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Comment l’inflation normative vire les vieux des centres-villes, exemple à la Petite-France
Environnement 

Comment l’inflation normative vire les vieux des centres-villes, exemple à la Petite-France

par Anne Mellier.
Publié le 9 février 2021.
Imprimé le 22 octobre 2021 à 21:57
5 200 visites. 11 commentaires.

L’Abrapa a annoncé le 22 janvier aux habitants de sa résidence de la Petite-France qu’ils devraient quitter les lieux d’ici le 31 mai. En cause, des travaux de mise aux normes d’accessibilité trop importants. Quelques résidents attachés à leur quartier se sont mobilisés mais le départ des aînés est acté.

Papis et mamies ont fait de la résistance ! Sur 35 personnes âgées de la résidence Abrapa du 7 rue du Bouclier, dans le quartier de la Petite-France à Strasbourg, une demi-douzaine ont décroché le droit de rester chez eux. Mais la présence de personne âgées dans cet ensemble de trois bâtiments magnifiques, dans un écrin de calme au cœur de la ville, c’est terminé.

Fin janvier, en relevant leur courrier, les habitants de la résidence Abrapa Petite-France découvrent une lettre les conviant à une « réunion d’information » quant au devenir de la structure :

« Propriété de la Ville de Strasbourg et de la Société d’équipement de la région de Strasbourg (SERS), la résidence est confrontée à d’obligatoires travaux de mise en conformité du bâtiment, à la fois en terme d’accessibilité mais aussi de système de chauffage. Ces travaux d’ampleur représentent un tel coût d’investissement qu’ils remettent aujourd’hui en cause la destination même de la résidence et la possibilité financière pour les personnes âgées d’y résider. »

La résidence Abrapa Petite-France compte quatre bâtiments, dont une vieille bâtisse très appréciée des résidents. (Photo AM / Rue89 Strasbourg / cc)

La nouvelle, inattendue, est très mal reçue par les résidents, comme en témoigne Muriel Adolf, 85 ans :

« On ne nous avait informés de rien avant cette lettre. Il y avait bien quelques rumeurs de travaux depuis un an environ, mais jamais on ne nous avait dit que nous devrions partir ! »

Six mois pour faire ses valises…

C’est pourtant ce qui a été demandé aux résidents lors des réunions organisées par l’Abrapa ce 22 janvier. L’association spécialisée dans l’aide et l’hébergement des personnes en perte d’autonomie les a informés de la fermeture de leur résidence et leur a demandé de quitter les lieux d’ici le 31 mai. Elle leur a proposé qu’ils soient relogés dans d’autres résidences de l’Abrapa, situées à la Krutenau, aux Halles, ou encore à Cronenbourg. L’association a promis que les déménagements seraient pris en charge et a offert un accompagnement psychologique pour les résidents, consciente que ce changement de cadre de vie serait un bouleversement important.

La résidence de la Petite-France compte 55 logements, dont 35 sont encore habités. La majorité des résidents ont accepté le déménagement mais une demi-douzaine, particulièrement remontés, ont refusé.

« On fait partie de la vie de ce quartier »

« Ici on est en plein centre-ville. C’est là qu’on a choisi de vivre, pas ailleurs ! » tempête Lydia Leray, 80 ans et installée depuis 18 ans au 7 rue du Bouclier. « Je suis à côté de Grand-Rue, tout près de mes deux cinémas et de ma librairie. Ici c’est la vie », réagit de son côté Muriel Adolf. « Et puis c’est un espace piéton, un quartier très sûr pour nous », poursuit, Marie-Jo Bradin. « On fait partie de la vie de ce quartier, on a notre place en ville », ajoute Lydie Leray. Des amitiés se sont liées. Nous ne sommes pas des objets que l’on peut déplacer à loisir ! »

Au delà du quartier, c’est également leur résidence qu’ils refusent de quitter. Une grande bâtisse ancienne – sur les quatre immeubles que compte l’ensemble- leurs appartements sous-pente, une terrasse de 60 mètres-carrés, un jardin d’hiver… et surtout « un calme olympien ». « L’été c’est merveilleux, on entend les oiseaux chanter. Vous ne trouvez ça nulle part », s’enthousiasme Lydia Leray. Mais ce qui fait le charme ancien des lieux constitue précisément le cauchemar de l’Abrapa.

Plus de normes, donc des bâtiments neufs

Une loi du 11 février 2005 est en effet venue faire évoluer les normes en matière d’accessibilité. Gestionnaire d’un établissement recevant du public, et plus particulièrement des personnes âgées, l’Abrapa avait jusqu’au 31 mars 2019 pour lancer un chantier de mise aux normes ou déposer un agenda de programmation des travaux. Installation de garde-corps, changement des éclairages, réaménagement de tous les circuits extérieurs, installations de rampes, réaménagement de tous les appartements et notamment des salles de bain pour y mettre des douches italiennes plus accessibles… Les travaux sont nombreux et difficiles, du fait de la nature ancienne de certains bâtiments. Compliqué, par exemple, de réaliser une douche à niveau quand la salle de bain repose sur un plancher.

Au chantier de l’accessibilité s’ajoute celui de la rénovation énergétique des bâtiments, « véritables passoires » thermiques, de l’aveu même des occupants. Pour rester dans les lieux, l’Abrapa aurait dû débourser près de deux millions d’euros selon sa propre estimation.

