« Sans revalorisation, l’hôpital public va devenir un mouroir », alerte un chirurgien strasbourgeois
Société 

« Sans revalorisation, l’hôpital public va devenir un mouroir », alerte un chirurgien strasbourgeois

actualisé le 10/07/2020 à 13h26

Jean-Philippe Mazzucotelli est membre du collectif inter-hopitaux et chef de service de chirurgie cardiaque aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Le médecin s’inquiète d’une revalorisation insuffisante du salaire du personnel soignant à l’issue du Ségur de la Santé.

Rue89 Strasbourg : À l’approche des annonces du Ségur de la Santé, quel est votre état d’esprit vis-à-vis des négociations ?

Jean-Philippe Mazzucotelli : J’ai entendu qu’1,1 milliard d’euros supplémentaires vont être donnés, en plus des 6,4 milliards déjà prévus. Cela ferait 180 euros de plus par mois pour les personnels, ce qui est insuffisant pour les syndicats. Je partage leur avis.

Si l’on veut être attractif, il faut augmenter beaucoup plus les salaires. Cela concerne tout le personnel de l’hôpital : les infirmières, les aide-soignantes, les manipulateurs radio, les kinés, les ASH, les médecins de laboratoire… Notre problème est essentiellement sur les infirmières. Mais il faut revaloriser tout le monde, sinon les soignants ne viendront plus à l’hôpital public et privilégieront le secteur privé, en clinique ou en libéral. Les infirmières en cabinet s’en sortent très bien, elles ne sont pas emmerdées tous les jours par des cadres qui les placent à droite à gauche selon les besoins, comme à l’hôpital public.

Jean-Philippe Mazzucotelli est membre du collectif inter-hôpitaux et chef de service de chirurgie cardiaque aux Hôpitaux Universitaire de Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Si le Ségur centre ses annonces sur les salaires, pensez-vous que cela va donner satisfaction au personnel soignant qui évoque aussi le sujet du manque d’effectif ?

Vous l’avez vu dans la tribune que nous avons publiée sur Rue89 Strasbourg. Pour avoir beaucoup parlé avec les infirmières dont celles qui ont quitté le Nouvel Hôpital Civil (NHC), l’organisation est importante. Il faut qu’il y ait un réservoir d’infirmières pour remplacer les arrêts maladie, les grossesses et les retraites.

« Un combat permanent, juste pour un départ en retraite »

Aujourd’hui, c’est un combat permanent pour avoir un remplacement ne serait-ce que pour un départ en retraite. Une de nos secrétaires va partir prochainement. Si elle nous avait quittés au mois de juin, on n’aurait pas de
remplaçante aujourd’hui parce que l’administration fait tout pour retarder les remplacements de départ à la retraite. Comme ça, ils gagnent des mois de salaires tout en laissant les autres secrétaires en difficulté. Car il faut bien que les autres compensent le travail manquant. C’est n’importe quoi.

Cette gestion est délirante et démotive tout le monde, même nous. On en a ras-le-bol d’être dans le combat permanent. Deux de nos aide-soignantes devaient partir à la retraite, on le savait depuis deux ans, mais le jour J il n’y avait personne pour les remplacer. L’année dernière, une infirmière est partie à la retraite, tout le monde le savait, cela se prévoit à l’avance. Mais de la même façon, le jour où elle est partie, il n’y avait pas d’infirmière pour la remplacer. C’est insupportable.

Jean Castex a evoqué que ce milliard d’euros supplémentaire est également prévu pour l’embauche. Cela n’a pas forcément plu aux syndicats qui veulent assurer une augmentation de salaire de 300 euros. Avez-vous déjà ressenti cette tension entre l’augmentation des salaires et des effectifs ?

Les deux problématiques sont liées. On ne pourra recruter des gens que si les salaires sont à la hauteur de ce qu’ils souhaitent. Il faut que les gens soient motivés. Mes infirmières de chirurgie cardiaque viennent parce que ce métier leur plaît, c’est leur choix, malgré le stress qui va avec. Elles ne revendiquent pas un salaire supérieur. Elles veulent juste travailler dans de bonnes conditions : être remplacées en cas de maladie, ne pas être appelées sur leurs RTT, vacances, congés et week-ends, ne pas remplacer à une autre extrémité de l’hôpital.

« Est-ce qu’on va enfin payer leurs heures supplémentaires aux infirmières ? »

Jean-Philippe Mazzucotelli, membre du collectif inter-hopitaux et chef de service de chirurgie cardiaque aux Hôpitaux Universitaire de Strasbourg.

Aujourd’hui, avec la Covid qui est passée, plus personne ne veut travailler dans de mauvaises conditions ni exposer sa propre vie et celles de ses proches. Ou alors s’ils le font, ce sera dans des conditions salariales et d’organisation optimales. Sinon, personne ne viendra. Les jeunes ne s’inscriront pas dans les écoles d’infirmières ou d’aide-soignantes. Il faut une vraie revalorisation salariale, sinon l’hôpital public va finir comme un mouroir avec des salles communes comme au XVIIIe siècle.

Rue89 : Êtes-vous confiant dans la capacité du Ségur à réformer en profondeur l’hôpital public ?

