Les sites en .alsace, grand saut public dans l’inconnue numérique
Economie 

Les sites en .alsace, grand saut public dans l’inconnue numérique

Qui va se montrer intéressé ?

Qui va se montrer intéressé pour un site en .a ?

Les sites internet dont l’adresse se terminera par .alsace, c’est pour le printemps. À l’initiative du projet, la Région Alsace a déboursé 300 000 euros pour rendre l’opération possible. Alors que les réservations s’ouvrent le 19 janvier, ces nouvelles appellations doivent maintenant trouver leur public.


Internet s’agrandit. Non seulement par le nombre de sites disponibles (le milliard a été franchi en 2014), mais aussi par le type de site web. La Société pour l’attribution des noms de domaine et des numéros sur Internet (en anglais, Internet Corporation for Assigned Names and Numbers – l’ICANN) a décidé en 2008 d’étendre les noms de domaines de premier niveau (les top level domains, TLD) : les .com, .net, .fr, etc. L’Icann a choisi pour agrémenter ses finances d’en accepter des nouveaux, mais surtout des plus longs.

C’est ainsi que plusieurs demandes ont été déposées pour des sites se terminant en .wine (vin) .book (livres, acheté entre 5 et 10 millions de dollars par Amazon), .hotel, pour des villes comme .berlin .hambourg .newyork .paris depuis septembre, ou encore le plus sulfureux .xxx.

Les marques à la (re)conquête du web

Ces transformations du Net se matérialisent aussi en Alsace, où la Région a choisi de s’offrir le TLD .alsace. Des entreprises ont aussi investi ces extensions de domaines, c’est par exemple le cas de Hermes ou, plus proche d’ici, les cuisines Schmidt, Arte et Cuisinella.

Pour Alexandre Nappey, avocat du département « propriété intellectuelle et technologies de l’information » du cabinet Fidal, les marques sont en train de reprendre le contrôle sur Internet :

« Sur les sites en .fr ou le .com cela a toujours été la jungle. Il est très facile de s’enregistrer, pour une somme modique et parfois de manière assez dissimulée. Sur un site en .marque, aucun doute d’acheter un produit contrefait puisque l’entreprise décide à qui elle attribue ou non un site. Cela permet de créer un univers de confiance avec les usagers. »

C’est justement en 2009 qu’a germé l’idée de “la Marque Alsace”, lancée par la Région en 2012. Les entreprises locales peuvent utiliser le logo et rejoindre ce réseau en respectant une charte utilisation. Les noms en .alsace de sites Internet est un prolongement du développement d’Imaginalsace selon la Région Alsace.

Un vocabulaire marketing d’autant plus amusant que l’on retrouve dans un court entretien avec Thierry Saussez, conseiller en communication publié le 7 décembre dans pas moins de huit journaux de presse régionale de l’est de la France (dont les DNA et l’Alsace) et qui prédit que les régions vont devenir « des holdings avec leurs filliales ».

L’Alsace est l’une des régions pionnières après le .bzh pour la Bretagne, dont la demande émane d’une association, mais qui a reçu le soutien de la Région et le .paris à l’initiative de la ville. La Corse (.corsica) est aussi sur les rangs, tandis que le dossier de l’Aquitaine prend un peu de retard, car un changement de nom est dans les tuyaux avec la réforme territoriale.

Le logo de la marque imaginalsace.

Le logo de la marque imaginalsace.

Déposer le dossier : 185 000 dollars

Sauf qu’un simple dépôt de dossier coûte tout de même 185 000 dollars (155 000 euros), qu’il soit accepté ou non. Avec les frais techniques ou de conseil juridiques, le .alsace représente un investissement de 300 000€ pour la collectivité.  Lorsque l’Icann a lancé les ouvertures de noms entre 2008 et 2012, elle pensait recevoir 500 demandes. Elle en a finalement réceptionné 1 930.

Alexandre Nappey relativise cette dépense :

« Cela peut paraître beaucoup, mais comparé à un spot TV de quelques secondes qui coûte plusieurs milliers voire dizaines de milliers d’euros, c’est une visibilité bien plus durable. »

De son côté, la Région rappelle que le but d’une collectivité n’est pas de dégager des bénéfices mais bien de favoriser l’activité économique locale. Prudente, elle ne communique officiellement aucun objectif chiffré. Une discrétion qui a échappé à Nom-Domaine.fr qui précise que la Région Alsace espère bien en vendre au moins 9 000 et si possible 12 000.

Les études préalables avaient recensé quelque 5 000 adresses internet avec le mot « Alsace » à l’intérieur, et près de 67 000 sites en « .fr » domiciliés en Alsace. Pour le .paris, 12 000 demandes au total ont été enregistrées dès l’ouverture généralisée le 2 décembre. En Bretagne, ce total était de 3 000 le jour de l’ouverture à tous.

Passé l’investissement initial, des frais d’administration technique sont de 48 000€ par an.  Pour chaque site enregistré en .alsace, la Région percevra 30€ par an et une quote-part sera reversée à l’Afnic. Les hébergeurs de sites, des entreprises privées, facturent aux alentours ce prix ou davantage selon les prestations associées. À titre de comparaison, il est possible d’avoir un site en .fr ou .com à 5€ par an.

Il faut donc environ 1 600 sites pour atteindre l’équilibre annuel. Les 9 000 sites évoqués permettraient d’atteindre l’équilibre total en moins de deux ans. Pas gagné, mais pas impossible, au vu du succès en Bretagne et à Paris. Car la fibre locale bretonne (qui compte 1,4 millions d’habitants de plus) ou le rayonnement de Paris rendent ces chiffres incomparables avec la situation alsacienne.

