuxième claque avec un vote sanction contre un gouvernement français qui bat des records d’impopularité.

Directrice de campagne d’Édouard Martin (tête de liste PS / PSE) et de Catherine Trautmann, Marie Kah reconnaît qu’il est compliqué de remettre en branle la machine socialiste :

« C’est la course, il faut être partout en très peu de temps et c’est vrai que les militants ont beaucoup donné pendant les élections municipales. Et puis c’est compliqué d’expliquer aux Français que certes, le PS est au gouvernement en France, mais dans l’opposition au Parlement européen… Alors mobiliser pour organiser des opérations de porte à porte, de tractage, c’est très difficile. Mais bon, notre planning est tenu et on focalise sur des aspects très pratiques, comme l’élection du futur président de la Commission par les eurodéputés. »

Thème interdit : les institutions européennes

Mais quelle est la portée de cet argument quand le citoyen n’a jamais entendu parler du président de la Commission, ou même de la Commission tout court ? Les équipes de campagne paient des années de sous-information de la politique européennes. Sur les marchés, il est rare l’électeur qui fait la différence entre le Conseil européen, la Commission européenne, son président et le président du Parlement européen… Alors il faut parler d’autre chose.

Codirecteur de campagne de Sandrine Bélier (tête de liste EELV / EE), Éric Schultz, par ailleurs adjoint au maire de Strasbourg, ne veut pas pour autant lâcher les thèmes européens, qui ont contribué au relatif succès des écologistes en 2009 :

« On reste sur les enjeux européens, on ne parle que de ça même si on sent bien qu’il n’y a pas un enthousiasme délirant pour ces élections. On le voit notamment lors des meetings, on a démarré la campagne à Strasbourg le 16 avril avec 180 personnes dans la salle… et c’est un constat que font tous les partis. Personne n’a trouvé la formule magique pour mobiliser : on parle d’Alstom mais pas de politique industrielle européenne… On aurait besoin de 2 à 3 mois de plus, ne serait-ce que pour déminer le discours anti-Europe des souverainistes et des nationalistes ».

Quelques semaines de plus, c’est aussi ce qu’aurait bien aimé Mounia Benaili, directrice de campagne de Gabriel Amard (tête de liste Front de Gauche), pour mettre en place une contre-campagne sur le net :

« On assiste à une belle unanimité des « oui-ouistes » sur les plateaux télé, toujours la même rengaine : “il faut réduire les déficits, on peut pas faire autrement…” En 2005, pendant la campagne sur le traité constitutionnel européen, une mobilisation sur Internet avait permis de démonter l’unanimité du discours dominant. Mais là, en cinq semaines, la campagne n’a pas suffisamment de temps pour poser le débat et mobiliser via des forums et des groupes sur Internet ! Donc c’est terrain terrain terrain. »

L’ennui c’est que malgré ce rejet en 2005, des dispositions prévues par le traité constitutionnel ont tout de même été adoptées par les États directement, avec le traité de Lisbonne. Ceux qui s’étaient mobilisés alors s’en souviennent, et l’idée que l’Europe se fait sans ses citoyens progresse. En toute fin de législature, les eurodéputés ont tout de même adopté un texte incluant deux dispositions qui devraient résonner directement aux oreilles des citoyens : l’affirmation de la neutralité du net, contre les opérateurs, et la suppression des majorations pour l’itinérance des données en Europe (data roaming). Pas sûr que ça suffise à mobiliser les électeurs.

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L'AUTEUR
Pierre France
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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