Ludor Citrik au TJP : un clown crado, mais bon pour le moral
Culture 

Ludor Citrik au TJP : un clown crado, mais bon pour le moral

actualisé le 18/12/2015 à 17h14

Ludor Citrik n'est pas un numéro (Photo Thomas d'Aram)

Ludor Citrik n’est pas un numéro (Photo Thomas d’Aram)

L’esprit du cirque continue à endiabler le mois de décembre à Strasbourg avec un spectacle de référence : Je ne suis pas un numéro, solo drôle et grinçant d’un clown singulier. Le TJP accueille Ludor Citrik du 16 au 20 décembre, pour un moment intense, tout public, à partir de 8 ans.

Malgré un mouvement de fond qui renouvelle les codes du cirque depuis les années 70 sous l’appellation « nouveau cirque », – plus si nouveau que ça aujourd’hui -, la place du clown peine à trouver une nouvelle identité. Personnage enfermé dans des clichés, bouc-émissaire dont on nous fait croire qu’on adore se moquer, incarnation étrange de la maladresse et de la souffrance, le clown du cirque traditionnel est une figure ambiguë.

Il est la personnification de nos défauts et de nos misères, une catharsis grossière et déformante, qui est tellement destinée à faire rire qu’elle en devient un peu effrayante. Qui n’a jamais eu peur d’un clown ? Dans ce cas, le clown a-t-il encore une raison d’exister ?

Clown nouvelle génération : en mode crado-clodo

Le succès de Je ne suis pas un numéro de Ludor Citrik, qui tourne de ville en ville sans discontinuer depuis 2002, semble prouver que le clown n’a rien perdu de sa raison d’être. Cependant, le clown Ludor Citrik, alias Cédric Paga, a subi une sérieuse mue depuis l’Auguste du cirque traditionnel. Si le bouffon originel, le vagabond moqué et moqueur, restent au cœur de l’identité de Ludor Citrik, ce clown contemporain le revendique : il est beaucoup plus qu’un numéro distrayant.

Ludor Citrik est un clown sale, débraillé et ostensiblement effrayant. Il garde de l’Auguste traditionnel le nez, la perruque et les chaussures, sérieusement revus au goût du jour, en mode crado-clodo. Mi-troll mi-ingénue en fleurs, on dirait que ce clown a été passé plusieurs fois à la machine, puis qu’il a vécu sous un pont depuis les dix dernières années.

La colère, moteur du rire

Dans une interview à Télérama de décembre 2003, Cédric Paga disait à Stéphanie Barioz :

« Ce clown, c’est surtout pas moi. Ou alors, c’est moi lorsque je me donne les moyens d’aller au bout de mes sensations. Être Ludor Citrik est ma réponse à la question “qu’est-ce que tu fais de la colère qui est en toi ?” Mon clown est quelqu’un qui aime l’ultra-violence, qui n’a ni hygiène ni code moral, mais qui déborde d’humanité. »

Plus que jamais le clown Ludor Citrik est une incarnation de la misère, – sociale et affective -, et de la colère, son pendant naturel. Plus que jamais aussi ce clown nous fait du bien, tant ses excès sont libérateurs. Les enfants comme les adultes rient de bon cœur, étonnés tout de même de rire devant tant de violence et de (fausse) cruauté. Cette première soirée au TJP ne fait pas exception en la matière.

Le spectateur, cette victime consentante

Cédric Paga paie de sa personne pour donner vie à Ludor Citrik. Il va puiser au fond de ce qui l’anime, et ne ménage pas son investissement physique. Il profite aussi de ses talents de jongleur, qui sont nés de sa première rencontre avec la scène, et de cette capacité d’interpellation du public acquise dans ses expériences de théâtre de rue.

D’une énergie redoutable, il n’hésite pas un instant à déborder largement sur les spectateurs, quitte à grimper sur les sièges. Personne n’est à l’abri, d’une adresse verbale, d’un compliment aigre-doux, d’un câlin, ou de miettes postillonnées. On ne regarde pas son spectacle, on le vit avec lui, volontairement, ou contraint et forcé.

Attachant ou repoussant, Ludor Citrik? (Photo Thomas d'Aram)

Attachant ou repoussant, Ludor Citrik ? (Photo Thomas d’Aram)

Si le spectateur accepte les débordements de Ludor Citrik, c’est parce que ce clown est un enfant. Un être innocent, sans limites et sans contraintes, qui joue, qui demande, qui exige. Et que tout ce qu’il veut, à force de menaces et de séquestrations, c’est un regard aimant, et, surtout, un gros câlin. Il est effroyablement attachant. Il paraît que des spectateurs qui l’auraient déjà vu avant lui amènent parfois des cadeaux.

Si ce clown est le digne représentant de tout ce qui nous répugne, c’est qu’on le connaît bien, il est presque de la famille… Ludor Citrik, c’est nous, et son besoin de consolation, sa sensibilité, sa solitude, sont les nôtres aussi, que nous repoussons de toutes nos forces. Il nous invite à les adopter.

Mieux qu’un cachet de vitamine C

Ludor Citrik n’est pas tout à fait seul sur la scène culturelle française, il a quelques frères et sœurs, aussi affreux, sales et méchants que lui, sinon plus. Bonaventure Gacon, par exemple, développe lui aussi un clown aussi hilarant que malsain, avec un plaisir et un talent exceptionnels. Encore trop rares, bien que leurs spectacles tournent depuis longtemps, les apparitions de ces clowns très spéciaux sont des moments de plaisir dont on aurait tort de se priver. Cette année 2015 a été difficile pour tout le monde et le moral des troupes, entre état d’urgence, chômage et élections régionales sur le fil, a besoin d’un sérieux coup de collier. Un tête-à-tête partagé avec Ludor Citrik est un exutoire salutaire.

L'AUTEUR
Marie Bohner
Marie Bohner
Indépendante, coordinatrice de projets et rédactrice, je travaille dans le champs des droits humains, du développement et de la culture, au niveau international mais aussi en local à Strasbourg.

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