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À Hayange, le Rassemblement national s’est enraciné, sans rien améliorer
Politique 

À Hayange, le Rassemblement national s’est enraciné, sans rien améliorer

par Danae Corte.
Publié le 21 avril 2022.
Imprimé le 18 août 2022 à 21:36
6 643 visites. 4 commentaires.

Lors des élections municipales de 2014, Hayange était la seule ville du Grand-Est à basculer à l’extrême droite. Réélu maire dès le premier tour en 2020 avec 63% des voix, Fabien Engelmann flatte la minorité d’habitants qui votent, les personnes âgées, avec des mesures clientélistes et visibles. Largement en tête au premier tour, Marine Le Pen y remportera-t-elle le second cette fois-ci ?

En dépit du soleil qui colore la place ce samedi 16 avril, le marché de Hayange fait pâle figure avec ses cinq stands : un fleuriste, un maroquinier, un vendeur de vêtements, un traiteur et un vendeur de fruits. Quelques habitants, surtout des personnes âgées, tournent autour des tentes grises dans l’espace confiné entre le parking et la mairie. En 2014, les 16 000 habitants de cette ville du nord de la Moselle ont élu un maire du Front national, Fabien Engelmann. En 2020, ils l’ont réélu dès le premier tour avec 63% des suffrages exprimés.

René, 67 ans, travaillait à la blanchisserie juste derrière la place du marché. Interrogé sur l’élection présidentielle, il réagit spontanément : « Moi je vote RN et je vote Front national depuis mes 18 ans ! » Il ne sait pas dire pourquoi il a commencé à voter Front national, mais il trouve que Marine Le Pen parle à « tout le monde » :

« J’écoute les informations et j’entends les journalistes pleurer juste parce que c’est Marine Le Pen. Je trouve qu’on ne peut pas juger tant qu’elle n’a pas été au pouvoir. Macron, comme tous les autres, on a jugé. Pour moi il y a des gens qui ne sont pas contents et qui retournent leur veste en revotant pour lui… surtout les retraités. Macron ne va rien faire pour nous. Il habite à Paris et tout ce qu’il fait c’est pour les riches. »

René, Hayangeois de 67 ans, revendique son vote au Rassemblement national. (Photo Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc)

À Hayange et en Moselle, le RN progresse

À quelques pas de la mairie, Christelle se promène avec ses enfants. L’agent d’entretien de 46 ans vote Rassemblement national avant tout pour s’opposer au président et candidat Emmanuel Macron :

« Je ne sais pas dire exactement quelles sont les idées du Rassemblement national. Je sais que je ne suis pas d’accord sur les politiques d’immigration, mais sinon il n’y a rien qui me vient. »

Christelle et René sont loin d’être les seuls Hayangeois à soutenir le parti d’extrême droite. Au premier tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen est arrivée en tête des suffrages dans la commune, avec 38,62% des voix. Dans toute la Moselle, la candidate d’extrême droite est également première du premier tour avec 30,37%, en progression par rapport à 2017 où elle avait déjà obtenu 28,35% des voix.

Un vote contradictoire avec le passé de la ville

Pourtant, deux villes voisines de Hayange, Knutange et Serémange-Erzange, sont dirigées par des maires communistes et la maire de Nilvange est Divers Ecologiste. La communauté d’agglomération du Val de Fensch dont Hayange fait partie est majoritairement composée de vice-présidents socialistes et communistes.

Pour Gilles Wobedo, conseiller municipal d’opposition « Hayange en harmonie », ce vote majoritaire à l’extrême-droite dans les villes de la vallée est paradoxal :

« C’est un territoire qui a vécu de grandes vagues de migrations de travailleurs dans les années 70, à l’époque de la sidérurgie. Encore aujourd’hui, on est à 15 kilomètres du Luxembourg qui fait vivre un tiers de la population locale de travailleurs transfrontaliers. Mais il y a quand même des gens pour voter pour un parti qui veut la fermeture des frontières… » 

« On élit un maire, pas un parti »

Pour Dalia (le prénom a été modifié), une retraitée rencontrée dans une ruelle du centre-ville, voter pour le candidat Rassemblement national aux élections municipales ne signifie pas adhérer aux idées du parti :

