Autoritaire mais inamovible, le chef du squat Bugatti divise les associations
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Autoritaire mais inamovible, le chef du squat Bugatti divise les associations

actualisé le 12/08/2020 à 20h04

Autoritaire, voire agressif selon certains militants strasbourgeois, Lahcen Oualhaci est le référent du squat Bugatti à Eckbolsheim. Cet ancien SDF se défend en invoquant la nécessité d’une autorité pour gérer le quotidien de 300 personnes… Une situation tendue pour les résidents, qui manquent de nourriture, de soutien administratif et psychologique…

Lahcen Oualhaci reçoit dans son bureau, au rez-de-chaussée du squat Bugatti. Près de 300 personnes vivent depuis septembre dans cet immeuble de bureaux de la zone commerciale d’Eckbolsheim, propriété du groupe Lidl. Régulièrement, un résident toque à la porte pour demander du pain, une cigarette : « Plus tard », répète plusieurs fois le référent du bâtiment.

Ce mercredi après-midi, il a rendez-vous à la gendarmerie suite à une plainte pour « menace de mort, » déposée contre lui par une ancienne bénévole du squat. « Je l’ai juste traitée de pute et j’ai menacé de casser sa bagnole », rétorque le responsable… Une deuxième plainte pour le même motif a été déposée par une autre bénévole de l’association Strasbourg Action solidarité.

Lahcen Oualhaci, référent du squat Bugatti, dans son bureau au rez-de-chaussée. (Photos Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

Ces militants « qui veulent prendre le contrôle »

Avant d’enfiler son chapeau et une veste sans manche, Lahcen se lance dans la critique des militants et des autres associations « qui veulent prendre le contrôle du lieu. » C’est le discours qu’il diffuse au sein du squat : selon lui, les associations caritatives ne veulent pas vraiment le bien des sans-abris, « car elles cherchent la lumière et les subventions. »

Calme, sûr de lui, cet ancien SDF qui vivait au parc du Glacis n’a aucun doute sur le soutien des résidents. Son passé de sans-abri lui donnerait une légitimité que les autres bénévoles et autres militants n’auront jamais :

« Les gens de Bugatti choisissent quelqu’un qui leur ressemble. Les Géorgiens et les Albanais me connaissent parce que je faisais de la distribution de nourriture au Glacis (situé entre la Gare de Strasbourg et Cronenbourg, ndlr). »

La solitude du pouvoir au squat Bugatti

À plusieurs reprises, Lahcen dit avoir le « mauvais rôle » : celui qui calme les ivrognes la nuit, celui qui gère les stocks de nourriture et les histoires de vol… Rien que sur la sécurité, avec une porte ouverte à toute heure, il faudrait mobiliser un vigile au moins. Au squat de l’Hôtel de la rue, la Ville de Strasbourg assure la présence d’un agent de sécurité devant l’entrée durant les horaires nocturnes.

L'immeuble de bureaux était inoccupé depuis plusieurs années
L’immeuble de bureaux était inoccupé depuis plusieurs années

Lahcen se veut responsable de tout au squat Bugatti. Il gère aussi la distribution de nourriture. Il n’y a personne pour travailler sur l’organisation d’un soutien psychologique ni pour le suivi administratif des situations des résidents. Des douches sont toujours en attente d’être installées : « Il y en a trois pour 300 personnes, admet le référent, deux autres doivent encore venir. »

Face à la situation actuelle, Lahcen n’hésite pas à tenir des propos alarmants :

« Sans aide, surtout psychologique, on va se retrouver avec des morts. Quelqu’un va finir par se faire du mal, ou à quelqu’un d’autre… »

Réserve vide, altercations et quiproquos

Vers 15h, une femme arrive en voiture devant l’entrée du bâtiment. Elle sort avec plusieurs sacs d’oignons et de pommes de terre. Très vite, quelques adolescents accourent pour l’aider à transporter. La nourriture est transportée dans la réserve, derrière le bureau et la chambre personnelle de Lahcen.

