Géothermie à la Robertsau : Strasbourg ne sait plus sur quel pied danser
Environnement 

Géothermie à la Robertsau : Strasbourg ne sait plus sur quel pied danser

actualisé le 28/03/2016 à 21h23

Le site de Soultz-sous-Forêt (Photo Pole Energivie)

Le site de Soultz-sous-Forêt (Photo Pole Energivie)

Malgré la promesse d’un avis défavorable de la municipalité, l’enquête publique pour le projet de géothermie au port au pétrole de Strasbourg démarre le 15 avril. La société Fonroche a toujours l’intention d’exploiter le site près de la Robertsau. Ce sera au préfet de décider de l’avenir du projet, sachant que le gouvernement pousse pour cette nouvelle énergie. La Ville veut surtout temporiser.


Les opposants à la géothermie près de la Robertsau ont crié victoire trop tôt. Le 10 mars, le premier adjoint Alain Fontanel, alors candidat PS aux élections départementales sur le canton 4 qui englobe la Robertsau, avait déclaré que la municipalité donnerait un avis négatif à l’enquête publique. Mauvaise compréhension des uns ou emballement des autres, l’annonce lors d’une réunion électorale avait donné l’impression que le projet de forage profond était abandonné, pour ne pas dire… enterré.

Sauf que lorsqu’il s’agit de creuser, on regarde dans le code minier. Un texte qui relève de l’État français et non des communes. La Ville de Strasbourg et l’Eurométropole n’ont qu’un avis consultatif. Olivier Bitz, adjoint au maire aux Finances et candidat (PS) sur le canton 5, également présent à cette soirée, avait ajouté que le Ville n’achèterait pas d’électricité, ni de chaleur issue de ce lieu. Histoire que le message auprès de Fonroche soit bien clair.

Fonroche, toujours partant pour exploiter le site

Mais ces déclarations n’ont pas découragé la société Fonroche d’exploiter le site, comme l’explique le directeur Jean-Philippe Soulé :

« On n’a pas été surpris par la position de la municipalité, mais on a été très surpris par un article qui donnait l’impression que c’était abandonné définitivement. Nous prendrons acte de la décision, mais l’enquête doit d’abord se dérouler. Il y a des questions légitimes sur cette technologie et nous serons en mesure d’y apporter les réponses. Nous sommes responsables, si nous présentons un dossier, ce n’est pas pour mettre en danger une population. Et même si on a l’autorisation, un contrat peut toujours être remis en cause si les bonnes conditions d’exploitation ne sont plus réunies. Ce n’est pas notre seul projet, nous avons déposé sept permis en France. Ce serait dommage que la Ville de Strasbourg n’achète pas de cette énergie car elle en a besoin, mais sur le port et à Kehl, il y a d’autres industriels qui peuvent être intéressés. »

L’avis « d’enquête publique pour demande d’autorisation de travaux miniers au Port autonome de Strasbourg » a été publié le 31 mars. Elle se déroulera du 15 avril au 18 mai inclus. Elle concerne des travaux de recherche, qui seront suivis par des demande de forage, puis d’exploitation. Cette enquête, initialement prévue pour janvier, avait d’ailleurs été repoussée pour ne pas interférer avec la campagne des élections départementales. Les six candidats du canton 4 s’étaient prononcés contre le projet.

Comme attendu, la société a aussi déposé un avis pour le site d’Eckbolsheim, tandis qu’Électricité de Strasbourg compte exploiter des sites à Illkirch-Graffenstaden et à Mittelhausbergen. Toutes ces enquêtes se dérouleront au même moment, mais ces autres lieux génèrent moins de protestation. À l’issue de l’enquête, les commissaires enquêteurs émettent un avis favorable ou défavorable, mais peuvent aussi formuler des recommandations, parfois impératives, c’est-à-dire des conditions obligatoires pour que les projets se réalisent.

