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À la Meinau, des rats et des cafards profitent du désengagement d’un bailleur pour prospérer
Environnement 

À la Meinau, des rats et des cafards profitent du désengagement d’un bailleur pour prospérer

par Thibault Vetter.
Publié le 18 octobre 2022.
Imprimé le 02 décembre 2022 à 03:27
4 078 visites. 3 commentaires.

Rue de la Canardière à la Meinau, des habitants subissent les intrusions de rats et de cafards dans leurs logements. En attendant d’être entièrement refaite, la zone est devenue un paradis pour les rongeurs et les cafards. Reportage.

Au pied de cet immeuble de la Meinau, une quinzaine de locataires attendent dans le froid, une matinée brumeuse du mois d’octobre. Ils dénoncent la dégradation de leurs conditions de vie dans le vétuste bâtiment du 50 au 60 rue de la Canardière, infesté, jusque dans leurs appartements, de rats et de cafards. In’li Grand Est, propriétaire de cet édifice et d’autres aux alentours, projette de les démolir pour les remplacer par des ensembles neufs.

Le bailleur a initié des démarches de relogement auprès des habitants depuis 2019. La quarantaine de personnes qui restent craignent d’être contraintes de vivre encore plusieurs années dans un environnement qui se dégrade.

Daniel, résident de longue date, pointe un grand terrain vague derrière le bâtiment. Les rongeurs y ont creusé des dizaines, peut-être des centaines de terriers, protégés par une haute végétation qui constitue un écosystème favorable à de nombreuses espèces… comme les rats. Le Meinauvien constate leur prolifération en l’absence d’entretien de la zone :

« Si on me disait qu’il y en a 400, je ne serais pas étonné. Ils sont bien ici… Surtout que des habitants jettent les poubelles par la fenêtre. »

Dans la cave, les rats grouillent

Des fenêtres qui mènent à la cave de l’immeuble sont presque collées au sol, parfois ouvertes, d’autres ont des vitres cassées. Les grilles censées empêcher l’intrusion des rats leur laissent largement la place de se faufiler en réalité.

Des trous et fissures au bas des murs font aussi probablement office de passages. Ils ont alors accès à leur garde manger favori : les poubelles. Plusieurs d’entre elles n’ont même plus de couvercle, d’autres sont endommagées à leur base, laissant une entrée vers la nourriture.

Les poubelles ne sont pas étanches aux rats. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

« On ose à peine entrer dans la cave pour jeter les poubelles, ça fait peur », lance une femme âgée. Dans le sous-sol, une très forte odeur d’urine et d’excréments de rats coupe le souffle. À l’approche du local poubelles, leurs déplacements bruissent. Ça grouille. Quelques petits animaux se laissent apercevoir en traversant furtivement le couloir. L’un d’entre eux, pas peureux, se cache à peine dans la poubelle. Un autre entre dans ce qui est censé être un piège, et en ressort aussitôt.

La faute aux squatteurs d’en face ?

Contacté à propos de cette situation, In’li répond que cette prolifération s’explique notamment par « un dernier hiver doux, la présence massive de sacs poubelles à l’extérieur des bâtiments, l’incivilité de certains habitants qui jettent leurs détritus et de la nourriture n’importe où ». Le bailleur accuse les occupants du squat Bourgogne, un autre bloc en instance de démolition situé à quelques dizaines de mètres de l’autre côté du terrain vague et investi par des sans-abris :

« Ils se débarrassent au même titre que des habitants indélicats, de leurs déchets aussi bien à même le sol des parties communes de l’immeuble qu’à l’extérieur du site malgré la mise en place d’une benne à ordures et d’une campagne de sensibilisation réalisée récemment par la collectivité. »

De la nourriture accessible pour les rongeurs

Mardi 4 octobre 2022 vers 10h, aucun sac poubelle n’est entreposé dehors autour de l’immeuble, pas d’ordure à l’horizon sur la pelouse abandonnée. Une femme jette de petits bouts de pain depuis sa fenêtre pour nourrir des pigeons, ce qui agace Daniel : « Les rats en profitent aussi ! » Le bailleur indique que « des dispositifs anti-rats (pièges, grilles aux fenêtres, NDLR) ont été mis en place et plusieurs campagnes de dératisation ont été réalisées conjointement avec la collectivité ».

Un îlot à poubelle étanche aux rats à la Meinau. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

Mais sans poubelles enterrées ni d’îlots étanches, impossible de lutter efficacement contre le phénomène, les dératisations ponctuelles étant des solutions à court terme. Ophéa a récemment embauché des gardiens d’immeubles qui rappellent que les ordures doivent être jetées dans les poubelles et ramassent les déchets au cours de leurs tournées. Avec ces solutions cumulées, la situation a bien évolué allée Reuss ou rue Lavoisier.

En l’état, rue de la Canardière, même si les locataires mettaient tous sans exception leurs ordures au bon endroit, vu l’état des poubelles, les rats auraient toujours accès aux déchets et continueraient à proliférer.

