La radio numérique s’approche, mais Skyrock ou RMC s’éloignent
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La radio numérique s’approche, mais Skyrock ou RMC s’éloignent

actualisé le 11/12/2014 à 17h26

Un français est équipé en moyenne par 7 appareils qui permettent de recevoir la radio FM (Photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Un français est équipé en moyenne par 7 appareils qui permettent de recevoir la radio FM (Photo JFG / Rue89 Strasbourg)

Strasbourg et Lille seraient les prochaines villes à se doter de la Radio numérique terrestre (RNT). Alors que certaines radios ont beaucoup insisté pour obtenir une fréquence FM à Strasbourg, elles sont beaucoup plus réticentes de s’engager sur ce réseau, de peur de partager le marché publicitaire et misent sur Internet.

On la surnomme la petite sœur de la TNT (télévision numérique terrestre). Après un lancement à Paris, Nice et Marseille au mois juin dans un grand anonymat, Strasbourg et Lille seraient les prochaines villes à se doter de la Radio numérique terrestre (RNT) d’après La Lettre Pro de la Radio.

Le Conseil supérieur de l’Audiovisuel (CSA) ne s’avance pas sur une date, mais confirme que Strasbourg reste parmi les premières villes concernées par le déploiement comme l’indique le président du groupe de travail sur la RNT, Patrice Gélinet :

« Dans les prochaines semaines, le Conseil va présenter un rapport en cours de finalisation, au Parlement et au gouvernement sur les modalités de développement après les expériences des 3 premières villes. La question se pose encore si nous allons adopter une couverture nationale ou par zone. Si la solution sectorisée l’emporte, Strasbourg sera l’une des premières desservie. Ensuite, le CSA veille à l’attribution des fréquences dans les mêmes conditions que pour la bande FM, aujourd’hui saturée, ce qui pousse à développer la RNT. »

Que les plus impatients ne se réjouissent pas trop vite. Emmanuel Rials, président de la radio rock OÜI FM, pourtant pressé, espère que l’appel d’offre doit se terminer fin 2015 pour un lancement dans deux ans, fin 2016.

La RNT : quel intérêt et quelle différence avec la FM ?

Comme pour la TNT, la RNT permet de capter beaucoup plus de stations avec une bien meilleure qualité, similaire à celle d’un CD. Six émetteurs (appelés multiplex) peuvent accueillir entre 12 et 18 radios. La perspective de capter entre 80 et 100 radios françaises serait un changement radical par rapport aux 23 qui composent le paysage radiophonique strasbourgeois bien moribond, partagé avec 13 stations allemandes. Léger revers de la médaille, la RNT est un système « tout ou rien » et dans certains endroits reculés les radios ne seraient plus accessibles du tout. Un récepteur d’entrée de gamme coûte environ 30€.

Les grands groupes veulent tout faire pour ralentir, voire annuler le déploiement de la RNT.

Les grands groupes veulent tout faire pour ralentir, voire annuler, le déploiement de la RNT.

Mais émettre sur une nouvelle fréquence, cela a un coût et personne ne sait vraiment le chiffrer. En principe, cela doit être moins cher car les radios sur un même multiplex mutualisent les frais de diffusion. Pour OÜI FM, cela passerait de 15 000€ par an contre 150 000€ sur la bande FM. D’autres sources indiquent entre 6 000€ et 25 000€ annuels. Radio RBS, rétorque que cela lui coûterait 5 à 10 000€ par an contre zéro pour la FM aujourd’hui, puisque la radio possède son émetteur sur le toit de la mairie de Schiltigheim.

Quoiqu’il en soit, la RNT représente un coût supplémentaire, car la FM ne va pas disparaître et il faudra passer par une double diffusion. Pour une petite radio où le budget annuel oscille entre 100 000 et 200 000€, cela peut rebuter. Même en Allemagne ou en Grande Bretagne où la RNT progresse (respectivement 91% et 94% de la population couverte), elle n’a pas remplacé la FM, car moins de la moitié de la population est équipée. Seule la Norvège prévoit d’arrêter la FM à l’horizon 2017-2019.

