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Ruby, 62 ans : « Je suis piégée dans un logement social trop cher »
Environnement 

Ruby, 62 ans : « Je suis piégée dans un logement social trop cher »

par Thibault Vetter.
Publié le 26 février 2022.
Imprimé le 29 novembre 2022 à 16:50
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Rue89 Strasbourg a rencontré deux habitants de logements sociaux à la Meinau, en grande difficulté pour payer leur loyer. Depuis qu’ils sont seuls et à la retraite, leurs appartements sont devenus trop grands et trop chers. Dans l’Eurométropole, rien qu’en 2019, plus de 1 000 foyers avaient déjà demandé à changer de logement social pour ces raisons. Les bailleurs peinent à leur trouver des solutions.

Ruby (prénom modifié) touche une retraite de 825 euros, après une vie à travailler comme femme de ménage. Son loyer : 700 euros charges comprises. « Je suis piégée dans un logement trop cher pour moi, et la situation a empiré depuis juin 2021, lorsque je suis passée à la retraite et que mes revenus ont baissé », déclare-t-elle, en cette matinée de février lors d’une réunion de l’opération Quartiers connectés menée par Rue89 Strasbourg.

Le F4 de 90 m² de Ruby se situe avenue de Normandie à la Meinau. « Je paye 100 euros de gaz et d’électricité, mes charges sont énormes comme l’appartement est grand », ajoute dépitée celle qui est aussi devenue grand-mère. Célibataire, elle raconte devoir continuer à travailler le soir, deux heures par jour, pour gagner les 200 euros qui « me permettent de manger ». Les larmes aux yeux, elle confie :

« C’est absurde, moi je me ruine, j’ai même dû renoncer à mon assurance vie pour m’en sortir. Et en même temps, il y a des gens qui vivent les uns sur les autres. Ils auraient besoin de mes 4 pièces… »

« Des situations comme ça, il y en a plein autour de moi »

Même situation pour Alain, seul, depuis que sa mère est décédée, dans un appartement de 72 m² situé rue de la Canardière, également à la Meinau. Il paye 716 euros par mois, charges comprises. Le retraité a demandé à changer d’appartement en septembre 2021 :

« Des cas comme ça, il y en a plein autour de moi. C’est le passage à la retraite, le fait de devenir veuf ou de perdre une personne dans le foyer qui peuvent entrainer une chute brutale du revenu. On se retrouve comme ça, seuls, dans des appartements trop grands. »

Un millier de demandes de HLM plus petits et moins chers

D’après Nadia Monkachi, de l’Agence de développement et d’urbanisme de l’agglomération strasbourgeoise (Adeus), en 2019, 8 312 demandes de changement de logement social ont été enregistrées (soit près de 40% du nombre total de logements sociaux, NDLR) dans l’Eurométropole de Strasbourg. Sur ces 8 312 demandes, environ 1 080 correspondent à des foyers qui sous-occupent leur logement et dont le loyer leur impose un taux d’effort (rapport entre le loyer et les revenus) supérieur à 30%.

Comme Ruby et Alain, les personnes concernées vivent donc dans des appartements trop grands pour elles et dont les loyers représentent des coûts trop élevés par rapport à leurs revenus.

Plusieurs centaines de personnes âgées essayent de changer de logement social à Strasbourg, parce que le leur est trop cher. (Photo Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg)

Yann Thepot est le directeur de l’Association territoriale des organismes HLM d’Alsace (Areal). Il explique que dans l’Eurométropole, en 2021, à peu près 430 demandes concernaient des personnes de plus de 65 ans, qui ont coché comme premier motif que leur logement social est trop grand ou trop cher.

Suzanne Brolly, adjointe à la maire (EELV) en charge de l’habitat, complète qu’en 2020, sur la commune de Strasbourg (à distinguer de l’Eurométropole, qui comprend les 33 communes de l’agglomération), 5 514 personnes souhaitaient changer de logement social dont 680 personnes qui déclaraient, comme motif de demande, que leur logement est trop grand ou trop cher.

Suites aux demandes, des propositions pas toujours adaptées

Daniel Bonnot, président de l’association Consommation logement cadre de vie (CLCV) du Bas-Rhin, explique que chaque mois, une dizaine de locataires du parc social doivent être accompagnés dans leurs démarches pour changer de logement. « Elles viennent nous voir parce qu’elles n’arrivent plus à payer le loyer. Certaines ont des retards de versements de plusieurs mois », indique-t-il. D’après lui, « il faut aussi considérer que de nombreuses personnes en difficulté financière ne demandent pas de changement de logement social parce qu’elles sont trop éloignées des institutions et que les démarches administratives sont compliquées ».