Les détails de l’enquête publique pour la géothermie au port aux pétroles

Les informations de l'enquête publique.

Les informations de l’enquête publique.

Des associations de riverains ou de simples habitants s’inquiètent du forage dans ce lieu, car il est classé dans une zone Séveso, c’est-à-dire à proximité de sites de stockages où se trouvent des matières explosives. Ils répètent qu’ils ne sont pas contre la géothermie en tant que telle, qui vise à utiliser la chaleur des sous-sols de la terre à l’horizon 2050, mais contre cet emplacement particulier. Entre un site décrit comme potentiellement explosif et à sécuriser d’un côté, et de l’autre un permis d’y creuser à 3 000 mètres de profondeur, l’incompréhension domine.

En plein PPRT

Le site doit d’ailleurs d’ailleurs être sécurisé dans le cadre d’un Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) qui n’est pas encore commencé et déjà attaqué au tribunal administratif, également par des associations de riverains. Le PPRT est lui-même issu d’une loi dite Bachelot votée en 2003 pour protéger les populations proches de sites industriels, suite à l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en 2001.

Bertrand Hirtz, avait fait campagne aux élections départementales en tant que « divers droite » sur ce canton, avec cet argumentaire. Il est d’autant plus inquiet que c’est l’entreprise Fonroche et non Électricité de Strasbourg (ÉS) a déposé un dossier sur ce site :

« La technologie de la géothermie n’est pas encore mature pour une exploitation sans risque. Une entreprise comme Fonroche cherche à se reconvertir, car les panneaux solaires ne sont plus subventionnés comme avant. Elle donc plus pressée d’avoir un retour sur investissement qu’Électricité de Strasbourg, qui est adossé à EDF et qui n’a pas besoin de ce marché au plus vite pour assurer sa survie. Quand ÉS commencera l’exploitation, c’est qu’elle sera vraiment prête. »

Les dépôts d’avis d’enquête ont d’ailleurs amené les deux sociétés à demander des permis le plus vite possible, ce qui n’a pas manqué d’occasionner des tensions entre les deux groupes, rapportent plusieurs sources proches du dossier. Si le site de la Robertsau est la raison des protestations, pourquoi ne pas creuser ailleurs ? Bertrand Hirtz a aussi sa réponse :

« Cet emplacement est plus rentable car il sera raccordé directement aux réseaux de chaleur de l’Esplanade, du Wacken, de Kehl. À Rittershoffen (autre site de géothermie ndlr) le site est à 15  kilomètres du réseau de chaleur pour l’éloigner des habitants. Le raccordement a coûté 15 millions d’euros. C’est une somme, mais de combien serait l’indemnisation des populations en cas d’accident ? Ce n’est même pas estimable. Personne ne serait opposé à ce que le puit soit à 15 kilomètres de Strasbourg, comme à Herrlisheim. »

L’ampleur de la mobilisation influera sur la décision

Fonroche rétorque que sa technologie est sûre, mais les échecs de quelques projets similaires en Suisse comme en Allemagne restent dans les esprits. Une brochure de 32 pages de la société Fonroche vise à répondre aux inquiétudes, en montrant en quoi ces problèmes sont différents des situations strasbourgeoises.

Pour Bertrand Hirtz, la mobilisation doit se faire maintenant :

« Cette enquête est charnière, car si les travaux de recherche et les premiers millions sont engagés, les autorisations ne vont pas s’arrêter lors des demandes forage (phase 3/4 ndlr), puis d’exploitation (phase 4/4 ndlr). Plusieurs associations ont cessé d’être mobilisées car elles ont cru que c’était terminé, mais je continue à l’être. La présence des citoyens lors des consultations est importante. S’il n’y a que quelques dizaines de personnes, les commissaires enquêteurs estimeront que la population n’est pas concernée, mais si beaucoup de personnes font part de leurs réticences, alors ils pourront émettre des réserves. »

