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Partir de l’intimité pour parler à l’humanité : cinq histoires de famille à Stimultania
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Étudiants et étudiantes du Master Critique-Essais de l'Université de Strasbourg, à la rencontre de la scène culturelle régionale, nous mêlons regard critique et sensibilité curatoriale sur l'actualité artistique.
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Partir de l’intimité pour parler à l’humanité : cinq histoires de famille à Stimultania

par Thomas Bernolin.
Publié le 6 novembre 2022.
Imprimé le 09 décembre 2022 à 06:47
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Cinq auteures poursuivent leur exploration du thème de la famille dans l’exposition « Cinq histoires de famille » à Stimultania, jusqu’au 7 janvier. Focus sur les écritures singulières d’un sujet qui hante.

Conter la famille, les familles. Déjouer un portrait de famille heureux et unifié. Entre les quatre murs de Stimultania, la curatrice Céline Duval dirige cinq auteures ayant pour trait commun d’avoir collaboré avec les Filigranes Éditions sur le thème de la famille. Alexandra Bellamy, Sylvie Hugues, Catherine Poncin, Rima Samman et Laure Vasconi, réunies dans l’exposition « Cinq histoires de famille », introspectent leur passé trouble et troublant. 

Cinq histoires de famille est une plongée sinueuse dans les abîmes des auteures. À mille lieues des canons esthétiques des représentations de la famille, elles élaborent des récits alternatifs aussi confidentiels qu’universels. Maniant le médium photographique — mais pas que — à des fins cathartiques voire thérapeutiques, les artistes dévoilent la survivance sinon la récurrence de fantômes. En interrogeant leurs souvenirs, elles matérialisent le retour du refoulé et mettent à nu des secrets intimes et souterrains.

Un riche dialogue se profile entre les particularités des narrations grâce à une scénographie tentaculaire qui répartit les cinq histoires dans des espaces semi-ouverts. Depuis le centre, le cœur de la pieuvre, une vue d’ensemble de l’exposition interconnecte les singularités en une unité. Cette libre communication tempère la densité émotionnelle des chroniques. Elle élimine le risque d’étouffement suscité par la présentation éparse des fragments intimistes. Un agencement spatial en partie cloisonné qui, de façon astucieuse, contrarie peut-être le discours angoissé blâmant l’omniprésence des images.

Vue d’exposition, séries El Pueblo, Par Monts et Vallons, et L’Amour se porte autour du cou (photo Thomas Bernolin)

L’épreuve du temps

En proposant un laboratoire visuel qui croise les recherches, commandes et esquisses artistiques de Laure Vasconi, « L’Après-jour » se déroule tel un parchemin moderne. L’auteure édite un montage de mémoires instantanées d’une sensibilité esthétique étonnante. Quitte à déclencher une forme sous-jacente de voyeurisme, d’intrusion dans le cadre privé, que la photographie n’exclut jamais totalement de son dispositif.

Par ce carnet de route qui défie la chronologie, Laure Vasconi s’exprime au nom de toutes et tous. Elle compose une prose visuelle sur la construction de l’identité, un chantier qui passe par la création individuelle. 

Ici, il n’y a pas de mise en garde alarmiste sur la dangerosité des flux continus. L’artiste se met à distance d’une critique convenue sur la quantité ou la valeur de l’image. Peu importe leur provenance, l’utilité parfois élémentaire qu’on leur assigne, les archives témoignent d’une volonté commune d’inscrire le moment présent. Ces documents survivent aux décennies, car ils disent d’abord quelque chose de nous.

Vue d’exposition, série L’Après-jour (photo Thomas Bernolin)

Après une immersion dans les Archives départementales de l’Orne, Catherine Poncin décide de composer littéralement, avec son projet « Par Monts et Vallons », des dyptiques à la croisée du réel et du fictif. Elle rencontre quelques habitants du département qui lui confient, non sans réticence, leurs albums de famille. À ces extraits, elle associe, par une pratique de collage, des prélèvements des fonds patrimoniaux.

Les anomalies de certains clichés – orbes de lumière (cercles transparents), flou – séduisent par leur aspect accidentel et attribuent étrangement une sorte de pureté à la matière « détériorée ». Il faut parfois se pencher, s’éloigner, approcher le visage du bord, pour identifier les subtiles opérations de collage.

Le dévoilement d’un paysage et d’un temps révolus assure le pouvoir illusoire d’immortalisation de la photographie. À l’instar du « split-screen » cinématographique (divisions de l’écran en plusieurs cadres), l’épatante discrétion de l’assemblage de deux époques différentes échafaude un circuit en dehors du temps.

