Face à la disparition de leurs clients, la délicate mutation des brasseries artisanales
Economie 

Face à la disparition de leurs clients, la délicate mutation des brasseries artisanales

Vente à emporter, drive, livraisons à domicile… Les brasseries indépendantes cherchent à compenser l’arrêt des restaurants et des bars en mobilisant plus directement les consommateurs.

Entre 70 et 80% du chiffre d’affaires de la microbrasserie artisanale Matten, située à Matzenheim entre Benfeld et Erstein, a disparu depuis mars. Sur la trentaine de clients professionnels (bars et cavistes) de cette entreprise qui se limite à Anne et Jacques Korczak, 25 établissements ont fermé. Durant toute la période de confinement, les deux propriétaires n’ont pu que proposer une vente directe aux particuliers :

« On a une grange juste à coté de la brasserie. Pendant le confinement, les gens appelaient et on sortait déposer les cartons, c’était pratique, mais les clients ont été très peu nombreux, une ou deux personnes par jour maximum. »

Anne et Jacques Korczak dans leur brasserie à Matzenheim (doc remis)

Jacques et Anne Korczak n’ont pas eu à jeter leurs bouteilles de bières. Ni pasteurisées ni filtrées et avec deux fois plus de houblon que dans une bière classique, elles ont une durée de validité de 4 ans, selon le brasseur. Mais pour ce qui est des fûts, à destination des professionnels, le couple est plus inquiet :

« Il nous reste l’équivalent de 250 fûts commandés et brassés. On a rempli les cuves pour conserver ce stock et on a arrêté la production. Mais la durée de conservation n’est que de 3 à 4 mois. »

Pour conserver un maximum de bière, toutes les cuves de la brasserie Matten ont été remplies. (doc remis)

La brasserie Bisaiguë, elle, implantée à Kaysersberg a réduit de moitié sa production. Thibaut Ancel, le propriétaire, pense être obligé de jeter une vingtaine de fûts sur les 80 qu’il a en stock. En avril, l’entreprise composée de 4 salariés, comptait une perte de 60% de son chiffre d’affaires. Thibaut Ancel a pu décaler ses prêts bancaires et bénéficier du fonds de solidarité de l’État destiné aux indépendants. Mais il n’a pas enclenché de chômage partiel pour ses 4 employés.

De la bière en drive et des livraisons à domicile

Pour écouler sa production, la brasserie Bisaiguë a mis en place un système de commande par mail et de livraison à domicile chaque mercredi et vendredi, dans un rayon de 20 kilomètres autour de Kaysersberg :

« On a perdu 100% des ventes destinées aux cafés, hôtels, restaurants, mais on a récupéré beaucoup de nouveaux consommateurs locaux, ça a permis d’atténuer. »

Thibaut Ancel, propriétaire de la brasserie Bisaiguë
La brasserie Bisaiguë a mis en place un système de drive et de livraison à domicile. (doc remis)

Grâce aux ventes directes, Thibaut Ancel a pu réduire sa perte de chiffre d’affaires à 40% en mai contre 60% le mois précédent. Parfois, en association avec des restaurateurs locaux, la brasserie propose également de livrer des repas avec les bières. À partir de juin, Thibault Ancel a prévu d’ouvrir une boutique en ligne, dans l’optique de livrer partout en France.

Cependant, le gérant anticipe que les annulations des festivals et la baisse de fréquentation dans les établissements qu’il alimente pèseront durablement sur son activité. Pour s’en sortir, il a sollicité auprès de la Ville de Kaysersberg une autorisation d’ouvrir une terrasse, devant la brasserie.

