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Avec « La nuit du 12 », Dominik Moll scrute les relations hommes-femmes dans un polar glaçant
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Avec « La nuit du 12 », Dominik Moll scrute les relations hommes-femmes dans un polar glaçant

par Manon Charbonnier.
Publié le 10 juillet 2022.
Imprimé le 17 août 2022 à 14:38
677 visites. Aucun commentaire pour l'instant.

Pour son septième long-métrage, Dominik Moll se penche sur un féminicide non résolu et livre un polar implacable et existentiel sur les violences faites aux femmes. Rencontre avec le réalisateur et Bastien Bouillon, enquêteur sensible hanté par ce crime

La nuit du 12 octobre 2016, Clara, jolie blonde de 20 ans, rentre chez elle après une soirée entre copines. Au matin, elle est retrouvée morte brulée vive dans son lotissement, à deux pas de chez ses parents. Début de polar classique : une femme, morte. Mais Dominik Moll annonce dès le départ que cette affaire ne sera pas résolue : un cold case qui va rester froid. Malgré cela, ou grâce à cette idée originale, le spectateur est embarqué dans une enquête à flux tendu. Plongée dans des relations hommes-femmes glauques, violentes et toxiques, l’affaire devient l’obsession du nouveau capitaine de la police judiciaire (PJ), incroyable Bastien Bouillon.

Bastien Bouillon, un enquêteur troublé dans « La nuit du 12 » (Photo Haut et Court)

Dominik Moll réalise le premier polar féministe post-Metoo: la victime n’est plus un prétexte pour faire un film de flics mais pose une question et la décortique : pourquoi les femmes sont-elles des proies aux yeux de certains hommes dans notre société ? Rencontre avec le réalisateur et son acteur, Bastien Bouillon, pour son premier rôle en tête d’affiche.

Rue89 Strasbourg: Quelle idée première a motivé le film: explorer un féminicide ou mettre en scène un polar sans résolution?

Dominik Moll : Quand je cherche une nouvelle idée, je ne me dis pas que je veux faire une enquête policière ou un film d’amour, je me nourris de lectures jusqu’à ce que j’ai un déclic. Cette fois, cela s’est produit avec la quatrième de couverture du livre de Pauline Guéna : « 18.3 – une année à la PJ », qui parlait d’une affaire irrésolue au point de hanter un enquêteur. Le livre, qui retrace son immersion dans les services de la police judiciaire de Versailles, est passionnant : jusqu’à présent je n’avais jamais eu envie de raconter une histoire du côté des flics, mais là, des personnages très intéressants émergeaient. Dans cette affaire non résolue, ce qui m’a plu c’est de raconter comment une enquête peut toucher très intimement des policiers. Ensuite, en échangeant avec mon co-scénariste Gilles Marchand, on s’est rendu compte que le féminicide n’était pas anodin et que les rapports hommes-femmes allaient devenir un fil rouge du scénario. Dans le livre de Pauline Guéna, la thématique n’était pas explicite mais cela transpirait entre les mots.

Comme le crime est irrésolu, on ne peut pas savoir ce qu’il s’est réellement passé, ni à quoi ressemble le meurtrier, pourtant vous avez quand même montré le meurtre, pourquoi ?

DM: Cela a donné lieu à des discussions avec les productrices qui craignaient le côté voyeur, complaisant de la scène de crime. Mais avec Gilles Marchand, nous étions convaincu qu’il ne fallait pas cacher la violence de l’acte. Je pense que nous avons réussi à montrer le crime avec une certaine pudeur, une distance, en allant vers quelque chose de stylisé, notamment avec les gros plans sur les yeux, la musique qui désamorce l’aspect dramatique et le son direct qui disparait. J’avais fait un premier montage avec les cris de la victime mais tout à coup c’était indécent.

Toute une palette d’hommes assez différents entourent Clara, comment avez-vous construit ses fréquentations masculines ?

DM: Ces hommes existaient dans le livre et nous les avons retravaillés à notre sauce. Ce sont des ex de Clara, des connaissances, des vantards… qui offraient un éventail de comportements : la lâcheté, l’indifférence, la violence… Cela construit un discours de certains hommes sur les femmes qui nous semblait intéressant.