« Je ne suis pas pour Marine Le Pen du tout, je suis plutôt Pécresse. Mais pour le maire je n’ai rien à dire. Il est très gentil et fait beaucoup pour la ville, c’est plus propre et plus calme. Il y a une opposition mais qui n’a pas proposé grand-chose à part aller chercher les enfants à l’école pour les emmener à la piscine. »

Depuis son élection, Fabien Engelmann a mené une politique sécuritaire avec l’installation d’une trentaine de caméras de vidéosurveillance. En avril 2022, le conseil municipal a de nouveau alloué une rallonge de 90 000€ au dispositif. Le maire a aussi renforcé la verbalisation sur la mendicité dans la ville. Dalia approuve :

« Il n’y a plus de problème avec les gens qui boivent devant le Match. C’est vrai qu’il fait beaucoup pour les vieux. »

Bernard, ancien sidérurgiste à l’usine de Florange revient de ses courses matinales. Pour lui, Fabien Engelmann a fait ses preuves :

« Au début on avait tous peur parce que c’était l’extrême droite, mais au final rien n’a changé dans cette ville. Le maire a tout de même réglé mes affaires personnelles de voisinage. C’est un maire présent pour ses habitants contrairement au maire PS qui était resté 17 ans. Dans les petites villes comme Hayange, on élit une personne, pas un parti ».

Certains commerces du centre-ville de Hayange ferment, comme le New Discount en 2015. (Photo Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc)

« Ça vit pas trop quoi » 

Delphine gère le PMU en face de la place du marché. Sa terrasse est presque vide et la maigre clientèle est composée d’habitués. La gérante regrette en avoir perdu « beaucoup » avec la crise sanitaire. Mais elle remercie aussi le maire, qui a aidé les commerces pendant la pandémie de covid :

« Il nous a donné un chèque de 1 000 euros en plus des aides d’État. Puis la fête du cochon, ça a fait beaucoup de bruit au niveau national pour le côté provocateur, mais en attendant ça nous amène beaucoup de gens chaque année. Cela fait du bien parce qu’autrement, on a l’impression que les villes d’ici s’éteignent »

En dehors de ce jour de fête symbole du « patrimoine local » selon le maire, la ville est quasiment déserte et fait fuir sa jeunesse. Alexis est en terminale au lycée Colbert de la ville voisine de Thionville. Il traîne avec ses potes près de la place de la mairie, en quête de quelque chose à faire :

« Ça vit pas trop quoi, et le dimanche c’est encore pire, c’est une ville fantôme. La plupart des gens que je connais se plaignent qu’il n’y a rien à faire, mais en vrai ils s’en fichent du maire ou de la ville et ne font rien pour que ça change. Avec ma famille, on sort souvent ailleurs, à Thionville ou à Metz. »

Alexis, 18 ans, habite Hayange depuis 10 ans. Photo : Danae Corte / Rue89 Strasbourg / cc

Des magasins fermés, des supermarchés ouvrent

Comme aspirés par le temps, les commerces ont fermé les uns après les autres. Le cinéma qui accueillait autrefois des projections a fermé en 2007 et n’a jamais rouvert. Le magasin New Discount, un grand bâtiment vitré qui occupe le centre-ville, est fermé depuis 2015 et son propriétaire ne trouve pas de repreneur. Alexis note un nouveau magasin de cigarette électronique installé en face de l’église ainsi qu’un kebab : « Mais il y en a déjà tellement que ça ne change rien ».

Rencontré, Fabien Engelmann se défend en affirmant que la population a augmenté à Hayange, signe d’une certaine « attractivité » selon lui. Le Luxembourg juste à côté pourrait aussi expliquer cette hausse de population. Il affirme avoir acquis pour 1,6 million d’euros les bâtiments autour du supermarché Match de Hayange, au cas où le supermarché ferme : « Cela nous permettra de créer du logement neuf. Et il y aura le Lidl qui va s’installer à la Platinerie. »

Ce projet de Lidl en plein cœur de Hayange annoncé dès 2016 avait fait hurler l’opposition pour son potentiel de concurrence directe avec les commerçants locaux. Gilles Wobedo regrette un manque d’ambitions politiques :

