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Le « Cabaret Dac » au TAPS Scala : gravement loufoque
Culture 

Le « Cabaret Dac » au TAPS Scala : gravement loufoque

par Marie Bohner.
Publié le 11 janvier 2016.
Imprimé le 16 août 2022 à 00:35
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Pierre Dac (document remis par la Compagnie Facteurs Communs)

Pierre Dac (document remis)

La Compagnie Facteurs Communs, alsacienne depuis peu, présente son premier spectacle à Strasbourg du 12 au 17 janvier au Taps Scala. Hommage à l’humoriste géant Pierre Dac, ce théâtre au format cabaret invite le public à venir respirer le bon air salutaire de la loufoquerie. Rencontre avec Fred Cacheux, metteur en scène, à quelques jours de la première.

Si le nom de Pierre Dac n’est pas forcément connu de tous et tous aujourd’hui, certaines de ses inventions et de ses bons mots font indéniablement partie de notre patrimoine génétique humoristique, que ce soit le « schmilblick » (cf. vidéo ci-dessous) ou les révélations fulgurantes de la voyante Arnica (cf. vidéo plus bas).

On connaît moins aujourd’hui son passé de résistant, son identité de juif alsacien, sa manière de faire de l’humour une réponse aux épreuves de l’histoire. C’est cet intense métissage de délices absurdes et de gravité chez Pierre Dac que la Compagnie Facteurs Communs entend faire partager. Fred Cacheux explique son projet à Rue89 Strasbourg.

Rue89 Strasbourg : ça fait combien de temps que la compagnie Facteurs Communs existe ? Elle est localisée en Alsace ?

Cette compagnie existe depuis plus de dix ans. Nous avons pas mal travaillé en résidence en région parisienne. La compagnie a été mise en sommeil pendant les années où j’étais au TNS [Fred Cacheux a fait partie de la troupe du TNS entre 2009 et 2014]. Elle a ensuite été recréée avec un siège installé en Alsace l’année dernière. Cabaret Dac est son premier travail depuis ce transfert.

Quelles filiations de Pierre Dac peut-on trouver dans l’humour d’aujourd’hui ?

C’est passionnant les histoires de filiations, en particulier dans l’humour. On s’aperçoit que pour pouvoir exister comme humoriste, comme chansonnier, comme chroniqueur, il faut s’inscrire dans une filiation, car personne n’invente l’humour à lui tout seul. En même temps il faut tuer le père.

Tous les humoristes doivent à Pierre Dac

Les jeunes aujourd’hui ne connaissent pas forcément Pierre Desproges ou Coluche ou Raymond Devos, parce que Florence Foresti ne peut pas grandir dans l’ombre de l’un de ceux-là. Ces trois là, Desproges, Devos et Coluche, sont les descendants de Pierre Dac. Ils ont pris des sketchs entiers à Pierre Dac, avec son autorisation d’ailleurs, voir par exemple comment Coluche s’est emparé du schmilblick.

Aujourd’hui je dirai que dans la filiation il y a les gens qui pratiquent une forme de décalage : l’humour Canal+ peut-être avec les Nuls et Groland, les Monty Python et leurs descendants. Les gens qui pratiquent le décalage dans leur façon d’être, dans leur regard sur le monde, comme Philippe Katerine par exemple. Et puis les chansonniers, les amoureux de la langue française, parce que Pierre Dac c’est ça aussi, des gens qui jouent avec une certaine poésie mais aussi avec une conscience politique.

Cabaret Dac, mise en scène Fred Cacheux (Photo Alex Grisward)

Cabaret Dac, mise en scène Fred Cacheux (Photo Alex Grisward)

Le sous-titre de votre Cabaret Dac c’est l’absurde comme remède à la sottise. Quel message faut-il y voir ?

La sottise n’a pas d’époque privilégiée. Malheureusement, l’homme a des petitesses et des mesquineries, et heureusement il y a l’humour, l’art, la poésie pour mettre en lumière tous ces travers et prendre du recul. Pierre Dac dit : « le rire désarme, ne l’oublions pas. » Comment puis-je tuer l’ennemi que j’ai l’intention de tuer s’il réussit à me faire éclater de rire ? Comment quelqu’un que j’ai vexé affreusement va réussir à continuer à me faire la gueule si je le fais rire ?

Un « club de loufoques »

Pour chacun d’entre nous il y a une salubrité, une vraie prescription à retenir ça. Pierre Dac a traversé le vingtième siècle en étant alsacien et juif d’origine, avec des grands-parents qui ont fui l’Alsace en 1870, il a lui-même fait la guerre de 14-18, a été blessé, a perdu un frère, il a été pourchassé pendant la seconde guerre mondiale, il a connu la prison, la torture, pourtant il n’a eu de cesse que de continuer l’humour et la loufoquerie. Il y a donc toujours des choses à dire. Attention, on ne fait pas de politique nous, hein… Simplement, on trouve que ça s’entend encore aujourd’hui.

Vous ré-inventez le « club de loufoques » : comment peut-on en faire partie ?

Chacun peut faire son club des loufoques dans son quartier. Chacun peut décider de s’auto-proclamer « loufoque », à n’importe quel moment. En tout cas ce n’est pas moi qui donne les cartes de membre. On devient loufoque au moment où on le décide, comme nous l’avons fait pour ce spectacle.