Les grands groupes boycottent

Pour le lancement dans les trois premières villes, tous les grands groupes n’ont pas fait de demande ou n’exploitent pas celles qu’ils ont obtenues. Radio France l’explique officiellement un manque de soutien du gouvernement, tandis que les grands groupes privés estiment le média inadapté, coûteux et préfèrent investir sur l’IP, c’est à dire sur Internet et les applications mobiles.

Un choix curieux, mais qui s’explique par des raisons économiques pour Hed’, passionné de radio et fondateur du site le Radioscope :

« L’IP permet de recueillir plus de données sur l’utilisateur comme sa localisation ou ses habitudes. C’est une stratégie risquée, car tout le monde n’a pas un smartphone (environ 1 français sur 2 ndlr) et encore moins de la 3G ou de la 4G, qui ‘saute’ régulièrement, sans oublier que cela consomme une grande partie du forfait. Les grandes radios veulent miser sur Internet, mais pourtant la concurrence y est beaucoup plus large, puisque ce ne sont plus une centaine de radios comme sur la RNT, mais bien des millions entre les webradios et les radios étrangères. »

Pour Emmanuel Rials, président de OÜI FM ces choix sont motivés par des choix économiques de court terme :

« À court terme, il est plus intéressant de ne pas toucher à la situation en place. Les dirigeants de ces groupes espèrent poursuivre leur carrière autre part et ne veulent pas que leur passage à la tête d’une radio soit associé à une période baisse du revenu publicitaire. Mais à long terme, ils auraient plutôt intérêt à anticiper ce virage plutôt que de la retarder, car les attributions de fréquences sont pour 10 ans. »

Emmanuel Rials, président de OÜI FM, fervent partisan de la RNT pour atteindre Strasbourg comme d'autres villes. (Photo Yann Buisson / OÜI FM)

Emmanuel Rials, président de OÜI FM, fervent partisan de la RNT pour atteindre Strasbourg comme d’autres villes. (Photo Yann Buisson / OÜI FM)

En juin, Philippe Gault, président du syndicat des radios et télévisions indépendantes rappelle à Télérama qu’au moment du passage à la FM dans les années 1980, les « grandes » radios n’y sont venues que six ou sept ans plus tard. L’argument du coût n’est pas vraiment valable pour Patrice Gélinet du CSA :

« Émettre en RNT a certes un coût supplémentaire de double diffusion, car la FM ne va pas disparaître tout de suite. Mais à titre de comparaison, le coût annuel pour émettre en grandes ondes est de 6 millions d’euros par an tandis que sur la RNT il est de 2 millions d’euros. NRJ est par exemple hostile à la RNT en France, mais favorable en Allemagne où elle manque de fréquences. »

À Strasbourg c’est différent ?

À Strasbourg, le cas pourrait être un peu différent, car il est possible de faire une demande juste sur une zone et plusieurs de ces grands groupes n’y sont pas présents : Skyrock, Fun Radio, RTL2, RMC, Rires et Chansons ou Radio Nova. Radio Classique a par exemple indiqué son intention d’émettre à Strasbourg :

De quoi effrayer Accent 4, qui diffuse aussi de la musique classique sans publicité ? Pas du tout pour le directeur Hubert Metzger :

“La venue de Radio Classique est un vieux sujet et plusieurs dossiers avaient été déposés, sans jamais aboutir. J’ai du mal à croire que Radio Classique mette les moyens pour réussir à réaliser le travail de proximité que nous réalisons comme la diffusion de grands et des petits concerts en direct. Le 10 mai 2012, nous avions obtenu une fréquence en RNT sur la zone Nancy-Strasbourg, mais depuis les grandes radios ont fait machine arrière et rien n’a été fait. S’il y a un nouvel appel, nous n’excluons pas d’y répondre, mais il faut être sûr que cela ne soit pas trop technocratique et que cela permette de toucher de nouveaux publics. La radio doit évoluer, mais désormais Internet est plus efficace à ce niveau. Nous ne sommes plus très pressés pour la RNT. »

La question de la neutralité du net, ce principe que tous les sites aient la même bande passante et pas seulement ceux qui paient pour en avoir, sera alors primordiale pour que les petites structures continuent d’exister via le réseau mondial.

