Avec les « Colleuses » de Strasbourg : « On se sent plus fortes dans la rue »
Société 

Avec les « Colleuses » de Strasbourg : « On se sent plus fortes dans la rue »

Les longs messages contre les violences faîtes aux femmes se multiplient sur les murs de Strasbourg. Deux « colleuses » expliquent le sens de leurs actions.

« J’ai un ami au lycée il ne comprend pas pourquoi on fait ça, il me dit qu’on parle jamais des hommes alors qu’il y a aussi des hommes qui meurent. Les collages, c’est pas pour invisibiliser les hommes, c’est pour visibiliser les femmes. » Eve, créatrice de la page Instagram des « colleuses » de Strasbourg, résume sa démarche. Cette page strasbourgeoise existe depuis septembre 2019.

Le groupe compte environ 70 membres dont une vingtaine d’actifs. Aux côtés d’Eve, Armelle participe presque à toutes les sessions de collage. Le groupe a collé plus d’une centaine de messages sur les murs de la ville. Ces deux activistes ont accepté de répondre à nos questions.

Rue89 Strasbourg : comment choisissez-vous les lieux où vous collez vos messages ? Est-ce fait de manière stratégique ou à l’intuition ?

Armelle : « Il y a un peu des deux. Souvent on se donne un lieu de rendez-vous et on déambule dans la ville. On choisit les lieux en fonction du mur. S’il est bien lisse, c’est plus simple pour coller dessus. Avec un lampadaire pas très loin, le message ressort bien. Il y a certaines filles qui se baladent dans Strasbourg et prennent des notes quand elles ont repéré des lieux qui sont biens, mais ça se fait plutôt au feeling en général. » 

Eve : « Avec le marché de Noël aussi c’était stratégique. On choisissait des endroits où il y avait beaucoup de touristes. Il y a aussi des filles qui essayent de coller vers Cronenbourg ou Koenigshoffen, des lieux plus isolés pour donner de la visibilité à nos messages. » 

Comment choisissez-vous vos messages ?

Eve : « Il y a un groupe Whatsapp national où les filles de Paris ont envoyé une liste des slogans les plus utilisés. Souvent, c’est un peu les mêmes qui reviennent sinon on les invente. Il y a des messages qui ont aussi été changés par exemple “naître femme tue,” parce que c’est transphobe. D’autres messages ont été rajoutés, pour parler des violences en général. » 

Des activistes entrain de coller le message « tu pourrais être la prochaine » Quai Sainte-Attale (Photo : collages_feminicides_stras)

Pourquoi avez-vous choisi ce mode d’action ? 

Eve : « À la base c’est parti d’un mouvement à Paris lancé par Margherite Stern et moi j’ai tout de suite accroché avec ce mode de fonctionnement, j’ai trouvé que c’était parlant et visible. »

Armelle : « Il y aussi le fait qu’on va coller entre nanas. Et finalement, on a vraiment l’impression de se réapproprier la ville et qu’il ne peut rien nous arriver. On se sent beaucoup plus fortes dans la rue et pour une fois, on peut se balader de nuit sans avoir peur et ça fait du bien. » 

Pour préparer vos messages, où vous réunissez-vous ?

Armelle : « Chacune le fait dans son coin, parce que pour la plupart, on n’a pas de grands appartements et ça prend énormément de place de faire sécher. On écrit les messages à la peinture noire, donc il faut aussi un temps de séchage, si on se rejoint à 20h chez quelqu’un on se rend compte qu’on a pas le temps d’attendre et d’aller coller ensuite. »

Ce collage a tient depuis plusieurs semaines en janvier place Sainte-Aurélie dans le quartier Gare. (photo PF / Rue89 Strasbourg)

Pourquoi des feuilles blanches avec une lettre en noire par feuille A4 et pas des graffitis ? 

Armelle : « Les graffitis c’est de la dégradation de bien public alors que là ce ne sont que des feuilles. C’est une différence énorme car on ne dégrade pas les bâtiments. Et on écrit une lettre par feuille car le message ressort beaucoup plus de loin. »

Eve : « S’il y a des problèmes avec la police, il suffit de décoller les feuilles. »

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ? 

Armelle : « À Strasbourg, on n’a jamais eu de problème avec la police. La plupart des gens qui viennent nous parler nous encouragent à continuer. Il y a même des gens qui ont demandé s’ils pouvaient nous aider financièrement. À la quinzaine de collages que j’ai fait, en tout je n’ai rencontré que deux personnes qui n’étaient pas d’accord avec ce qu’on faisait. Une qui a crié de loin et une autre qui est venue nous voir en disant “les filles je viens vous voir mais vous n’allez pas être contentes de ce que je vais vous dire.” Il n’était pas agressif du coup c’est parti en discussion, c’est juste qu’il ne comprenait pas pourquoi on collait. »

Les colleuses qui affichent le message « Tuer ≠ Aimer » près du quai des Bateliers. (Photo : collages_feminicides_stras)

Avez-vous un exemple de message d’encouragement ?

Armelle : « La dernière fois qu’on est allées coller, une femme est venue nous voir pour nous remercier. Elle venait de sortir d’une relation toxique et elle n’arrivait pas à en parler dans son entourage. Se balader dans Strasbourg et voir les messages, ça lui faisait du bien. Elle se sentait moins seule. » 

Est-ce que les messages sont arrachés ?

Armelle : « Oui et on voit tout de suite la différence quand c’est la municipalité qui les arrache ou quand c’est les gens. Quand c’est les gens qui le font, c’est mal arraché et il y a pleins de papiers par terre. »

Eve : « Il y en a qui s’amusent parfois à arracher juste un mot ou une lettre pour que la phrase change totalement de sens. »

Vers quelle heure allez-vous coller ?

Armelle : « Ça dépend des quartiers, nous dans le centre-ville on va coller de nuit. Il y en a une qui colle du côté de Hautepierre et de l’Elsau et elle le fait à un autre moment pour être sûre de ne pas se faire embêter. » 

(Photo : collages_feminicides_stras)

Avec quoi collez-vous ? 

Armelle : « De la colle à papier peint. Donc juste un mélange de colle et d’eau, c’est pour ça que ça se décolle assez facilement. »

Les sessions de collage sont-elles ouvertes aux hommes ? 

Eve : « Il y a déjà eu cette question plusieurs fois dans le groupe. C’est pas fermé aux hommes, c’est juste qu’à partir du moment où une fille ne veut pas coller avec un homme, c’est non. »

Armelle : « Quand on va coller, c’est aussi un moment où on se retrouve entre filles et ça fait tellement du bien d’avoir ça dans notre vie de tous les jours. Après, ça ne me dérangerait pas qu’un homme vienne coller avec nous. » 

L'AUTEUR
Buket Bagci
Buket Bagci
Apprentie journaliste en stage chez Rue89 Strasbourg de janvier à février 2020.

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