Vue d’exposition, série « Par Monts et Vallons » (Photo Thomas Bernolin)

Chasser les maux par des mots

Le bal des spectres débute et se conclut par « L’Amour se porte autour du cou » de la cinéaste Rima Samman. Le titre rappelle non sans coïncidence la bande originale du Peau d’Âne de Jacques Démy (1970), tant le style plastique de l’artiste perpétue l’imagerie enchantée du conte de fées. L’expérience ludique côtoie une esthétique du merveilleux par l’apport d’une colorimétrie saturée sur le matériau noir et blanc issu de photographies personnelles, de prélèvements d’archives de cousins, tantes, oncles, etc. Le geste « infantile », qui remémore le gribouillage ou le coloriage, permet surtout à l’artiste de dessiner une trace subjective sur des empreintes impersonnelles. 

Vue d’exposition, série « L’Amour se porte autour du cou » (photo Thomas Bernolin)

Pas d’enjeu résurrectionnel en vue. Remodeler une histoire vécue pour exalter les souvenirs collectifs, voici ce qui prime pour la petite fille de jadis. Par le recours à une amusante palette de couleurs contrastantes, elle met en scène une mémoire qui traduit les effets de la distance sur l’immuabilité fantasmée des relations familiales.

« À l’instant où tu rentreras dans la salle d’exposition, où tu auras posé tes pieds au centre de la scène-pieuvre, tu convoqueras ta propre histoire, tu penseras à Solange, Saïd, Patou, à ton oncle numéro deux et aux cinq autres. Tu penseras que tout s’emboîte aussi, que tout est là. Que tout peut être dit. Oui. Tes histoires. »

Céline Duval, curatrice de l’exposition

Une démarche introspective que Sylvie Hugues aborde dramatiquement dans la série segmentée « El Pueblo », une frise mêlant quinze photographies de ses parents et quinze souvenirs manuscrits. Un licenciement violent et spontané ravive en elle un cauchemar latent. Au retour d’une sortie scolaire, alors qu’elle vit dans un village près de Valence en Espagne, on lui apprend que sa mère vient d’être victime d’un féminicide causé par son deuxième mari, un policier. Elle doit alors quitter son pays à l’âge de douze ans.

À la douleur du deuil se superpose celui de l’exil. C’est en pistant et en enquêtant sur les raisons du passage à l’acte de son beau-père que Sylvie Hugues absorbe et digère la brutalité du meurtre. À l’aide d’un album de famille, du jugement du tribunal et de quelques documents jaunis, elle exorcise les démons d’un passé subtilisé en proposant une œuvre autonome et épisodique. 

Vue d’exposition, série « El Pueblo » (photo Thomas Bernolin)

Si le regard se déplace mécaniquement sur les courts paragraphes, la dominance du texte au détriment de l’image s’explique par la présence d’un calque transparent sur les photographies. Il vient obstruer et altérer la visibilité des événements. Une manière simple mais efficace de rendre compte de la naïveté et de la potentielle fausseté des représentations mémorielles mises en exergue par la photographie. 

Enregistrer les fantômes

C’est peut-être dans l’installation de « Bellamy/Bellamy » que les multiples dynamiques de l’exposition fourmillent, fusionnent entre elles, jusqu’à provoquer une intensité sans équivoque. Le projet s’inscrit dans la lignée des récits mythologiques, entrelaçant l’affect et le secret de famille. 

Par son organisation anti-spectaculaire, parsemée et non-linéaire, l’œuvre d’Alexandra Bellamy éclaire une part d’ombre aussi bien frontale qu’abstraite : l’absence de son père biologique. À l’âge de 22 ans, sa mère lui révèle l’identité d’un géniteur inconnu. En soulignant le manque à travers la fétichisation d’un lit double, d’un râteau ayant appartenu à son père, elle reproduit un vide figural qui invite à méditer sur la fonction symbolique de la photographie. C’est aussi en appelant à un imaginaire de la mort, du non-vivant, qu’elle capture les ruines d’Auschwitz sans s’engoncer dans un effet sensationnaliste malvenu. 

En variant les matériaux, allant du dessin enfantin idéaliste jusqu’à une séquence de film fragmentée, Alexandra Bellamy observe le monde qui l’entoure. Elle annote un journal intime qui lui sert d’échappatoire. Mais son point de vue se fait sans jugement ou ressentiment légitime. Après les dix minutes de l’interview dans lequel elle interroge sa mère sur son passé, se dégage une paisible douceur. On entendrait presque l’enfant lui chuchoter : « je ne t’en veux pas ».

Vue d’exposition, série « Bellamy/Bellamy » (photo Thomas Bernolin)

« Cinq histoires de famille » se délecte d’une définition claire et précise de la famille : elle symbolise autant la présence que l’absence, représente à la fois la meilleure et la pire des choses. Une vérité sur laquelle l’exposition ne manque pas de nous éclairer : la famille constitue, in fine le moteur de la genèse artistique.

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Article actualisé le 10/11/2022 à 14h24
L'AUTEUR
Thomas Bernolin
En formation à l’Université de Strasbourg, spécialisé en cinéma. Il s’intéresse notamment au cinéma d’horreur et à la pratique du found footage.

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