« Quand on critique les mesures du maire, on passe pour un anti-vieux. Mais en dehors de la fête du cochon, il ne fait pas grand-chose en réalité dans cette ville, c’est mortifère. Il n’a aucune vision à moyen terme pour la ville. Il veut juste susciter l’adhésion des gens pour se faire réélire. »

Une gestion clientéliste

Le maire sait flatter son électorat. Le budget « entretien et réparation » s’élevait à plus de 900 000 euros en 2017, soit 20% de plus qu’en 2012, selon un rapport de la Cour des comptes dévoilé par Les Jours qui indique qu’en 2018, « la propreté urbaine, le déneigement, le fleurissement et les espaces verts constituaient ainsi le troisième poste de dépenses, soit 1,4 million d’euros ».

Une « propreté » qui réjouit les vieux qui arpentent le centre-ville, mais que Gilles Wobedo nuance :

« Le maire c’est un bon concierge, il fait des rénovations et de l’entretien. Il y a ça dans les autres villes aussi, c’est la base. »

Quant aux subventions aux associations sociales, comme le Comité mosellan de sauvegarde de l’enfance, de l’adolescence et des adultes (CMSEA), elles ont baissé de 13% entre 2012 et 2017 toujours selon ce rapport.

Oubliée la bataille judiciaire toujours en cours entre le Secours Populaire et la municipalité. Le maire veut expulser l’association d’aide aux plus démunis des locaux mis à sa disposition par la mairie précédente, accusant sa présidente Anne-Duflot Allievi de mener une « propagande politique et pro-migrants ». En 2016, il avait même coupé l’eau et l’électricité du local. La justice avait exigé qu’il rétablisse le courant l’année suivante. Le maire a saisi la cour de cassation en 2020. L’association n’a plus de nouvelles depuis, mais ne reçoit plus les 3 000 euros de subventions de la mairie.

La municipalité a mis le paquet pour séduire sa population vieillissante. La « navette sénior » est sûrement la mesure la plus populaire de l’édile. Elle permet aux personnes âgées d’appeler un minibus pour leurs déplacements, un service entièrement financé par la commune. Il y a aussi les bals dansants, organisés chaque semaine pour réunir les personnes âgées de la ville. Rose-Marie, une dame de 69 ans se réjouit d’avoir pu valser avec le maire. « Fabien est un homme charmant ! », dit-elle.

« Les Hayangeois sont démobilisés en politique, fustige Gilles Wodebo. Le maire a été élu sur un océan d’abstention (63,14%). Il y a un gros problème d’esprit critique et d’individualisme. Chacun regarde l’assiette du voisin. »

« Ici les gens votent par ignorance et par dégoût de la politique »

Le snack de la rue adjacente à la place est connu pour son ambiance chaleureuse. Au point que Karim vient d’Algrange, une ville à quelques kilomètres de là, pour y passer son samedi de ramadan. Quand on parle du maire RN local, il est « dégoûté » :

« Ici les gens votent par ignorance et par dégoût de la politique actuelle. Les gens ont tous été déçus des mandats Sarkozy, Hollande, Macron… même de Chirac en son temps ! Les anciens ouvriers se sont sentis trahis par la gauche qui a laissé fermer les hauts fourneaux. Donc maintenant ils se disent : “Marine Le Pen a des bonnes idées et on n’a jamais essayé, pourquoi pas voter pour elle ?” Mais on va finir en État fasciste ! »

Même si elle trouve le maire « très gentil », Haïat, employée du snack, renchérit derrière son comptoir sur les propos de Karim :

« Je pense que ce sont les médias qui en mettent plein la tête aux gens. Tu mets BFMTV, ça ne parle que de voile islamique. »

À l’hôtel de ville, le maire Fabien Engelmann est confiant, autant sur la pérennité de son mandat que pour son parti :

« On fait ce que les gens demandent. Je pense que notre majorité a participé à augmenter les scores du Rassemblement national. Beaucoup de gens ici vont aller voter Marine Le Pen dimanche. Je garde bon espoir qu’elle dépasse les 50% ici à Hayange »

En 2017, Emmanuel Macron avait renversé la tendance pour remporter le second tour avec 52% des voix exprimées des Hayangeois.

L'AUTEUR
Danae Corte
Journaliste en alternance.

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