À la Meinau, les colocations solidaires peinent à se faire une place
Société 

À la Meinau, les colocations solidaires peinent à se faire une place

Depuis septembre 2016, le quartier de la Meinau accueille une « Kaps », c’est-à-dire une « koloc' » à projet solidaire. En échange d’un loyer attractif, les jeunes qui s’y installent donnent plusieurs heures de leur semaine pour dynamiser le quartier. Après deux ans d’expérience et de bons souvenirs, les colocataires doutent néanmoins de leur utilité.

Entre la Meinau et le Neuhof, un large bâtiment vert pâle abrite les quinze habitants des « koloc' » à projet solidaire (Kaps) strasbourgeoises. Répartis dans quatre appartements, les jeunes de ces colocations s’installent au milieu des habitants et s’engagent à créer des projets pour répondre aux besoins de leurs voisins. Après deux ans, certains des colocataires souhaitent un meilleur ancrage dans le quartier.

Quatre appartement de cet immeuble de la rue du Rhin Tortu sont occupés par des « kapseurs » (photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / CC)

Le concept de Kaps est apparu dans les années 1970 en Belgique. En France, c’est l’Association de la fondation étudiante pour la ville (Afev) qui porte les colocations depuis 2010, pour que des jeunes de 18 à 30 ans s’impliquent dans le quartier où ils vivent et y impulsent des projets. En septembre 2016, les premiers « kapseurs » sont entrés au 70 rue du Rhin Tortu, face au parc Schulmeister.

Ludivine, 25 ans, va y déposer ses valises à la rentrée. Déjà bénévole pour l’Afev de Caen, puis celle de Strasbourg, elle vient de finir son master en anthropologie à l’Unistra :

« J’ai pas mal de temps puisque je suis en recherche de boulot. Je voulais mettre à profit ce temps. La lutte contre la discrimination est une cause qui me plaît et qui, en plus, a un lien avec mes études de sociologie. »

Ludivine espère pouvoir nouer des relations avec ses voisins, les habitants de la Meinau et du Neuhof, « pour qu’ils trouvent leur intérêt dans les projets mis en place ». C’est pourtant ce qui a manqué à deux kapseurs qui viennent de quitter l’appartement. Hari, 24 ans et Louise, 25 ans, ont passé plus d’un an dans la colocation de la Meinau. Ils y ont monté des projets à destination des habitants, mais Hari regrette le manque de contacts avec ses voisins :

« Je ne vis pas dans la réalité des habitants. En parlant avec eux, je me rends compte qu’ils ont des soucis que je n’ai pas. Par exemple, le contrôle régulier par les forces de l’ordre. »

Des loyers à moins de 350 euros

Sur impulsion de l’Université de Strasbourg, puis de la municipalité, l’association a entamé une collaboration avec le bailleur social Domial. Depuis, quarante personnes y auront habité, entre un et deux ans. Ils passent en théorie trois à quatre heures par semaine pour organiser leurs actions solidaires. Ils habitent dans des logements sociaux, et bénéficient de loyers attractifs : de 260 à 330€, charges comprises, pour leur chambre dans cet immeuble neuf. Aucune condition de ressources n’est indiquée, « le critère principal c’est la motivation » assure Fanny Sarron, déléguée territoriale pour l’Afev Strasbourg.

Les habitants des Kaps sont pour les deux-tiers des étudiants. Les autres colocataires sont de jeunes actifs, en recherche d’emploi ou en service civique. Peu viennent de milieux favorisés, avec près de la moitié de boursiers. Beaucoup ne viennent pas de Strasbourg, et choisissent les Kaps pour être moins isolés selon Fanny Sarron :

« Ils sont sûrs que dans les Kaps, leurs colocataires sont ouverts d’esprit et solidaires. Tout jeune peut se sentir utile. Cela va aussi lui permettre d’abandonner ses préjugés par rapport aux quartiers populaires. Surtout pour leurs parents d’ailleurs, qui sont souvent réticents à l’idée de laisser leur enfant y habiter. Ce n’est pas seulement l’endroit où le jeune va dormir, il va essayer d’y vivre. C’est aussi un moyen de devenir un citoyen actif. »

