Fronts de Neudorf : la Maison de l’Aran condamnée
Société 

Fronts de Neudorf : la Maison de l’Aran condamnée

actualisé le 05/10/2012 à 07h19

Construite en 1911, la Maison de l'ARAN est sur le point d'être démolie (Photo MM)

Demain vendredi, les élus communautaires vont voter l’arrêt de mort de la Maison de l’Association des résidents et amis de Neudorf. Sans l’aval des Bâtiments de France et au grand dam de l’Association des résidents et amis de Neudorf, le bâtiment devrait être démoli avant l’été. Cette maison 1911, unique à Strasbourg, est victime de 20 ans de négligence.

Trop cher. C’est la conclusion de dizaines de réunions et de prises de paroles d’élus ces 20 dernières années. Le projet de réhabilitation de la Maison de l’Association des résidents et amis du Neudorf (Aran), jolie bâtisse du 14 rue Schwanau, symbole de l’entrée dans le quartier de Neudorf, est abandonnée au profit d’une destruction pure et simple, sans doute au début de l’été prochain. Sur l’îlot composé de cette maison 1911 et des immeubles adjacents datant des années 1930, seront construits dans la foulée des bâtiments neufs, qui auront « le même volume et la même emprise » que les anciens, jure l’adjoint au maire en charge de l’urbanisme Alain Jund.

La Ville, un propriétaire négligent

Cette décision récente – lire le compte rendu de réunion de décembre 2011, ci-dessous – de la ville de Strasbourg, propriétaire des lieux, est une grosse déception pour ses défenseurs, occupants ou riverains. Gilles Huguet, président de l’Association des amis et résidents de Neudorf (Aran), installée depuis 1979 au rez-de-chaussée de cette maison construite en 1911, note, résigné :

« Cela fait 20 ans que nous alertons la Ville sur la dégradation de la maison, qui n’a rien fait pour l’entretenir, quelque soit la municipalité, Trautmann-Ries ou Keller-Grossmann. Nous regrettons vraiment cette situation, nous qui sommes très attachés à la maison. Aujourd’hui, on ne se fait plus d’illusion, même si nous ne manquerons pas de nous exprimer en faveur de la réhabilitation pendant l’enquête publique à venir… »

En début de semaine, Gilles Huguet a reçu les clés d’un nouveau local rue de Belfort où l’association, qui fut jadis la seule représentative des habitants de Neudorf, va devoir s’installer pendant les travaux. Le président et la cinquantaine de membres de l’association ont le mois d’octobre pour déménager :

« Ensuite, les bâtiments adjacents devraient être démolis, ce qui risque de faire écrouler la maison. On ne peut plus rester pour des raisons de sécurité. »

Compte-rendu de la réunion de décembre 2011

Un écroulement de la maison qui serait du plus mauvais effet, avant même l’enquête publique et que soit délivré un permis de démolir. C’est pourquoi, assure Philippe Bies, ex-adjoint de quartier et député de la circonscription, « on va essayer de repousser ces destructions pour tout démolir en même temps l’année prochaine ». L’élu socialiste de remarquer :

« C’est vrai que le maire s’est engagé, dès 2000, à préserver cette maison. Mais aujourd’hui, le coût de la réhabilitation n’est pas compatible avec le budget d’une telle opération. La collectivité va conserver le rez-de-chaussée [pour y installer des locaux associations, dont l’Aran, ndlr] et injecter 200 à 250 000€ dans le projet, contre 900 000€ s’il avait fallu démonter et remonter la maison… »

Comment expliquer que rien n’ait été fait ces 20 dernières années ? Philippe Bies évoque « la négligence » de la collectivité, arguant que « quand aucun élu ne suit un dossier, il n’avance pas ». Pierre Deutsch, responsable de la commission patrimoine de l’Association des Amis du vieux Strasbourg accuse la ville d’être « un mauvais propriétaire, qui laisse pourrir son patrimoine sur pieds… ou sur fondations ».