Avec la CLCV 67, Daniel Bonnot dénonçait déjà en 2017 le manque de moyens des bailleurs sociaux pour produire des logements sociaux peu onéreux. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

En moyenne, le traitement d’une demande dure 18 mois, d’après Suzanne Brolly. « En attendant on fait comment ? On va au Secours populaire ? », s’indigne Alain. Et encore, lorsqu’un bailleur social fait une nouvelle proposition, celle-ci n’est pas forcément adaptée.

Par exemple, Ruby a formulé une demande pour changer de logement en 2017, lorsque ses enfants sont « partis de la maison ». En 2019, elle relate que son bailleur social, Alsace Habitat, lui a proposé un F3 mais… à Lipsheim et plus cher (802 euros charges comprises).

« Les logements sociaux récemment construits affichent des loyers plus élevés »

Contactés par Rue89 Strasbourg, les bailleurs sociaux Alsace Habitat et Ophéa n’ont pas répondu sur les taux d’efforts demandés lors des propositions de logements sociaux. Suzanne Brolly estime que le cas de Ruby est anormal :

« Les bailleurs sociaux à Strasbourg visent, dans leurs propositions de logements, un taux d’effort maximum de 33%. La proportion de ménages concernés par une attribution avec un taux d’effort supérieur n’est pas connue de nos services. Mais je pense qu’elle doit rester marginale. »

Nadia Monkachi de l’Adeus commente :

« Les logements du parc social récemment construits, affichent des loyers plus élevés que ceux des anciens immeubles. Donc, parmi les propositions faites suite à une demande de changement de logement social, il peut il y avoir des loyers plus chers. Mais en théorie, si le motif de la demande est que le loyer initial est trop cher, les bailleurs en prennent compte. »

Yann Thepot de l’Areal, ajoute : « C’est même dans l’intérêt des bailleurs, s’ils le peuvent, de proposer des logements adaptés aux revenus de leurs locataires, car ils évitent ainsi des risques d’impayés. »

L’échange de logement social, une pratique autorisée mais méconnue

De son côté, Ruby évoque ces voisins qui « vivent à huit dans un deux pièces. Moi j’en ai 4, dont deux toujours vides. On pourrait échanger tout simplement ?! » Cette démarche est autorisée mais elle est très peu utilisée car méconnue. À noter que près de 3 000 demandes de logements plus grands ont été formulées en 2020 parce que les familles suroccupent leur appartement.

Daniel Bonnot de la CLCV propose de mettre en place des dispositifs pour favoriser les échanges de logements. Selon Suzanne Brolly, des réflexions sont en cours sur ce sujet :

« La mise en place de nouveaux processus tels que les “bourses au logement” (échange de logements entre deux locataires) ou la “location choisie” (possibilité pour un demandeur de candidater sur un logement qui se libère) sont à l’étude. »

La CLCV 67 fait partie du Plan partenarial de gestion de la demande et d’information des demandeurs (PPGDID) de logements sociaux. Elle propose, à ce titre, une autre mesure : « la prise en compte de l’ancien loyer lors d’une réattribution de logement social, pour que le nouveau loyer soit proportionnel à l’ancien en fonction de la surface », expose Daniel Bonnot.

Les bailleurs de logements sociaux, comme ici à la Meinau, peinent à équilibrer les occupations effectives avec les besoins. (Photo Evan Lemoine / Rue89 Strasbourg)

La CLCV demande un plan d’ampleur en faveur du logement social

Pour Suzanne Brolly comme pour Daniel Bonnot, le fond du problème vient d’une offre insuffisante en logements sociaux. Suzanne Brolly détaille :

« En 2020, on a compté 23 000 demandes pour 3 400 attributions. Le nombre de logements disponibles baisse chaque année alors que les demandes ne cessent d’augmenter. Sur toute l’Eurométropole, 1 300 logements sont produits tous les ans en moyenne depuis 2017, mais c’est insuffisant. Nous avons augmenté la cadence en soutenant la production de 1 500 logements sociaux en 2021, dont 500 PLAI (logements très sociaux) contre 350 en 2020. »

Daniel Bonnot de la CLCV pointe aussi la réforme de la réduction des loyers de solidarité en 2018 qui a fragilisé les bailleurs sociaux en diminuant leurs ressources. Elle rend donc plus difficile la construction de logements à loyers modérés.

L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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