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Au Frac Alsace, une exposition sur l’héritage colonial conçue par des étudiants de Strasbourg

Du 14 mars au 21 juin, le Frac Alsace accueille « Parfois revenir en arrière et avancer se confondent ». Une exposition conçue par les étudiants et étudiantes du master critique-essai de l’Université de Strasbourg.

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Au Frac Alsace, une exposition sur l’héritage colonial conçue par des étudiants de Strasbourg
Josèfa Ntjam, Articles indéfinis, de la série Sous la mangrove, 2019, Collection Frac Alsace

Chaque année depuis 2009, le Fonds régional d’art contemporain (Frac) d’Alsace confie aux étudiants et étudiantes de première année du master Écritures critiques et curatoriales de l’art et des cultures visuelles (ECCA), la conception d’une exposition à partir d’œuvres issues des collections des trois Frac du Grand Est (Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne). Ce partenariat est l’occasion de mettre en lumière le dynamisme et la richesse des collections publiques régionales et l’exigence critique développée au sein de l’Université de Strasbourg.

Les étudiant·es élaborent le projet depuis septembre 2025, guidé·es par la pensée de la figure tutélaire de leur promotion : l’écrivaine et universitaire américaine spécialisée dans les études afro-américaines Saidiya Hartman. Du choix des œuvres à la scénographie, en passant par la rédaction des textes et la coordination du montage, les jeunes commissaires expérimentent les différentes dimensions du travail curatorial (aussi appelé commissariat d’exposition) dans des conditions professionnelles et un cadre privilégié.

Lieu de résistance et de réappropriation

En s’appuyant sur l’image de la mangrove – cet espace mouvant, entre terre et eau, qui servait notamment de refuge aux esclaves en fuite –, l’exposition est pensée comme un lieu de résistance et de réappropriation. Il ne s’agit pas seulement de revisiter les héritages coloniaux mais d’en montrer les persistances concrètes dans nos quotidiens.

Rayane Mcirdi, Le Toit, 2018, Collection FRAC AlsacePhoto : ©ADAGP 2026, Paris

Parmi les œuvres sélectionnées, il y a Le Toit (2018), un court-métrage réalisé par Rayane Mcirdi, dans lequel un groupe d’amis discute, fume et joue sur le toit d’un immeuble. En voix off, un narrateur revient sur l’arrestation de Théo Luhaka, brutalement agressé par la police en 2017, puis sur les émeutes qui ont suivi. Le parallèle entre la gravité des faits relatés, la légèreté des images et le ton désinvolte du récit produit un décalage. La violence n’est plus exceptionnelle, elle est quotidienne, banale. L’humour et la décontraction deviennent alors des stratégies de survie face à une réalité menaçante.

De son côté, l’artiste équatorienne Estefanía Peñafiel Loaiza déplace la question de la surveillance et du contrôle vers les frontières tangibles. Sa série de photos Un air d’accueil (2013-2015) est tirée d’images de vidéosurveillance destinées à repérer les migrant·es aux passages entre le Mexique et les États-Unis, ou encore entre la Palestine et Israël. Sur les clichés, capturés en pose longue, les corps sont à peine discernables des paysages, réduits à une vague présence spectrale errant en territoire hostile. L’artiste met ainsi en lumière le paradoxe de la surveillance d’individus constamment observés, mais jamais véritablement considérés. Les paysages fragmentés deviennent ainsi les symptômes d’un monde où l’hospitalité est compromise par les politiques de contrôles, et où la frontière demeure un outil actif de tri et d’exclusion.

Mettre des mots les héritages

Le projet assume donc une dimension résolument engagée car, comme le prescrit Saidiya Hartmann, il est plus que jamais temps de mettre des mots sur les héritages qui entravent encore les promesses de liberté. Née à Brooklyn en 1961 et actuellement professeure à Columbia University, l’écrivaine et théoricienne consacre ses recherches à l’histoire de l’esclavage et à la diaspora africaine, en montrant combien ces héritages continuent de conditionner nos rapports sociaux, souvent à notre insu.

Le titre de l’exposition, « Parfois revenir en arrière et avancer se confondent », en porte déjà la trace : interroger le passé ne relève pas d’un geste commémoratif, mais d’un mouvement simultané vers l’avenir. Il s’agit de faire apparaître les lacunes, les coutures et les silences de l’histoire officielle afin d’y inscrire les contre-récits des voix réduites au silence. Revenir en arrière devient un geste de transformation, une manière de déjouer la linéarité supposée de l’histoire et d’ouvrir des passages entre passés coloniaux et rapports de pouvoir présents.

Commissaires d’exposition : Lina Chtourou, Elfie Creuze, Maémi Delaunay, Elisa Kolb, Romane Louvet, Luane Meziane – Grudenik, Cindy Poignant, Elsa Poulet, Paul Seitz et Elise Tassetti


#Art contemporain

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