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« C’est la Jeep, c’est la famille »
Société 

« C’est la Jeep, c’est la famille »

par Jessica Trochet.
Publié le 26 mai 2015.
Imprimé le 28 mai 2022 à 19:40
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La demi-lune du Neuhof (Google)

La demi-lune du Neuhof (Google Maps)

À l’heure où les financements se raréfient, parfois au motif de l’inefficacité des ses actions, le rôle et le travail de la prévention spécialisée demeurent souvent méconnus. Rue89 Strasbourg a accompagné l’équipe d’éducateurs en prévention spécialisée de l’association Jeep au Neuhof.

Midi. Les éducateurs de la Jeep (Jeunes équipes d’éducation populaire) du Neuhof à Strasbourg vont manger au Terminus, le kebab situé en face de la médiathèque Django Reinhardt, à côté du Leclerc Express. Attablés en terrasse, les éducateurs sont hélés de toute part ; jeunes et moins jeunes, mères de famille, les bonjours et les nouvelles fusent. Un jeune vient leur serrer la main tout en se débarrassant de son sac à dos :

« Cet aprem je ne retourne pas en cours, je reste au quartier. »

Catherine Carteni, la chef de service lui répond :

« C’est bien d’y être allé ce matin mais c’est quand même mieux d’y aller cet après-midi aussi non ? Comment ça se passe en ce moment ? »

Discuter avec les habitants, prendre le pouls du quartier sont des actions à la base du travail en prévention spécialisée. Catherine, qui chapeaute le travail des sept éducateurs observe :

« Le travail de rue est l’essence même de la prévention spécialisée. Il permet de se faire connaître et reconnaître par les jeunes et les familles. Quand ils nous voient les jeunes s’exclament “c’est la JEEP, c’est la famille”. La reconnaissance des personnes avec lesquelles on travaille est très importante. »

La prévention spécialisée, c’est le « ciment des politiques publiques »

L’année dernière, l’équipe du Neuhof est entrée en relation avec 644 personnes contre 531 en 2013, en grande majorité des jeunes de 18 à 25 ans. Parmi elles, 240 ont bénéficié d’un accompagnement plus individualisé contre 213 personnes en 2013. La cheffe de service détaille le quotidien du travail de l’équipe :

« La mission de la prévention spécialisée, c’est d’aller en direction des jeunes les plus en marges. On va rechercher l’adhésion du jeune par différents moyens en créant des liens de confiance avec lui mais aussi avec sa famille. Comme la prévention spécialisée est anonyme, un jeune peut se présenter sous un faux nom. Il arrive qu’on apprenne son vrai prénom lorsque la confiance s’est instaurée et que le jeune revient pour des démarches à la Jeep. On peut appeler la mission locale devant lui pour qu’il soit rassuré sur l’accueil qui lui sera réservé. Mais on ne se contente pas de ça, on accompagne ces jeunes à leurs rendez-vous, que ce soit à la mission locale ou au tribunal. »

L’équipe suit également une vingtaine de familles dans le cadre de la protection de l’enfance. Catherine Carteni explicite :

« Les familles nous confient des choses. Nous sommes des facilitateurs de liens, on permet que l’accompagnement se fasse. On travaille avec les intervenants extérieurs, lorsqu’il y a une décision de placement ou autre décision de justice, on prévient la famille et on lui explique pourquoi cette décision a été prise. Notre place singulière permet de désamorcer des situations lourdes dans le cas de familles qui ont un rapport frontal avec les institutions. »

Mondher, éducateur en prévention spécialisée depuis 25 ans poursuit :

« Chaque politique publique apporte sa brique à l’édifice, nous on agit dans les interstices laissés entre les briques, on a une fonction de ciment et on tente d’agir sur la cohésion de l’ensemble. »

Direction Barcelone

Après le déjeuner, l’équipe rejoint ses locaux situés au 3 rue de Mâcon à côté de l’épicerie turque. Flambant neufs, ils ont été inaugurés en septembre. L’équipe y dispose d’un grand espace avec fauteuils pour accueillir les jeunes, de pièces qui permettent un accueil plus individualisé, d’un coin cuisine et d’un grand bureau pour les éducateurs.

Marie et Donatien, deux des éducateurs, accueillent un groupe de sept jeunes filles pendant deux heures comme tous les mercredis. Âgées de 12 à 15 ans pour les plus grandes, elles viennent à la Jeep depuis plus de trois ans. En ce moment, elles sont en grands préparatifs : elles organisent un voyage de cinq jours à Barcelone au moins d’août en compagnie des deux éducateurs. Leur objectif voir un entraînement du Barça. Marie explique :

« Pour chaque étape, les filles sont au cœur de la préparation, elles sont actrices du programme ».

Alycia raconte :

« On a refait le magasin Leclerc à Obernai, on a fait de l’ensachage à Décathlon, vendu 700 maenele pour un établissement et service d’aide par le travail (ESAT), des pommes d’amour et des bracelets confectionnés par leurs soins au marché de Noel. »

Les filles ont monté elles-mêmes le dossier de subvention et c’est Alycia qui s’est chargée de le présenter devant le représentant de la préfecture. Catherine Carteni explique pourquoi ce type d’action est privilégiée :

« Nous souhaitons développer le travail collectif  car c’est une approche qui permet aux jeunes de s’entraider entre eux. Nous instaurons une dynamique mettant les jeunes en situation de responsabilité ».

Un va-et-vient permanent pour instaurer de la confiance

En fin d’après-midi, c’est l’heure de faire un tour de quartier pour aller en direction des jeunes avec Mondher. Quelques jeunes sont enclins à donner des nouvelles de leur formation, de leur travail ou de l’avancée de leurs dossiers judiciaires. Si tous ne parlent pas, Mondher est salué chaleureusement sans exception. Il remarque :

« On doit avoir une intelligence humaine et non intrusive : savoir quand c’est le moment d’aller discuter avec les jeunes et quand les circonstances ne s’y prêtent pas. Ce mouvement de va-et-vient vers les jeunes prend sens dans le long terme car il permet d’instaurer de la confiance. »

Retrouvailles ensuite avec Catherine et Monder pour un tour de quartier en fin d’après-midi. Première étape : aller sonner chez des voisins de la Jeep dont l’un des fils a été signalé comme disparu des radars par le collège Solignac. Comme l’élève et ses parents n’habitent pas loin, l’équipe éducative a demandé à la Jeep de prendre des nouvelles. Catherine sonne, une voix d’enfant répond. Il passe sa maman à l’interphone. Catherine se présente mais à peine le mot collège prononcé, l’interphone raccroche.

Puis, les éducateurs se rendent au gymnase pour une action foot en salle de deux heures. Selon les semaines, entre 20 à 30 garçons y participent. Ils ont entre dix et vingt ans. Mondher indique :

« On avait deux ou trois jeunes de dix-sept dix-huit ans, très footeux à qui on a donné la responsabilité de cette action : ils ont à la fois le rôle d’organisateurs, d’animateurs et d’arbitres. C’est à eux d’encadrer les plus petits, nous on supervise. Grâce à ce genre d’action, des jeunes parfois très fuyants finissent par venir et petit à petit un rapport de confiance s’instaure. Certains viennent après faire des démarches dans nos locaux ».

Ce soir-là, deux des encadrants sont des jeunes tout juste sortis de prison. Un passif à peine croyable quand on voit leur sourire et l’entrain avec lesquels ils animent les matchs.

L'AUTEUR
Jessica Trochet
Jessica Trochet
Journaliste

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