Dans le cadre du rapport Claris, un professeur de Lyon a été missionné pour réfléchir à la gouvernance dans les hôpitaux et à la restructuration des hôpitaux publics. Le document est accessible sur internet. Il comporte beaucoup de banalités, de généralités, rien de concret. Quand on dit qu’il faut « améliorer la gouvernance et simplifier l’hôpital, » je suis d’accord mais
cela signifie quoi concrètement ? Pour « améliorer les conditions des infirmières », est-ce qu’on va payer leurs heures supplémentaires par exemple ? On doit poser des questions très précises, mais on ne les trouve pas dans ce document. Un autre document de 120 propositions de la
conférence des Doyens vient de sortir, par les présidents de Commissions médicales d’établissements (CME). Globalement, tout se rejoint. Tout le monde veut que ça change. Mais le changement doit se faire sur des critères très précis.

« Maintenant, le salaire est mis en avant parce qu’on a découragé les gens. Si vous saviez comme on a pourri la vie des infirmières dans cet hôpital… », Jean-Philippe Mazzucotelli, chef de service aux HUS (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Maintenant, le salaire est mis en avant parce qu’on a découragé les gens. Si vous saviez comme on a pourri la vie des infirmières dans cet hôpital… C’est incroyable. Les infirmières étaient en CDD, renouvelées tous les six mois, sans savoir quand elles allaient être titularisées. Quand vous êtes jeune et que vous voulez vous installer quelque part, vous avez besoin de certitudes, ne serait-ce que pour faire un crédit. Si vous allez voir la banque et que vous leur parlez d’un CDD à 1 200 euros par mois, personne ne vous prêtera d’argent. Que les gens fassent leurs preuves pendant un an, cela me paraît raisonnable, mais après il faut les titulariser. Ici, un technicien de laboratoire est en CDD depuis six ans. On ne paye pas leurs heures supplémentaires, on leur promet de les payer, en vain, on les rappelle sans cesse sur leurs week-ends, etc. On leur a pourri la vie. Les filles qui sont parties de mon service m’ont dit « Vous savez, on ne quitte pas la chirurgie cardiaque. On quitte l’hôpital public. »

Au niveau psychologique, le corps des aide-soignantes est soumis à des conditions extrêmement difficiles par le sous-effectif et le travail pénible. Une meilleure prise en compte de la pénibilité du travail fait-elle l’objet de discussions ?

Oui, même si toutes les spécialités peuvent être pénibles. Certains secteurs sont effectivement plus exposés, comme les urgences face à la violence. Pareil pour les maladies infectieuses qui présentent un risque pour le personnel, qui peut attraper des bactéries extrêmement virulentes. Il y a un turn-over permanent, beaucoup d’entrées et donc un risque supplémentaire.

Le salaire… mais pas que

En gériatrie, c’est aussi difficile car il faut soulever, aider, donner à manger aux malades, être omniprésent. Un collègue m’a dit que les aide-soignantes ont eu une prime de 100 euros en gériatrie mais pas les infirmières, alors qu’elles la méritent aussi. En service de réanimation, pareil, c’est très lourd et stressant, on l’a vu avec la Covid. En chirurgie cardiaque, le travail est stressant mais on a fait un choix, on n’est pas exposé directement à des maladies.

Pensez-vous que les annonces vont porter seulement sur les salaires ?

Ce qu’on souhaiterait, c’est qu’on parle du reste. Le salaire, c’est une chose, mais si vous payez bien une infirmière et que vous la laissez seule dans un service, ça ne va pas mieux faire tourner la machine. Certes, cette infirmière sera mieux payée mais elle travaillera dans des conditions épouvantables et, au bout, d’un moment, elle dira « j’en ai ras-le-bol, je m’en vais. »

Un mois et demi de négociations sera-t-il suffisant pour proposer des mesures concrètes ?

Il n’y a pas de réforme majeure à faire, ce n’est pas vrai. Il ne faut pas passer des jours à réfléchir sur le système de santé. Le malade n’a pas changé en 80 ans, il a juste vieilli et gagné en espérance de vie. Beaucoup plus de gens sont polypathologiques. Quant à la prise en charge, un malade reste un malade. Je pense que la réorganisation réelle qui sera complexe à mettre en place sera à l’échelle d’un territoire. C’était le rôle des ARH (agences régionales de l’hospitalisation, NDLR) il y a plus de 20 ans, c’est le rôle des ARS aujourd’hui (agences régionales de la santé, NDLR).

Sauf que les ARH et les ARS sont aussi incapables les uns que les autres de faire ce boulot-là. C’est pour ça qu’on nous a demandé à nous, les médecins, d’organiser les Groupements hospitaliers de territoire (GHT). Les ARS n’y arrivent pas à cause de l’opposition du maire de la ville. J’ai discuté avec quelques élus, maires de petites villes, ils se sont battus pour garder leur hôpital, ils ont refusé la restructuration. Un petit coup de téléphone aux copains du ministère, et la fermeture est stoppée.

Pensez-vous que ce Ségur va améliorer la gestion de la crise à l’hôpital, en termes d’organisation ?

On ne sait pas ce qu’il se passe dans ces négociations, ni ce qui va en sortir. Les politiciens font des promesses, ils affirment nous avoir compris mais ils nous mentent. Je ne crois plus en ce discours politique. C’est pour ça qu’on est descendus dans la rue, on ne peut plus assumer cette responsabilité. Les procédures et les processus de contrôle pèsent trop sur nous. Macron a
promis de grandes réformes, mais on sait bien que ça ne changera rien sans actes précis ni forts.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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