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Mathias Moritz : de l’ombre à la lumière
Culture 

Mathias Moritz : de l’ombre à la lumière

par Sylvia Dubost.
Publié le 5 mai 2012.
Imprimé le 23 octobre 2021 à 19:53
3 012 visites. 3 commentaires.

La Dinoponera / Howl factory est la compagnie à suivre à Strasbourg. Dix ans après sa création, elle arrive pour la première fois sur les planches du Maillon avec Antiklima(X), pièce de l’impitoyable Autrichien Werner Schwab. À la tête de la troupe, le metteur en scène strasbourgeois autodidacte Mathias Moritz, 29 ans. Il défend un théâtre viscéral et décapiterait bien la cathédrale. Rencontre.

Quand avez-vous décidé d’être artiste ?

Mon père est prof de littérature, j’ai croulé sous les livres depuis tout petit. À l’adolescence, je me suis révolté contre ce monument. Entre 8 et 14 ans, j’allais très souvent au Maillon-Hautepierre, où un ami de mon père était régisseur. J’étais assez turbulent au collège Pasteur et j’étais souvent collé à côté du principal. Un jour, il m’avait mis une colle car j’avais dit : « Shakespeare, j’ai déjà tout lu ». Il m’a fait faire des fiches et ce genre de punition me plaisait !

Puis j’ai beaucoup bourlingué entre 14 et 18 ans. Quand je suis revenu à Strasbourg, j’ai fait le croisement entre mon propre constat politique et tous ces gens que je croisais alors que je travaillais comme barman. Alors je me suis dit : « Si on faisait un spectacle ! » Je voulais devenir comédien mais je me suis retrouvé à tout organiser, et je me suis pris au jeu. Quand j’ai commencé à faire du théâtre, j’ai pris les armes disponibles. J’ai sorti les livres de mon père et je les ai exploités. J’ai tout réutilisé et j’ai eu besoin de ce soutien-là. Et mon père a traduit Antiklima(X).

Mathias Moritz (doc remis)

Votre entourage a donc eu une influence sur votre choix ?

Oui et non. L’ami de mon père hurlait toujours dans la cuisine et me disait que je pouvais choisir n’importe quel métier mais pas la culture, parce que « c’est les pires ». Mon choix a beaucoup surpris. Mon entourage m’a soutenu, mais dans mon autodidactisme, je ne suis pas allé chercher mes influences théâtrales à cet endroit-là. J’ai beaucoup voyagé, j’ai vu beaucoup de spectacles. Je me targue d’avoir vu tous les spectacles du cycle de Romeo Castellucci dans les endroits où ils ont été créés. Je suis allé très tôt à Avignon, et Purifiées de Sarah Kane, mis en scène par Warlikowski, a été un spectacle important. Mais je ne suis pas dans la reproduction. Ces metteurs en scène affirment quelque chose de très fort et demandent, en quelque sorte : « Et maintenant, qu’est-ce que tu fais, toi ? »

Quelles rencontres vous ont fait avancer ?

Une des rencontres importantes, c’était avec Théâtre de l’exécuteur de Lyon en 2005, au cours du Festival de jeunes metteurs en scène que j’avais organisé au Molodoï. Théâtralement, on était les meilleurs ennemis : de notre côté, on avait les images, l’action, le déploiement scénographique ; pour lui, l’émotion doit sortir du souffle de l’acteur. Mais on raconte exactement la même chose sur l’état du monde. Depuis, on a fusionné.

Mathias Moritz met son univers très visuel au service d’Antiklima(X), la dernière pièce de Werner Schwab, où la saleté des mots fait écho à celle du monde (photo : Dinoponera/Howl Factory)

Comment décririez-vous votre univers ?

Quand je jouais en Allemagne, le metteur en scène Jean-Claude Berruti, juré du festival et qui avait fait l’école du TNS, me disait : « On voit que vous faites un théâtre strasbourgeois. Gothique, sombre, comme les rues de Strasbourg. » Mais les Strasbourgeois ne se reconnaissent pas dans mon univers qu’ils trouvent trop sombre. Sur Facebook, lorsqu’il fallait le genre de l’événement qu’on créait, je mettais « Doomthéâtre ». Ça me fait penser à ces jeux vidéo dans des couloirs sombres : le projet est quand même de trouver lumière. Mais on n’est pas dans la morale, on n’affirme rien : on ouvre un questionnement. On ne ment pas : les acteurs posent leurs tripes sur la table. Que ce soit juste, on s’en fout !