Rire sur scène, faire rire le public, avec beaucoup de sérieux (Photo Alex Grisward)

Rire sur scène, faire rire le public, avec beaucoup de sérieux (Photo Alex Grisward)

Vous dites aussi que l’engagement des comédiens au plateau, c’est de prendre du plaisir, pour communiquer ce plaisir au public. Comment ça fonctionne ça ?

Mon travail de metteur en scène, c’est de créer les meilleures conditions de travail possible pour l’équipe. Mon objectif c’est de rendre ces gens-là heureux.

C’est ambitieux !

Bien sûr, mais c’est indispensable. Je ne peux pas m’imaginer de rendre le public heureux si moi je ne m’occupe pas de l’esprit de mon équipe. J’essaie modestement de créer des conditions de travail qui soient enthousiasmantes et intéressantes. C’est pour ça que nous avons passé presque une semaine autour de la biographie de Pierre Dac, pour apprendre à le connaître, avant même de se mettre à jouer.

« Rire ensemble, avec beaucoup de sérieux »

Comment avez-vous travaillé l’espace du Taps Scala pour en obtenir un rapport au public correspondant à l’esprit du cabaret ?

L’idée c’est d’inviter les gens à la fête. Nous agitons une des fonctions du théâtre qui est celle du « rire ensemble ». Nous faisons ça avec beaucoup de sérieux. Passer un bon moment, tout simplement, c’est déjà une tâche noble et très ardue.

Pour ce faire nous avons mis le théâtre totalement à nu. Il y a des tables de cabaret sur le bord du plateau, auxquelles le public peut prendre place s’il en a envie. Puis, petit à petit, on escalade les hauteurs de la loufoquerie dans ce programme qu’on a composé.

Pouvez-vous nous en dire quelques mots, de ce programme ?

Nous avons mis dans un shaker des pensées philosophiques, des petites formules, des monologues, des dialogues, des extraits de sketchs pour la radio, des propos techniques, des extraits de biographie, des chansons, etc. Il n’y a que du Pierre Dac.

Il ne s’agit donc pas de refaire les sketchs de Pierre Dac, mais de faire exister ses paroles d’une manière différente ?

Nous n’avons pas de point de vue artistique sur les sketchs, pas de parti pris esthétique ou littéraire. On fait œuvre de montage, c’est à dire que l’essentiel des textes sont absolument inconnus, y compris des aficionados de Pierre Dac. Notre travail de montage, c’était de frotter la loufoquerie la plus vertigineuse avec l’extrait de biographie le plus poignant. Il me semble que ça révèle vraiment la figure de Pierre Dac, qui est un homme qui dans sa propre vie pouvait passer, en une seconde, du plus grand des désespoirs au canular le plus potache.

Il y a quelque chose de très grave chez Pierre Dac.

Bien sûr. Comme chez tous les grands clowns, derrière le nez rouge, il y a la gravité. Chez lui il y a un profond désespoir : c’est un homme qui a été toute sa vie dans une difficulté d’être.

Vous parliez de son passé alsacien… Vous allez faire une grande tournée en Alsace après les représentations à Strasbourg. C’est important de faire voyager la figure de Pierre Dac à travers ce territoire ?

Pierre Dac reste méconnu pour une majorité d’entre nous. Quand on le découvre et qu’on l’aime, on a envie de le partager. C’est une joie d’avoir cette possibilité. Peu de gens savent qu’il a des origines alsaciennes. Il y a quelques occurrences dans le spectacle qui rappellent ça.

Ensuite il y a le bonheur de pouvoir aller sur le territoire, de sortir des grandes villes, parce que c’est là qu’on peut pratiquer notre métier de la façon la plus aiguë. (Toutes les dates de la tournée en région sont ici).

Comment ça ?

C’est formidable de travailler au TNS sur des productions importantes et d’entendre un public qui vient à cet endroit pour chercher l’exigence dans la forme artistique. Mais ça ne peut pas se faire sans aller sur le territoire, où nous avons un public de proximité qui est différent, et pour lequel il faut apporter ce service public du théâtre en se posant d’autres questions. Il s’agit de connaître ce public et d’aller vers lui, vraiment.

Il y a en France une tendance dans le théâtre à la politique, ou à la poésie, ou à l’esthétique, qui est formidable, sauf qu’elle met parfois un peu de côté une fonction essentielle du théâtre, qui est celle de l’assemblée. C’est le plaisir de se réunir entre inconnus, dans une salle, dans le noir, de se détendre, de vaquer. Nous avons vu ce besoin d’être ensemble il y a un an, une fois de plus. Le théâtre a cette fonction de réunion, pour nous élever, pour nous faire penser, mais aussi pour nous faire rire.

Qu’est-ce que vous avez envie de dire aux gens qui vont venir voir le spectacle ?

Notre proposition est simple. On embarque dans le monde parallèle de la loufoquerie et on en ressort avec des lunettes roses. On se met la tête à l’envers pendant une heure et demi, et peut-être que, du coup, ça remet les choses à l’endroit.

L'AUTEUR
Marie Bohner
Marie Bohner
Indépendante, coordinatrice de projets et rédactrice, je travaille dans le champs des droits humains, du développement et de la culture, au niveau international mais aussi en local à Strasbourg.

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