Fanny Sarron tient à ce que ces actions se fassent dans des colocations car « c’est en groupe qu’ils pourront monter des projets » (photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / CC)

En deux ans, le bilan se résume à un bac de compostage, une participation à la fête du parc et à la fête des peuples. À cela s’ajoute des soirées jeux, une pendaison de crémaillère et une fête des voisins, plutôt à l’échelle de l’immeuble. Pour ces quartiers, les Kapseurs peuvent devenir des acteurs associatifs dynamiques estime Fanny Sarron :

« Ce sont des quartiers cloisonnés, et ramener une jeunesse, souvent étudiante, permet de créer de la mixité. Je crois qu’il y a une force dans cette volonté d’aider. »

Les habitants à l’écart des projets menés

Après un an et demi dans une des « koloc », Hari va rentrer en master à la rentrée. Arrivé de Poitiers il y a trois ans pour ses études, il s’est d’abord engagé comme bénévole pour l’Afev avant d’y travailler en service civique puis de choisir de vivre dans des Kaps. Content de s’être engagé avec d’autres jeunes qui « au-delà d’habiter ensemble essaient de participer à quelque chose », il regrette le manque de contact avec les habitants. Les projets menés l’ont été sans vraie concertation :

« On essaie de les mobiliser, on organise des soirées, on fait du porte-à-porte. Mais on a, finalement, peu de contacts avec les habitants. C’est en partie lié à la position du bâtiment, on est vraiment en bordure de la Meinau. On la traverse peu. »

A la question « Qu’est-ce-qui vous rend heureux ? », les habitants ont répondu sur de petites pancartes qu’Hari, ici avec sa copine Justine, ont gardé dans un coin de l’appartement (photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / CC)

Louise, diplômée d’un master d’allemand cet été et « plus ancienne kapseuse de Strasbourg », acquiesce. Elle a fait partie des premiers habitants de la colocation qu’elle a quitté en juillet 2018. Pour elle, ce problème d’intégration dans les quartiers a existé dès le départ :

« La première chose qu’on nous a demandé c’est : vous, qu’est-ce-que vous voulez faire ? C’était une bonne idée de parler de nos envies, mais on a pris les choses à l’envers. On aurait plutôt du se demander : qu’est-ce-qui se passe dans le quartier ? Avant de créer nos projets, on aurait du se poser des questions en tant qu’habitants, pas en tant que bénévole de l’Afev. »

Elle met en cause des problèmes d’organisation entre bénévoles et de temps accordés aux projets :

« Ce qui m’a plu, c’était d’essayer de s’intégrer dans les quartiers et d’en découvrir les habitants. C’est quelque chose que je n’aurais pas eu en Crous. Mais nos interactions avec eux étaient quand même trop ponctuelles et trop isolées. C’est normal, c’est le début, nous n’avons pas encore réussi à trouver la bonne place. »

« On était vus comme des étudiants parachutés »

Avant d’emménager dans la Meinau, cette ancienne bénévole pour l’Afev s’est confrontée à l’appréhension de ses parents à cause de la réputation du quartier « et des voitures brûlées au Nouvel An », mais elle « s’en foutai[t] ». Elle y recherche d’autres étudiants avec lesquels échanger, alors qu’elle ne connaît personne à Strasbourg. « Ce n’était pas trop cher, ça me permettait de ne pas être isolée et d’apprendre à connaître le quartier ». Mais elle regrette d’avoir laissé passer des opportunités d’intégration dans le quartier, notamment via les associations déjà installées :

« Créer des projets réguliers a été compliqué. Nous n’avons pas de salle et nous n’avons pas beaucoup de connexions avec les associations de la Meinau. On aurait du leur donner plus de coups de main. Là, on était vus comme des étudiants parachutés, on était d’ailleurs les seuls étudiants du quartier. Les habitants ne comprenaient pas pourquoi on était là et les associations aussi étaient perplexes. Nos projets ont été plus utiles pour nous que pour eux. »