L’équipe de la brasserie Bendorf (doc remis)

« Je ne considérais pas la bière artisanale comme un produit de première nécessité »

La brasserie artisanale Bendorf, implantée à Strasbourg dans le quartier du Neudorf, s’est complètement mise à l’arrêt de mars à avril. Benjamin Pastwa, son fondateur, a mis ses trois salariés en chômage partiel. La fermeture des restaurants et des barsa fait perdre à la Brasserie Bendorf entre 60 et 40% de son chiffre d’affaires mais dans un premier temps, Benjamin Pastwa n’a pas souhaité continuer la vente de bouteilles auprès des particuliers :

« Ça me paraissait pas forcément juste de faire des livraisons pour sauver notre chiffre d’affaires, je ne considérais pas la bière artisanale comme un produit de première nécessité. »

Cependant, il n’a pas jeté une seule goutte de bière :

« La bière peut se tenir, je ne comprends pas comment on peut en arriver à la jeter. La bière houblonnée n’est pas un produit très périssable, elle sera juste un peu moins fraîche, mais on ne la jettera pas ! »

50 livraisons par jour

La brasserie Bendorf a finalement rouvert sa boutique fin avril et débuté la livraison à domicile.

Les commandes effectuées en ligne peuvent être retirées directement à la brasserie Bendorf. (doc remis)

Depuis, les clients précommandent via une page dédiée. Ils peuvent être livrés chez eux les mardis et jeudis. Ceux-ci peuvent également récupérer leur commande à la brasserie le samedi ou au restaurant Au Crocodile, en centre-ville, quatre jours par semaine.

Au début, Benjamin Pastwa et ses employés avaient plus de 50 livraisons par jour. Depuis le déconfinement, la brasserie en honore une trentaine. Depuis le 11 mai, la fabrication a repris, dans deux brassins au lieu de trois. Dans le magasin, Benjamin Pastwa constate plus de monde qu’en temps normal.

Aucune perte grâce à des procédés naturels

Nathalie Blessing, de la microbrasserie familiale Blessing, à Waldambach dans les Vosges du Nord, loue son mode de production :

« Nous avions brassé la production pour la saison estivale, on a perdu 30% de notre chiffre. Comme on travaille en fermentation, avec des levures naturelles, ce sont des fûts qui vont pouvoir tenir jusqu’à l’été. »

Nathalie Blessing

La microbrasserie a complètement fermé jusqu’au 11 mai puis a repris quasiment normalement. Cette crise sanitaire a conforté Nathalie Blessing dans sa volonté de rester une petite structure artisanale. La microbrasserie produit en moyenne entre 450 et 500 hectolitres de bière par an.

Un appel à soutenir le local et l’artisanal

Nathalie Blessing espère aussi, que lors des retrouvailles, ou des petites fêtes durant l’été, les habitants vont penser à soutenir les artisans locaux :

« J’espère qu’il y aura une prise de conscience de la population. On parle souvent de malbouffe mais rarement de “mal boisson”. Je pense que si tout le monde opte pour le local et l’artisanal, cela pourra sauver une grande partie d’entre nous. »

Elle espère aussi que lors de la réouverture des bars et restaurants, les consommateurs auront plus le choix de consommer des bières locales, « je suis pour la biero-diversité ! », dit-elle.

L’Alsace est la première région française productrice de houblon. Dans la région, on compte 11 brasseries appartenant au Syndicat National des Brasseurs Indépendants (SNBi), dont trois dans le Bas-Rhin et huit dans le Haut-Rhin. Selon le SNBi un brasseur indépendant sur 3 serait en très grande difficulté.

Depuis le 4 mai, le syndicat a lancé une campagne intitulée « Soutenons Nos Brasseurs Indépendants », pour alerter et sensibiliser le grand public aux difficultés rencontrées par les artisans en cette période. L’objectif ? Inviter les amateurs de bière à consommer local. Le SNBi a également lancé un appel aux dons sur une plateforme participative. L’ensemble des dons serviront à alimenter un fonds de soutien pour les brasseurs en difficulté (soutien juridique, formations…). De plus, en échange d’une participation financière, le donateur reçoit un bon cadeau lui permettant d’acheter des bières chez un brasseur près de chez lui.

L'AUTEUR
Clara Monnoyeur
Étudiante en journalisme. En stage à Rue89 Strasbourg.

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