Des travaux… à la charge du locataire

La convention signée entre la SERS, société d’économie mixte de la ville de Strasbourg, et l’Abrapa pour la location et la gestion des bâtiments stipule que c’est à l’association de prendre en charge tous les travaux, même structurels, alors que ces derniers reviennent d’ordinaire à la charge du propriétaire. Directeur général de l’Abrapa, Jean Caramazana détaille :

« C’est une convention qui a été signée à la fin des années 80. À l’époque, les gens étaient peut-être un peu naïfs. Personne n’imaginait, je pense, qu’il y aurait autant d’évolution en matière de normes. Mais aujourd’hui, cet investissement est trop important pour nous. Il mettrait en péril l’équilibre des finances de l’Abrapa. »

Au coeur de la Petite-France, dans un écrin de verdure, les vieux se trouvaient bien là (Photo Google Earth)

Le directeur assure par ailleurs que la résidence n’est pas attractive et peine à se remplir depuis des années :

« Ce que tout le monde voit, c’est le bâtiment ancien, central, qui, il est vrai, a énormément de cachet. Mais il y a quatre bâtiments, dont certains avec des logements qui donnent sur la rue au rez-de-chaussée. Ces appartements là ne sont pas faciles à louer. »

650€ par mois, sans le chauffage : trop cher

Les loyers demandés ne sont guère attractifs non plus : environ 650 euros auquel il faut ajouter le chauffage, électrique, qui n’est pas pris en compte dans le calcul des aides au logement. Pour un habitat à destination sociale, c’est trop cher explique Jean Caramazana :

« Nous sommes bien au dessus des prix du marché. Pour avoir un ordre d’idée, les loyers tournent autour de 500 euros dans notre résidence de la Krutenau et le chauffage est compris dedans. »

Au final, cette résidence Petite-France est « en hypertension financière depuis des années », détaille le directeur :

« L’ardoise des derniers travaux réalisés à la fin des années 2000 pour la mise aux normes incendies et l’étanchéité n’est pas encore effacée. C’est un crève-coeur pour nous aussi de nous séparer de cette résidence mais nous n’avons plus la possibilité de faire autrement. »

Après deux années passées à chercher des solutions avec la SERS, et notamment des subventions, l’Abrapa a fini par résilier son bail, rassurée sur la destination du bâtiment, qui pourrait être loué à Amitel. L’association y installerait un foyer de jeunes travailleurs.

Une résidence intergénérationnelle, bonne idée pour les résidents, moins pour les structures

« C’est pas la peine de nous mettre dehors, nous partirons de nous-mêmes dans le cercueil », lâche Roger Cailliau, laconique. Les quelques résidents bien décidés à rester sont dubitatifs concernant la nécessité des travaux d’accessibilité. « J’ai mesuré la marche pour accéder à ma douche : elle fait 23 centimètres ! Mais elle ne me gêne pas, je rentre encore dedans ! » réagit Mme Bonnarel, 93 ans et doyenne des résidents.

Les habitants du 7 rue du Bouclier utilisent les ascenseurs de la résidence pour éviter le grand escalier d’honneur mais s’accommodent très bien des couloirs qui seraient trop étroits selon les normes actuelles et de leurs douches à marches. « S’il y avait péril en la demeure, on s’en serait rendu compte quand même », soupire Muriel Adolf.

Roger Cailliau esquisse une idée pour rester à la Petite-France :

« Puisqu’il paraît qu’ils vont installer des jeunes ici, pourquoi est-ce qu’on ne mettrait pas en place une résidence intergénérationnelle ? On est certes âgés mais nous ne sommes pas encore gâteux il me semble, il y aurait des choses à apprendre de cet échange pour chacun ! »

Une solution modérément accueillie par l’Abrapa, qui explique qu’elle ne pourra assurer le suivi sur site d’une poignée de résidents.

Contacté, Jean Werlen, adjoint à la maire de Strasbourg et président de la SERS (EELV), a assuré que personne ne serait mis dehors :

« L’émotion est considérable et ça se comprend. L’idée d’un déménagement crée des angoisses. Si quelques résidents veulent rester, ce ne sera pas un souci. On fabriquera ensemble des solutions juridiques. On fera du sur-mesure. Mais le personnel d’Amitel n’étant pas apte à assurer le suivi de personnes âgées, ce sera à l’Abrapa de le prendre en charge. »

Une prise de position réitérée dans un courriel adressé au fils de Muriel Adolf dimanche 7 février que Rue89 Strasbourg a pu consulter et dans lequel l’élu confirme que « les directions de la SERS et d’Amitel sont convenues de proposer à l’Abrapa la continuité des séjours des quelques résidents qui souhaiteraient conserver leur logement sur site. » Le courriel explique encore que l’Abrapa, Amitel et la SERS doivent encore arrêter les modalités pratiques de cette cohabitation, mais que le portage des repas sera assuré.

Quant aux travaux, seuls ceux qui concernent la rénovation énergétique des bâtiments seront mis en œuvre, dans deux ans environ. La mise en normes en matière d’accessibilité n’est en revanche plus obligatoire, du fait du changement de destination des lieux.

Article actualisé le 09/02/2021 à 14h00
L'AUTEUR
Anne Mellier
Journaliste à contretemps.

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