Fatima a été mordue par un rongeur un matin. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

Dans le placard de son entrée, Fatima montre les vestiges d’un ancien trou qu’empruntaient les rats pour rentrer chez elle. Jawad, son fils, avait déjà envoyé un mail à In’li le 24 mars 2020, bien avant l’existence du squat Bourgogne dont l’occupation a commencé fin 2021 :

« Nous avons constaté, dans la nuit du vendredi 20 mars, l’intrusion de trois rats dans notre appartement. Nous en avons tué un, les deux autres ont été chassés avec beaucoup de difficultés puisqu’ils étaient dans notre placard où toutes nos provisions ont été rongées. »

Un rat tué dés mars 2020 dans l’appartement de Fatima. (Photo remise)

« C’est usant de vivre avec ça »

Fatima se rappelle aussi avoir été mordue par « un rat ou une souris » un matin alors qu’elle se réveillait. Son médecin traitant lui avait alors « prescrit des antibiotiques ». Elle expose des couvertures détériorées par les rongeurs :

« C’est vraiment dégradant et usant psychologiquement de vivre avec ça. In’li n’a rien fait à part venir une fois pour constater les potentielles entrées. Mais nous les avons bouchées nous-mêmes. Depuis il y a moins de rats mais le problème n’est pas résolu. J’ai trouvé une souris morte dans le lave-vaisselle. D’après un plombier que j’ai fait venir, il est probable qu’elles passent par les canalisations. »

Des rongeurs ont endommagé des couvertures de Fatima. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

Tous les locataires présents évoquent des rencontres régulières avec des rats, « qui peuvent faire jusqu’à 15 ou 20 centimètres », dans la cage d’escalier. Et certains subissent aussi la présence d’autres nuisibles, les cafards. Marie-Christine se bat contre ces insectes avec notamment des autocollants empoisonnés :

« C’est apparu en juillet chez plusieurs personnes. J’ai d’abord appelé deux ou trois fois In’li. Ils m’ont juste dis “on prend note”. Une semaine plus tard, je me suis rendue chez eux parce que j’étais énervée et suite à ça, ils m’ont installé ces autocollants, mais ça ne suffit pas du tout. Quatre mois plus tard, j’ai toujours des cafards. Je ne sais pas pourquoi je paye des charges de 170 euros. J’ai dû payer un surplus de 2 000 euros pour l’année écoulée. C’est insultant. »

Marie-Christine récupère quelques cafards morts tous les jours, mais ces derniers se reproduisent vite. Elle subit leur présence quotidienne. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

In’li n’entretient plus le terrain vague en raison des « agressions »

Concernant l’absence d’entretien du terrain vague, In’li invoque « des difficultés à trouver des entreprises qui veulent encore intervenir sur le site, car les espaces verts sont jonchés de seringues, de nombreux détritus de toute nature, de pneus et autres pièces détachées de voitures enlevées à grands frais. À cela, s’ajoute un sentiment d’insécurité lié à de nombreux actes d’agressions dont ont été victimes des locataires, des collaborateurs d’In’li ainsi que les gérants des commerces et autres habitants du quartier ».

Les effractions en question seraient « en lien direct » avec l’occupation clandestine de l’immeuble du 23 au 27 rue de Bourgogne selon des plaintes déposées par des prestataires d’In’li. Le bailleur a cependant refusé de les détailler. Interrogés sur ces plaintes, le parquet de Strasbourg et la police nationale n’ont pas donné suite à nos demandes.

Du côté de la Ville, aucune intervention de la police municipale à signaler en lien avec le squat. Marie-Christine voit, dans la désignation du bâtiment occupé, une manière de se dédouaner pour le propriétaire : « Je n’ai jamais été agressée… Le squat, c’est leur truc en ce moment, ils jouent là-dessus. »

Le squat Bourgogne occupé majoritairement par des familles

Hillary Contreras de Médecins du Monde rappelle que lors de ses maraudes régulières dans le squat, l’association a rencontré une centaine de personnes, dont 70 qui vivent en famille, et 30 hommes et femmes isolées ou en couple :

« En général, l’ambiance est très résidentielle dans le bâtiment. Ce que nous constatons régulièrement sur place, ce sont en majorité des appartements propres et en bon état. Des seringues ont été retrouvées dans les espaces communs. Quelques personnes présentent des problèmes d’addiction, et l’association de prévention et de soins Ithaque s’est rendue sur place. Nous n’avons aucun élément sur des agressions. »

Des habitantes du squat Bourgogne en janvier 2022. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)

Un relogement hypothétique

Outre des mesures radicales contre les rats et les cafards, les habitants du 52 rue de la Canardière attendent surtout d’être relogés. In’li explique le processus :

« Il a été mis en place, en partenariat avec l’association Amli, un accompagnement personnalisé et financier, pour le relogement de nos locataires […] qui seraient légitimes à disposer d’un logement social. […] Le processus est long en temps normal et plus encore dans le contexte actuel […] en raison des squats qui s’organisent à Strasbourg. »

Une partie des locataires devraient donc, à terme, être relogés chez des bailleurs sociaux et non In’li. Les personnes âgées de plus de 65 ans ou handicapées, pourraient être accueillies dans le bâtiment qui sera construit à la place du squat Bourgogne, après sa démolition.

Piégée avec les cafards et les rats, Marie-Christine se dit fatiguée d’attendre :

« Ils nous disent de prendre notre mal en patience, mais ils sont censés nous reloger depuis 2019. Notre immeuble se dégrade, cela ne peut plus durer. »

Marie-Christine est fatiguée de vivre avec des rats et des cafards. (Photo TV / Rue89 Strasbourg)
L'AUTEUR
Thibault Vetter
Thibault Vetter
enquête sur l'hébergement d'urgence, la grande précarité, les pollutions et l'industrie.

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