Dans cette pièce, les meubles sont vides : « Il n’y a que du pain et des pâtes », souffle le responsable autoproclamé du lieu. Suite à une altercation entre Lahcen et une responsable associative, des dons hebdomadaires ont cessé. Le chef du squat dénonce à nouveau quelqu’un « qui voudrait prendre [sa] place… »

Deux bénévoles de l’association Femmes d’ici et d’ailleurs sont venues pour amener de la nourriture et proposer un atelier de collage aux enfants du squat.

« On ne cherche pas le pouvoir »

En milieu d’après-midi, deux bénévoles de l’association Femmes d’ici et d’ailleurs sont venues au squat Bugatti. Lili a amené de la nourriture. Saadia tient un petit atelier de collage pour quelques enfants. Très vite, les petites filles d’origine tchétchène quittent la table, suivant les ordres de leur père, méfiant. Les deux femmes de Hautepierre ne parviennent pas à le rassurer. L’homme ne parle pas français… « Ici, c’est quiproquo sur quiproquo », souffle un résident.

En quelques mois, Saadia a bien constaté la baisse des dons en nourriture : « Certaines associations ne viennent plus… », regrette-t-elle. Cette habitante de Hautepierre dénonce les bénévoles « qui n’arrivent pas à ravaler leur fierté » avant d’expliquer : « Nous on vient humainement, on ne cherche pas le pouvoir. »

« Lahcen ne peut pas tout faire seul »

À demi-mot, plusieurs résidents ou bénévoles regrettent que le quotidien du lieu ne repose que sur une seule personne. « Lahcen essaye de trouver des solutions, mais il ne peut pas s’occuper seul de la sécurité, de l’alimentation, de la propreté… » Un autre habitant évoque une difficulté pour Lahcen « à déléguer certaines responsabilités », tout en l’excusant :

« Les gens ne se connaissent pas toujours ici, il y a de la méfiance, c’est difficile de faire confiance aux autres. »

Sur une porte du bâtiment, comme un symbole de la tension qui règne au sein du squat.

Résident du squat depuis deux mois, Mustafa ne tarit pas d’éloges pour Lahcen : « C’est le meilleur pour organiser la distribution de nourriture. Tout le monde l’embrasse et le remercie », raconte-t-il en anglais, en associant la parole au geste.

Mustafa, d’origine nigériane, ne tarit pas d’éloge pour Lahcen, le référent du lieu. Il pose devant une banderole à l’entrée du squat, où l’on peut lire « Bugattitude éternelle ».

« Un homme de valeur, comme Jésus-Christ »

Aux côtés de Mustafa, dans un couloir constitué de bâches et formant les chambres du squat, Joseph reprend quasiment mot pour mot le discours de Lahcen : « Certaines associations veulent prendre le contrôle du site pour recevoir des subventions. » Il continue de défendre le responsable du site :

« Lahcen arrive à calmer la situation même quand quelqu’un qui est agressif et bourré le frappe. Une personne qui ne suit pas Lahcen n’est pas une bonne personne. C’est un homme de valeur, comme Jésus-Christ. »

Dans les grandes salles du bâtiment, les chambres sont formées par des bâches en plastique.

En fin d’après-midi, deux garçons jouent au football devant l’entrée du bâtiment, en partie recouverte d’une banderole « Bugattitude éternelle ». Deux autres résidents, plus âgés, regardent la balle en fumant une cigarette. Interrogé sur la situation du squat et son meneur, l’un d’eux évoque « des jeunes qui parlent bête sur Lahcen. » Que lui reproche-t-on ? « Vous êtes journaliste, je vais pas balancer… », lâche l’homme avant de jeter sa cigarette et de retourner dans le squat.

L'AUTEUR
Guillaume Krempp
Guillaume Krempp
Journaliste, en recherche d'enquêtes et d'impacts

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