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Brimades, injures et abandons à la maison de retraite Saint-Gothard
Société 

Brimades, injures et abandons à la maison de retraite Saint-Gothard

par Pierre France.
Publié le 13 mai 2014.
Imprimé le 16 août 2022 à 00:45
9 400 visites. 19 commentaires.
La maison de retraite Saint-Gothard (Photo Roland Burckel / Archi-Strasbourg / cc)

La maison de retraite Saint-Gothard (Photo Roland Burckel / Archi-Strasbourg / cc)

Plusieurs familles et certains membres du personnel de la maison de retraite Saint-Gothard à Strasbourg se sont plaints de mauvais traitements infligés aux résidents : abandons de soins, vexations, langage inaproprié… L’Agence régionale de santé a diligenté une enquête et ses inspecteurs ont prévenu le procureur de la République de l’existence de délits. Mais selon la direction, les faits indiqués sont anciens, et il n’y a pas de nouveaux cas de maltraitance.

Mais que se passe-t-il à la maison de retraite Saint-Gothard à Strasbourg dans le quartier de la Krutenau ? Plusieurs familles de résidents ont alerté les médias et l’administration, après avoir constaté qu’une partie du personnel soignant se livrait à des actes de malveillance sur leurs aïeux. Dans leur correspondance avec la direction de la maison de retraite, ces familles parlent de médicaments qui manquent, de bas de contention qui ne sont pas mis le soir ou enlevés bien trop tôt le matin, de selles retrouvés sous les pieds d’une résidente deux jours après par sa famille, de personnes très âgées laissées seules ou brimées, moquées par une partie du personnel soignant…

Une famille détaille :

« Une fois, ma mère a été victime de déshydratation et elle a dû être hospitalisée. Puis en août, nous nous sommes étonnés de découvrir un nouveau comprimé parmi ses médicaments. Après vérification, c’était une erreur ! Depuis ce jour, nous venons tous les soirs lui donner nous-mêmes ses médicaments. »

Des comportements qui ont également choqué au sein du personnel de la maison de retraite qui accueille 97 résidents. Cinq employés ont écrit, anonymement en novembre 2013, à l’Agence régionale de santé en ces termes :

« M. Roland a été secoué par les jambes dans la nuit du 2 au 3 octobre par un aide-soignant de nuit. Ce résident est atteint de la maladie de Parkinson, il souffre énormément de ses jambes. Ce même aide-soignant a tenu des propos déplacés et blessants à deux reprises, une fois accompagnés d’un geste menaçant, à l’épouse de M. Roland. M. Alfred a voulu manger un yaourt au moment du dîner. Il a malheureusement fait tomber sa cuillère, mais au lieu de lui en donner une autre, une aide-soignante, a donné un coup de pied dedans et a tout bonnement enlevé le yaourt au pensionnaire. »

Des faits signalés au procureur

Finalement, l’Agence régionale de santé (ARS) a mené une visite inopinée à Saint-Gothard en mars. Et fait rare, les auditions du personnel par les inspecteurs de l’ARS ont conduit ces derniers à effectuer un signalement auprès du procureur de la République de Strasbourg dans le cadre de l’article 40 du Code de procédure pénale (dont alinéa 2 fait obligation à « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit » d’en aviser sans délai le procureur de la République).

L’ARS confirme qu’une procédure est en cours auprès de la maison de retraite Saint-Gothard mais qu’elle n’a pas achevé sa phase contradictoire. Les conclusions de l’enquête ne seront connues que dans quelques semaines. Cependant, dans le cas où des patients seraient en péril, l’ARS peut faire cesser l’activité d’un établissement de soins immédiatement, comme elle l’a fait pour le laboratoire Schaller à Strasbourg ou plus récemment pour la maternité 3F à Saint-Louis, ce qui n’est pas le cas ici.

Aucun nouveau fait grave, selon la direction

Luc Ernewein, président de l’association qui gère la maison de retraite, l’AGES, et directeur de l’établissement par intérim, n’est pas très inquiet :

« On a répondu aux observations du rapport initial de l’ARS, lequel ne fait pas mention d’actes de malveillance dont nous n’aurions pas eu connaissance. Les quelques cas évoqués dans la lettre anonyme sont anciens, les auteurs ont été sanctionnés. Durant les cinq dernières années, trois personnes ont été licenciées pour faute, dont une pour des propos déplacés et une pour un cas d’escroquerie. L’ARS nous recommande d’améliorer un certain nombre de procédures, ce qui est tout à fait normal comme lors de chaque inspection. J’ai appris par la presse qu’il y avait eu un signalement au Parquet. »

Luc Ernewein ne croit pas que la lettre ait effectivement été signée par cinq salariés de la maison de retraite. Pourtant, les familles disposent d’emails et d’autres témoignages issus de salariés qui confirment ces dénonciations. Ainsi, dans un email envoyé par une salariée à la direction en août 2013, on peut lire :

« Mme M. s’enferme depuis deux jours dans la chambre 219, met la musique à fond et… Pendant ce temps, rien n’est fait dans les chambres dont elle doit s’occuper. De ce fait, aujourd’hui C. est seule et doit faire tout l’étage. Il parait qu’il y a des montagnes de sacs de linge, des poubelles non vidées, etc. M. arrive à 8h30 et repart à 13h45, enfin la belle vie. (…) Rachel et Elodie sont irrécupérables. Elles allument la télé sur la chaîne W9 musique à fond, et après laisse la résidente, dans la chambre très souvent visage contre le mur. Je leur ai demandé de moins crier à l’accueil, elles se sont mises à pousser des cris de singe dans mon dos. Elles se moquent de résidents décédés, je trouve cela désolant. »

Un personnel en constant renouvellement

Mais le directeur n’a semble-t-il pas donné suite. Actuellement, il est en congé maladie depuis plusieurs semaines. Il a rejoint la cohorte des absents parmi le personnel de la maison de retraite. L’établissement compte 55 employés (48 ETP) mais a dû faire appel en un an à plus de 200 intérimaires pour remplacer les absences. Le moral semble être au plus bas dans l’établissement, qui ne compte pas d’instances représentatives du personnel ni de délégués du personnel. Dans leur lettre à l’ARS, les cinq employés précisent que le dernier conseil de vie sociale s’est tenu en… 2008.

De fait, l’établissement doit faire face à une impressionnante rotation du personnel et semble avoir du mal à recruter de bons profils pour ces métiers difficiles et mal payés. Tout le monde n’a pas la patience pour s’occuper de personnes âgées dépendantes. Autre souci, la maison de retraite accueille de nombreuses personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer mais sans disposer d’une unité dédiée à cette population, c’est à dire des locaux sécurisés et surtout un personnel formé à la prise en charge de cette maladie neuro-dégénérative. Selon les familles, les cas de maltraitance les plus rudes ont lieu la nuit, dans la partie de l’établissement où sont placés les résidents souffrant d’Alzheimer justement.

L'AUTEUR
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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