Le bâtiment des kaps fait face au parc Schulmeister. Il est à la limite de la Meinau. (photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / CC)

Les colocations solidaires accusent le coup d’un « excès d’ambition » selon la jeune femme. Elles n’ont pas recherché la coordination avec le tissu associatif :

« La preuve, c’est notre projet de boîte à livre qu’on voulait mettre en place en 2016. On a attendu plusieurs mois la réponse de la mairie qui a été négative. On était très déçu mais on a appris qu’une autre association en installait une, dans le jardin inter-religieux. Si on avait eu plus de relations avec eux, on aurait pu le créer ensemble. »

Du côté des riverains, les Kaps ne sont pas ou peu connues. Les bénévoles de l’Afev sont surtout identifiés pour l’accompagnement d’enfants du quartier, qui existait déjà par le passé et qui selon les associations installées est une bonne chose. Mais leur action en faveur de la vie culturelle et sociale de la Meinau est presque invisible pour le tissu associatif.

En septembre 2018, les Kapseurs ont l’espoir que la situation change et organisent une soirée d’intégration pour communiquer avec les habitants mais aussi les commerçants de la Meinau, dans le but de faire connaître leurs initiatives.

Une expérience enrichissante pour les étudiants

Pour autant, Hari ne reste pas sur une impression négative à l’heure de tirer un bilan de départ. Ce fut son premier engagement associatif et sa première immersion dans un « quartier populaire » :

« Avant, les quartiers étaient pour moi un point d’interrogation. On a pour habitude de voir ce qu’il s’y passe de mal. J’étais curieux de voir ce qu’il s’y passe de bien. En un an et demi je n’ai jamais eu de problèmes. Je n’ai pourtant jamais vu d’articles qui disaient qu’il n’y en avait pas. »

L’idée des kaps est de s’intégrer dans un quartier, que l’un des appartement surplombe depuis son balcon, pour y mener des projets solidaires (photo Judith Barbe / Rue89 Strasbourg / CC)

Avant d’ajouter, sur ce qu’un projet comme les Kaps peut signifier  :

« Les gens disent que les jeunes s’investissent peu ou pas mais j’ai tendance à penser que si on leur propose les moyens de le faire, ils le feront. »

Même constat pour Louise, qui a apprécié d’habiter à la Meinau :

« C’est un quartier super agréable, que je conseille ! C’est très bien situé, il y a pas mal d’associations, c’est bien développé. J’ai appris à connaître la Meinau, j’ai passé des supers moments à la médiathèque, à la salle de danse ou dans l’espace Django. J’ai beaucoup appris. »

Elle a surtout apprécié l’accompagnement individuel d’un enfant du quartier. Louise a tissé des liens avec les familles qu’elle a aidé :

« Les habitants, on les a plutôt rencontré via ces accompagnements, on a pu avoir une réflexion avec eux sur ce que c’est de vivre à la Meinau. Au départ, cela n’a pas été évident de trouver sa place, entre les adultes et les enfants. Pour les enfants, on a presque leur âge, pour les adultes, on est respectables car on fait des études. Avec la petite fille que j’ai suivi cette année, on a crée des vrais liens d’amitié. »

Les dix places libérées dans les appartements pour la rentrée sont attribuées depuis mi-juin. Une ou deux places pourraient se libérer en octobre, mais pas assez pour les quarante candidatures qui sont déjà parvenues. Fanny Sarron réfléchit déjà à l’ouverture de nouvelles Kaps à Strasbourg à l’Elsau ou au Neuhof, en collaboration à nouveau avec le Crous et l’Unistra face aux problèmes de logements étudiants. La difficulté reste de trouver des espaces assez spacieux pour y accueillir une colocation. Des appartements pourraient être disponibles pour septembre 2019 au Port-du-Rhin. Idéalement, c’est une vingtaine de Kaps qui pourraient être créées sur Strasbourg.

L'AUTEUR
Judith Barbe
Judith Barbe
Jeune journaliste jurassienne exilée en terre alsacienne.

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