Strasbourg, 4 juillet 2022. Dominik Moll (Photo Pascal Bastien / Divergence)

Le fond et la forme donnent à voir un film à l’os : on reste focalisé sur cette enquête jusqu’à se sentir oppressé comme les deux personnages de la police judiciaire. Comment avez-vous pensé cette mise en scène ?

DM: Pendant l’écriture du scénario, j’ai découvert le travail du réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen (El Reino, Madre, NDLR) qui utilise des focales très courtes ce qui crée une grande profondeur de champ: cela ancre ses personnages dans leur environnement. J’ai travaillé dans ce sens avec le chef opérateur Patrick Ghiringhelli. Dans les scènes d’interrogatoires, on est dans des endroits exigus. Souvent au cinéma ou à la télévision, on filme des open spaces avec baies vitrées pour créer de belles images mais cela ne correspond pas à la réalité des commissariats. Je n’ai pas voulu non plus de gros plans, la mise en scène est claire et simple, ce qui permet, à mon sens, de rendre plus visibles les conflits internes, ce qui reste sous la surface des choses. Ensuite, il y a l’idée d’enfermement, reprise avec la présence de la montagne qui entoure Grenoble, à la fois belle et menaçante. Les personnages tournent en rond, encerclés par les Alpes, comme l’inspecteur dans son vélodrome, mais les hauteurs sont aussi la promesse d’un ailleurs…

Cette femme blonde entourée par des hommes malsains, l’atmosphère de cette petite ville de montagne… On pense à Twin Peaks !

DM: Gilles Marchand et moi adorons l’univers de Lynch ! Nous avions évoqué Laura Palmer (la jeune femme morte au début de Twin Peaks, NDLR), le fait qu’on la voit à peine durant la série mais qu’elle plane sur toute l’histoire. On voulait recréer ça avec Clara. D’ailleurs Clara est seule sur l’affiche du film, alors qu’elle n’apparait que quelques minutes, parce qu’on voulait donner toute sa place à la victime, c’est un choix militant.

Strasbourg, 4 juillet 2022. Bastien Bouillon (Photo Pascal Bastien / Divergence)

Quel conseil vous a donné Dominik Moll pour incarner Yohan, cet enquêteur ultra sensible ?

Bastien Bouillon: Il ne m’a dit qu’une seule chose : « Sois droit comme le samouraï de Melville » (film sorti en 1968, avec Alain Delon et François Périer, NDLR). Le scénario est très solide et Dominik fait un énorme travail de préparation et sur le casting. Plus le film est écrit et juste, plus c’est facile d’incarner le personnage et d’être généreux sans avoir à prouver quelque chose. Mais les mots clés étaient effectivement : concentré, droit… C’est aussi un rôle où il fallait laisser de la place, à ses partenaires : mon personnage est à l’écoute, il se laisse guider.

Votre façon de parler est particulière, sensible, presque envoutante.

BB: Oui, Yohan s’exprime d’une façon articulée, littéraire parfois. Il y avait certaine phases que je voulais mettre en exergue comme quand je raconte à la juge d’instruction : « À la PJ on raconte que chaque enquêteur tombe sur un crime qui le hante, il se met à vous tourner dans la tête, jusqu’à l’obsession ». Par rapport aux autres personnages, que ce soit ses collègues ou les suspects, il est dans la retenue, la douceur.

Est-ce qu’une scène a été plus difficile à jouer ?

BB: Oui, mais elle a été coupée au montage ! Dans une scène Yohan s’effondrait en larmes. On l’a shootée deux fois et c’était pas simple pour moi. Mais ils ne l’ont pas gardée. Dans le scénario, il y avait plus d’indications sur le personnage, son background, mais les réalisateurs ont décidé de rester concentré sur l’intrigue, ce qui est une bonne chose car cela laisse plus de place aux spectateurs.

Y aller

La nuit du 12, mercredi 13 juillet dans les salles, à Strasbourg aux cinémas Star Saint Exupéry et UGC Ciné Cité.

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