Avis négatif de la Ville ? Plus si sûr…

La Ville déclare encore officiellement qu’elle fera valoir son opposition lors de cette enquête publique. Alain Jund, adjoint au maire (EELV) en charge de la transition énergétique à la municipalité comme à l’Eurométropole cherche surtout l’apaisement et reste plus nuancé :

« Il faut que le débat se fasse de manière ouverte et transparente. La géothermie est une source d’énergie importante pour l’avenir, mais j’ai toujours dit que le principe de précaution serait appliqué. À l’issue de l’enquête publique, selon les conclusions, on se reposera la question de l’avis que l’on donnera. Entre la position du maire, les réticences des citoyens et celles autour du site, ce serait une maladresse de vouloir commencer par le port aux pétroles. On peut imaginer que l’enquête mette comme réserve que le PPRT soit d’abord réalisé avant que les recherches puissent commencer. On est plutôt dans un horizon entre 5 et 8 ans. Il n’est de toute façon pas possible de travailler sur tous les puits en même temps, car cela coûte trop cher. Le projet le plus mûr est celui d’Illkirch-Graffenstaden lancé dès 2009 et qui est mieux accepté. Mais le débat à évolue. En octobre, la géothermie était associée aux problèmes rencontrés à Lochwiller, qui était de la géothermie de particuliers et à basse température, il y avait aussi des réticences vis-à-vis de la sismicité ou de la radioactivité. Ces questions ne se posent plus. »

Pour Bertrand Hirtz, si la Ville voulait vraiment bloquer le projet, elle le pourrait au niveau du Port autonome qui lui appartient et où se trouve le port au pétroles :

« La Ville peut bloquer le projet car elle doit délivrer une autorisation d’accès, une autorisation de travaux en surface et assurer que le propriétaire actuel reste propriétaire lors des travaux ce qu’elle pourrait faire en dénonçant le bail. »

La Ville rétorque que c’est l’État qui est majoritaire au Port autonome qui et décide de ce qui se fait ou non. En fait, c’est plus compliqué : sur les 21 membres du conseil d’administration, six représentent la Ville, six sont là pour l’État, un pour la Région Alsace et un pour le Département du Bas-Rhin, tandis que trois représentent le personnel et trois le Port de Kehl. Difficile de trouver un consensus avec tant d’acteurs, surtout quand une bonne part cherche encore sa position définitive.

Fonroche confiant grâce aux signaux du gouvernement

Autre signal positif que relève Jean-Philippe Soulé de Fonroche, l’annonce le 30 mars par Ségolène Royal de la création d’un fonds de développement d’argent public et privé de 50 millions pour la géothermie appelé Geodeep.

« Comme il s’agit de gisement très profond, on ne peut être certains de la quantité exacte d’énergie et de chaleur qu’on trouvera au moment où l’on réalise les investissements. C’est un signal positif pour les investisseurs dans cette énergie. »

Ce mardi 7 avril, alors qu’une polémique sur un rapport non-publié sur l’utilisation du gaz de schiste éclatait, la ministre de l’Écologie a de nouveau insisté via le réseau Twitter que l’avenir réside dans la géothermie :

Même au port aux pétroles de Strasbourg ? Le préfet du Bas-Rhin tranchera suite à l’enquête. Il aura au maximum un an, bien que la réponse soit davantage attendue pour septembre 2015. Le genre de décisions lourde de conséquences à plusieurs millions, qui risque de remonter auprès des ministères concernés…

On imagine mal le préfet et le gouvernement PS se payer le luxe d’un affrontement direct sur ce dossier mis en avant, au sein d’une grande ville française, qui plus est dirigée par des socialistes. La Ville compte bien faire valoir sa position, mais sera-t-elle alors favorable ou défavorable ? Passée les élections, rien n’est plus sûr. Les paris sont ouverts. Et les habitants auront peut-être leur mot à dire.

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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