Qui ou qu’est-ce qui vous inspire en ce moment ?

Si je m’interroge sur la politique de mon pays – et là on m’y oblige – je me dis que ce serait bien de monter un spectacle fleuve de Shakespeare, Henri VI, ou même Coriolan, une pièce politique qui montre comment on enfume les gens. J’ai un autre fantasme : comment susciter la peur au théâtre ? Je suis un grand fan de films fantastiques et d’horreur, mais je n’ai jamais vu spectacle qui suscite l’angoisse comme au cinéma.

Pourquoi avez-vous choisi de rester à Strasbourg ?

A cause de la cathédrale. J’ai beaucoup d’affection pour cette cathédrale en sable rouge ! J’y suis né et j’ai beaucoup de choses ici. Au dernier festival de Cannes, on demandait à ce sacré André Wilms : « À quel endroit aimez-vous vivre ? » Il a répondu : « New York. Mais vous savez, quand on a passé sa jeunesse à Strasbourg, il en faut peu pour être heureux ! » Strasbourg est une ville apaisante et turbulente. Même si c’est un carrefour européen, on y croise toujours gens qu’on connaît et c’est le pire défaut ! J’ai quand même passé six ans à instaurer le dialogue avec les élus, les programmateurs… Maintenant tout est plus simple, mais il a fallu 30 ou 40 spectacles de la formation amateur. C’est le prix de l’autodidactisme, si on veut se passer de l’institution. Il ne faut jamais s’arrêter de faire, et ça viendra… ou pas !

Si vous n’étiez pas artiste, que seriez-vous ?

Je pense que je serais tenancier de bar, éditeur ou imprimeur, au service de, libraire, bien que ce soit aussi un monde très compliqué. Une librairie-bar-maison d’édition, ce serait bien !

Êtes-vous particulièrement attaché à la Krutenau ?

J’habite depuis des années à la Krutenau, et les anciens me disaient que c’était le quartier des putes et des voleurs, ça me plaisait bien. Je ne sais pas si j’ai de l’attachement encore aujourd’hui. Peut-être que cela fait trop longtemps que j’habite dans ma petite rue. Quand j’étais jeune, j’ai vu La Maman et la Putain, et leur sur-fréquentation de café est restée. Je vais au Marché bar le matin pour lire le journal, au Chariot l’après-midi et le soir au MFK, un bar métal que j’apprécie particulièrement. C’est un projet osé de faire cela à la Krutenau, je lui souhaite tous les courages du monde !

 Quels autres lieux aimez-vous à Strasbourg ?
La cathédrale regorge de mystères. J’étais fasciné par les sculptures et le nombre de gags qu’elles recèlent. J’avais le livre de Michel Zehnacker, et j’étais allé le voir dans un café pour le faire dédicacer.
Je vais à la librairie Quai des Brumes depuis 14 ans et j’y commande toujours mes bouquins, plutôt que sur Internet. C’est plus long mais je continue à les embêter ! Quand le prix des clopes avait augmenté, tout le monde allait en Allemagne, moi je continuais à soutenir mon buraliste portugais qui me disait bonjour tous les matins.
Et la boucherie Scherer dans le quartier gare, qui soutient la compagnie (comme Dôme Optic) mais ne vient jamais voir les spectacles !

Que changeriez-vous à Strasbourg ?

J’enlèverais la flèche de la cathédrale et mettrais un truc en acier juste pour pouvoir dire : « Du temps de la flèche… » C’est un rêve que j’ai fait. Je n’aimerais pas quelle s’en aille mais ça me ferait marrer de faire l’ancien ! Et j’aimerais aussi un bar raisonnablement sérieux qui ne ferme jamais, comme à Bruxelles.

Mathias Moritz évoque son projet de mise en scène pour Antiklima(X)

Interview réalisée par Le Maillon avant le début des répétitions

Y aller

Antiklima(X), mise en scène Mathias Moritz, du 15 au 18 mai à 20h30 au Théâtre de Hautepierre (une création programmée par Le-Maillon), de 5,5 à 20€. Locations au 03 88 27 61 81, sur www.le-maillon.com et au Maillon-Wacken (du mardi au vendredi de 14h à 20h et tous les jours de représentation de 14h à la fin du spectacle).

 

Article actualisé le 22/09/2017 à 22h13
L'AUTEUR
Sylvia Dubost
Sylvia Dubost
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