Nazim Fates : « il est urgent d’expliquer en quoi consiste l’intelligence artificielle »
Société 

Nazim Fates : « il est urgent d’expliquer en quoi consiste l’intelligence artificielle »

actualisé le 23/01/2018 à 10h58

Chercheur à l’Inria, Nazim Fates se désole du débat sur l’intelligence artificielle (IA). Il est « mal posé » selon lui. Il prône un retour aux fondamentaux, une explication des fondements de ces techniques, qui permettront de comprendre ce qu’il est possible de faire avec l’IA et jusqu’où ces technologies peuvent aller.

Demain, serez-vous remplacé par une intelligence artificielle (IA) ? Oui, comme tout le monde, non, aucune chance, c’est probable, comment savoir ? L’intelligence artificielle fascine ou inquiète mais en tout cas, elle fait débat. Jeudi 25 janvier à 19h, le Shadok et Rue89 Strasbourg proposent une soirée « L’intelligence artificielle est-elle vraiment maligne ? » pour se faire une idée… Nous avons invité Isabelle Galy, membre fondateur du Hub France Intelligence Artificielle, et Nazim Fatès, chercheur de l’Inria à Nancy. Pour ce dernier, qui étudie les systèmes complexes, le débat, nécessaire, sur l’intelligence artificielle, s’engage mal.

Rue89 Strasbourg : qu’est-ce qui vous gêne dans le débat public actuel sur l’intelligence artificielle ?

Nazim Fates : Quand on écoute la radio, les médias en général… L’intelligence artificielle est une machine à fantasmes ! Au delà de l’aspect spectaculaire de la suprématie récente des algorithmes dans le jeu de go par exemple, il faut se rendre compte que les mécanismes reposant sur de l’intelligence artificielle existent depuis fort longtemps. Les adresses écrites sur les lettres sont lues par des robots depuis des dizaines d’années et ces robots se sont améliorés avec le temps. Ces technologies sont aujourd’hui présentes dans notre quotidien, dans nos smartphones, elles nous aident à choisir notre musique ou notre itinéraire. Il est donc essentiel d’en comprendre le fonctionnement. Et pour ça, je préconise un retour aux sources, l’étude des textes des premiers cybernéticiens, Alan Turing, John Von Neumann, Nobert Wiener… S’il y a une « singularité », elle arrive en 1936 avec Turing, voire avant avec Descartes. Le progrès scientifique ne peut être canalisé ou maîtrisé facilement. Il est donc urgent de comprendre le mouvement de la science.

Nazim Fatès revient sur la méthode d’Alan Turing et comment il a conçu sa machine (vidéo Inria)

Est-ce qu’il ne faut pas malgré tout questionner ce qui existe aujourd’hui ?

Si bien sûr, la rapidité avec laquelle ces technologies progressent, et qui me surprend moi-même, nécessite une vigilance décuplée. Comme c’est le cas d’ailleurs avec toutes les nouvelles technologies. Mais dans le cas de l’IA, plutôt que poser la question purement technologique, il faut surtout poser la question de qui la programme et pourquoi ? Et c’est là où des réponses non seulement techniques sont nécessaires et encore rares je trouve. L’IA est présente dans les ordinateurs et sur Internet bien sûr mais également dans l’agriculture, l’urbanisme ou l’éducation… Dans ces conditions, que va-t-il se passer si on n’interroge pas la conception de ces outils ? On prend le risque d’une colonisation idéologique en provenance des grandes firmes transnationales qui dominent le paysage économique.

Où en est cette réflexion transdisciplinaire ?

La spécialisation de chacun étant aujourd’hui devenue une nécessité, le monde de la recherche scientifique est mal armé pour répondre à ces questions… Depuis Leibnitz ou Auguste Comte, il n’existe plus de scientifique pluri-disciplinaire. Toute pensée universitaire est une pensée technique, spécialisée, pointue et dans la communauté scientifique, ce qui compte, ce sont les résultats. Cette fragmentation du savoir est un désastre pour la pensée. Car il faut questionner les usages : les technologies s’imposent et se superposent avant qu’on ait eu le temps de les tester… Y résister est très difficile, voire excluant et pour l’instant, la réflexion globale est absente de la préoccupation des scientifiques. Les bases du monde cybernétique ont pourtant été posées dans les années 1930, 40, 50… Il n’y pourtant rien d’inéluctable dans le développement que nous allons suivre. Même si certains acteurs, tels que Facebook, qui dispose de plus un milliard de photos postées chaque jour, ont un avantage considérable, l’orientation que nous suivons peut changer pour autant que nous nous puissions enfin nous mettre en route sur d’autres chemins de pensée…

Aller plus loin

Nazim Fatès a été l’invité d’une émission de France Culture sur l’intelligence artificielle. Il détaille ci-dessous son travail à Nancy :

L'AUTEUR
Pierre France
Pierre France
Fondateur et directeur de la publication de Rue89 Strasbourg.

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