Même après le regroupement des régions en 2016 (un recours auprès du Conseil constitutionnel est néanmoins en cours), la compétence sera déléguée à la nouvelle entité, désignée pour le moment avec sigle ALCA (Alsace Lorraine Champagne-Ardenne). Faudra-t-il un .alca pour « la maison mère » ?

Rassurer les clients

L’Association française pour le nommage Internet en coopération (AFNIC), qui gère les sites en .fr et des cinq DOM-TOM et bientôt 17 nouvelles extensions, territoriales mais aussi des nouvelles marques ou de type de services (.canalplus .sncf .banque .mutuelle etc.) s’occupe du bon fonctionnement technique de ces sites. Pour son directeur général adjoint, Pierre Bonis, les nouveaux noms de site sont une question d’image :

« Les noms de domaines en .region ne répondent pas à un besoin criant ou immédiat, mais ils peuvent apporter des solutions sur la visibilité, notamment de l’entrepreneuriat local. Le projet alsacien est d’ailleurs solide et vraiment soutenu. Pour les produits, notamment alimentaires, mais aussi les services, cela renvoie à une origine et une authenticité. Comme pour des marques, cela rassure la clientèle. »

Sauf qu’une fois que la phase de réservations du 19 janvier au 20 mars sera passée, il n’y aura pas de contrôle spécifique, ou de règle stricte comme l’obligation d’être domicilié ou originaire d’Alsace pour obtenir un nom de domaine en .alsace. La règle sera celle du « premier arrivé, premier servi ». Le prix est jugé suffisamment élevé pour dissuader la création de sites inutiles ou parasites.

Un meilleur référencement dans les moteurs de recherche, un nom plus simple (on pense à region.alsace ou ter.alsace) ou un nom qui n’existait plus en .fr, telles seraient les motivations pour les futurs acquéreurs toujours d’après la Région. Tant mieux, car dans le microcosme du monde numérique dans ou plusieurs Chambre des métiers, impossible d’avoir un nom d’organisation déjà intéressée.

Pas pour les petits, pas pour les gros

Qui fera sa demande ? C’est la grande l’inconnue, alors que les premières demandes seront enregistrées à partir du 19 janvier. Jusqu’au 20 mars, les associations, entreprises et institutions locales auront toutes la priorité pour déposer un nom de site, s’il correspond à leur dénomination sociale (voir sur point-alsace.com). Les particuliers pourront aussi candidates mais en cas de demande similaire sur un nom générique, par exemple choucroute.alsace, il y aura une mise aux enchères entre les demandeurs.

Entre le 20 mars et le 7 avril, les sites enregistrés en .alsace seront progressivement accessibles à tous. Les collectivités territoriales (région, les deux département et des communes) semblent partantes, mais pour le reste, le .alsace doit encore démontrer son intérêt au grand public. La communication autour du projet va s’intensifier.

Grand groupe originaire de la région, les cuisines Schmidt ont par exemple préféré investir dans les extensions .schmidt, bien que la stratégie et la méthode de nommage des futurs sites reste encore à préciser. Fabien Fischer, responsable web-marketing, explique sa stratégie :

« Pour les grands groupes, avoir son nom de marque comme nom de domaine est un accélérateur de notoriété. Quand on est un groupe international qui s’exporte, certains considèrent même que c’est limitant d’être ramenée à un territoire, que ce soit un pays ou une région. Si un jour on demande un site en .alsace ce serait davantage pour une site de communication sur l’entreprise pour expliquer son histoire ou son implication dans le territoire. »

Pour un développeur-web qui reste anonyme, les démultiplication des noms de domaines est surtout une fausse-bonne idée qui cache des intérêts économiques :

« Je ne vois pas l’intérêt de toutes ces ouvertures de domaines. Si on a déjà un site, ça n’apporte rien de plus de pouvoir rajouter une extension en .alsace ou autre chose. Il est déjà assez difficile de faire connaître son site. Par contre, pour quelqu’un d’autre c’est possible d’avoir le même nom ou de profiter de la notoriété d’un autre site en jouant sur quelques lettres ou la ponctuation, donc ça peut obliger certaines personnes à demander des nouveaux noms juste pour se protéger de ces pratiques, voire de régler le conflit par des intermédiaires, des avocats ou des arrangements directs. Vu le prix d’un dépôt de dossier, c’est surtout très lucratif pour l’Icann d’avoir établi ces nouveaux noms. »

Pierre Bonis de l’Afnic reconnaît que sans notoriété, il risque d’être difficile de s’en construire une juste avec un site en .alsace. Quant à un .strasbourg ou une autre extension du type, il faudra attendre plusieurs années et un nouveau tour d’ouverture d’extensions de domaines, puisque l’Icann est encore entrain d’administrer les demandes en cours, certaines n’étant pas prévues avant 2016. Vu le succès pour l’édition 2008-2012, on peut parier que l’opération sera renouvelée…

Aller plus loin

Sur Point-Alsace.com : les infos pratiques

Sur RFI : vent de panique sur le .xxx

Sur Rue89 : Officiel : Amazon possède désormais « .book »

L'AUTEUR
Jean-François Gérard
Jean-François Gérard
A rejoint la rédaction de Rue89 Strasbourg à l'été 2014. En charge notamment de la politique locale.

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