La campagne de communication de Skyrock semble bien loin

Pour les grandes radios, la RNT à Strasbourg comme ailleurs n’est plus d’actualité comme l’explique Franck Lanoux, directeur général de RMC Info :

« RMC est la radio la plus intéressée au développement géographique de sa zone de diffusion, étant toujours absente dans 30 agglomérations de plus 50 000 habitants dont Strasbourg. Depuis les premiers développements du numérique en radio aucun standard n’a pu être développé et validé. Aujourd’hui, tout a été numérisé sauf la radio. Entre temps, les smartphones ont été inventés et les applications ont développé une solution de radio numérique. C’est donc certainement trop tard pour tenter d’imposer aux Français de se débarrasser de tous leurs appareils analogiques (transistor, radio réveil, chaîne Hifi, autoradio, …) pour investir dans de nouveaux appareils, surtout quand le smartphone fait l’affaire. »

Alors que Skyrock avait lancé un grande campagne de communication avec Abd-Al Malik et des projections au laser sur la cathédrale pour obtenir une fréquence FM en 2012, la radio de Pierre Bellanger est aujourd’hui fermement opposée au déploiement de la RNT. Elle n’a d’ailleurs pas donné suite à nos sollicitations sur le cas strasbourgeois.

En février 2012 (photo Skyrock)

Le lobbying de février 2012 semble bien loin (photo Skyrock)

En juin 2012, avec OÜI FM et Le Mouv’ et Skyrock avaient pourtant réussi à obtenir une fréquence FM, mais il n’a jamais été possible d’émettre dans la capitale alsacienne. La radio publique à destination d’un public jeune Le Mouv’ a même laissé tombé sa fréquence difficilement acquise. Emmanuel Rials de OÜI FM, qui va enfin émettre en FM l’année prochaine sur une partie de la ville (106.5) raconte cette galère :

« La zone industrielle de Kehl ne veut pas d’un émetteur, qui permettrait d’atteindre Strasbourg. Nous avons trouvé une solution qui sera opérationnelle début 2015, mais que ne couvrira que le centre-ville. »

Pouvoir émettre sur l’ensemble du Bas-Rhin, voire au-delà, semble tout de suite plus attrayant.

En 2012, Abd Al-Malik s'affichait en grand pour soutenir la candidature de Skyrock à la FM strasbourgeoise (photo Le Radioscope)

En 2012, Abd Al-Malik s’affichait en grand pour soutenir la candidature de Skyrock à la FM strasbourgeoise (photo Le Radioscope)

Pour les radios locales : concurrence ou opportunité ?

L’arrivée de dizaines de radios risque-t-il de bousculer les structures locales ? Stéphane Bossler, directeur d’antenne à Radio RBS n’y croit pas :

« La RNT, on en entend parler depuis des années. Je n’y ai jamais vraiment cru. Pour RBS nous sommes sur un créneau très particulier. Même quand il était question que Skyrock arrive en FM, je ne voyais pas ça comme une concurrence. Nous avons une playlist de 5 000 à 10 000 titres et non une rotation d’environ 30 morceaux comme les radios commerciales. De toute manière, la pub, et donc l’audience, n’est pas le plus important dans notre modèle économique. Et ce n’est sûrement pas la musique que nous diffusons qui nous fait obtenir des financements publics, mais bien notre rôle social de proximité, les messages que nous relayons et notre présence auprès des communautés étrangères. »

De là à boycotter ? Tout sera question d’opportunité pour l’animateur de l’émission Merci service :

« Nous ferons sûrement une demande, mais s’il n’y a pas d’aide comme par le Fonds de soutien à l’expression radiophonique (le FSER), il y a peu de chance que nous investissions sur un modèle pour lequel il n’y a pas de visibilité économique. »

Topmusic s’essaye à la RNT à Paris

Topmusic a tout de même tenté l’aventure et émet à Paris depuis juin. La radio indépendante pop-rock dit qu’il est un peu tôt pour tirer un premier bilan après moins de six mois. D’autres radios ont aussi tenté l’expérience uniquement sur le web et la RNT comme Euronews radio, Libé Radio (par le journal Libération) ou Crooner, car émettre sur ce réseau coûte moins cher.

« La nouvelle génération n’a pas le droit d’être privée de la radio préférée des moins de 35 ans », disait le PDG de Skyrock, Pierre Bellanger, lorsqu’il faisait campagne pour obtenir une fréquence FM à Strasbourg en 2012. Pour la RNT, il ne sera plus question de droit, mais de volonté.

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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