La Maison de l'Aran en 2001, vue de l'immeuble d'en face (Photo Archi-Strasbourg)

Pas de recours à prévoir du côté des associations

Il y a pourtant fort à parier que ni les Amis du vieux Strasbourg ni l’Aran ne viendront mettre des bâtons dans les roues des promoteurs déjà sélectionnés pour ériger leurs bâtiments neufs sur la place de l’Etoile. Pierre Deutsch confirme :

« Même si nous aimerions que cette maison soit sauvée, je ne crois pas que nous nous engagerons dans un contentieux pour la sauver, comme l’avons fait par exemple pour la façade XVIIIe siècle dans le projet du Printemps, place de l’Homme-de-Fer. Elle ne vaut pas suffisamment le coup… »

Un architecte tente de mobiliser

L’une des obstructions pourrait venir d’un architecte, le neudorfois Pierre Kern, qui fait circuler une pétition et tente de récolter quelques signatures. Si l’homme n’est pas pris au sérieux par les décideurs, il n’en est pas moins déterminé. Son argumentaire tourne autour de la défense du patrimoine des faubourgs :

« Je ne lâcherai pas ! Je créerai un mouvement populaire comme il n’y en a jamais eu à Strasbourg ! C’est inadmissible que les politiques sacrifient une à une les entrées des quartiers populaires, à Neudorf comme à Kœnigshoffen, et s’assoient sur 100 ans d’histoire du patrimoine.

Les gens aujourd’hui ont besoin de repères, de s’identifier par rapport à un lieu… Avec la décision de démolir la Maison de l’Aran, il y a un malaise qui se crée : ce projet se fait avant tout pour les promoteurs privés, alors que 100% des riverains avec qui j’en ai parlé sont d’accord avec moi. Je ne dis pas qu’il faut tout garder, mais il faut conserver l’identité des sites… »

Pierre Kern a traité unanimement les élus de « traîtres » au dernier conseil municipal. Il a été expulsé du balcon dans la foulée.

Le 14 rue Schwanau ne ressemble en rien aux maisons du quartier (Photo MM)

Pas « d’aval de principe » de l’architecte des bâtiments de France

Du côté des Bâtiments de France, l’architecte en chef (ABF) Serge Brentrup a souhaité en revanche mettre les points sur les « i ». Alors qu’en conseil municipal, l’adjoint à l’urbanisme Alain Jund affirmait que cette destruction se ferait avec « l’aval de principe de l’architecte des bâtiments de France, pourtant très sourcilleux par rapport au patrimoine de cette ville », ce dernier nous écrit :

« Je dois vous préciser que je n’ai pas donné mon aval. Je me prononcerai quand j’aurai le dossier de permis de démolir, qui ne devrait pas arriver avant la fin de l’année. Pour l’heure et après une visite sur site, je n’ai pu constater que l’état de dégradation avancée, en l’absence de mesures conservatoires sur la maison. »

L’avis de l’ABF est essentiel dans cette procédure, puisque la Maison de l’Aran se trouve « en abord » (dans un périmètre de 500 mètres) d’un bâtiment classé, la Maison Bowé, route du Polygone. Une lucarne pour sauver ce vestige du Neudorf du début du XXe siècle, sa tourelle d’angle, son plan en L, son jardinet ? Même si un avis négatif pourrait être du plus mauvais effet, pas sûr qu’il contrebalance les appétits suscités par la pression immobilière dans le secteur.

Autour des immeubles inhabités, l'accès est désormais interdit (Photo MM)

Après le vote de vendredi en Conseil de CUS, levant l’interdiction de démolir l’édifice, le calendrier des pouvoirs publics sera serré, à un an à peine des élections municipales : enquête d’utilité publique en novembre et décembre 2012, nouvelles délibérations en conseils municipal et de communauté en février 2013, puis délibération sur l’opération de démolition à proprement parlé.

Le permis de démolir pourrait être délivré en mars, suivi d’une « purge des recours » pendant deux mois. Si ce timing est respecté, la démolition devrait intervenir aux alentours du mois de juin. A moins que…

L'AUTEUR
Marie Marty
Marie Marty
Journaliste indépendante, co-fondatrice de Rue89 Strasbourg. Membre de l'association des Journalistes - écrivains pour la nature et l'écologie.

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