Les voix et les visages de l’opposition à Amazon en Alsace
Société 

Les voix et les visages de l’opposition à Amazon en Alsace

actualisé le 26/10/2020 à 13h25

Que représente le modèle Amazon pour eux ? Pourquoi n’en veulent-ils pas ? Six opposants aux projets d’implantations d’entrepôts d’e-commerce à Ensisheim et Dambach-la-Ville nous expliquent pourquoi ils luttent contre l’empire Bezos.

Amazon souhaite étendre son implantation dans l’Est de la France. Après avoir retenu la base aérienne de Metz-Frescaty, le leader mondial du e-commerce lorgne désormais sur l’Alsace. Les sites d’Ensisheim (Haut-Rhin) et de Dambach-la-Ville (Bas-Rhin) sont pressentis pour accueillir deux immenses entrepôts logistiques. Mais la contestation s’organise.

Rue89 Strasbourg a donné la parole à six opposants de ces deux départements. Les trois premiers appartiennent au collectif Rucssa (Réseau urgence climatique et sociale Sud Alsace), les trois suivants sont membres du Chaudron des Alternatives, un collectif qui regroupe une soixantaine d’associations et d’ONG.

« On sait par expérience qu’Amazon veut robotiser de plus en plus les emplois »

Stefan Suter est membre depuis un an du collectif Urgence climatique des Trois frontières, transformé récemment en association : Climat 3 Frontières (C3F).

Stefan Suter est un adhérent actif de la toute jeune association C3F (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

« Pour moi, c’est une avalanche de camions qui va forcément impacter toute la plaine d’Alsace, déjà gravement touchée par un flux de trafic énorme… Je m’oppose aussi à ce projet parce ça va avoir des répercussions sur le commerce local, français et européen. Pour un emploi créé chez Amazon, ça en tue entre quatre et cinq ailleurs ! On sait par expérience que le géant mondial veut robotiser de plus en plus les emplois, les gestes sont toujours les mêmes, et ce serait plus facile pour eux de ne faire fonctionner que des robots. Et puis ça enrichit encore et encore un seul bonhomme qui s’appelle Jeff Bezos, qui a d’autres considérations déjà : il voit l’espace, il va préempter aussi les étoiles en gros. C’est-à-dire que même sur Terre, ça ne lui suffit pas. »

« Ce projet Amazon, c’est l’ancien monde et donc on ne peut que le combattre »

« Vieux militant » de son propre aveu, Roland Braun a été décrocheur de portrait d’Emmanuel Macron à Bollwiller, Lutterbach et Retzwiller. Il a également été premier adjoint au maire de Merxheim dans le Haut-Rhin. Membre du Mouvement pour une alternative non-violente (MAN) en Centre Alsace, il considère que les bagarres perdues d’avance sont celles que l’on n’engage pas.

Roland Braun fait partie du Mouvement pour une alternative non-violente en Centre Alsace (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

« On vient de vivre une pandémie, on s’est rendu compte qu’on était dans une situation très fragile, que nos systèmes aussi sophistiqués qu’ils soient, pouvaient être mis à mal par un petit virus. Et ce qui ressort quand même, ça a été dit par la Convention Citoyenne (pour le climat, ndlr), c’est qu’il faut changer de monde, changer de paradigme. Le monde d’avant ne peut pas se poursuivre sinon on va droit dans le mur ! Et ça, ce projet Amazon, c’est un projet de l’ancien monde. Et donc on ne peut que le combattre. La communauté de communes du pays de Guebwiller a voté une motion pour demander un moratoire sur l’installation de ce type de site, et dans le cadre des débats, le maire de Guebwiller a dit par exemple : « On nous annonce qu’Amazon va proposer des emplois peu qualifiés. Dans ma ville, j’ai un certain nombre de personnes qui sont sans-emploi et qui cherchent des emplois non qualifiés ! » Donc je peux comprendre son point de vue. Mais il n’a pas voté pour, il s’est abstenu dans le vote sur la motion. Seulement il faut que les gens et que les élus comprennent que c’est une fausse solution, que c’est quelque part un mirage, qui peut jouer le temps d’un mandat. »

« On ne prend pas du tout le chemin qu’on devrait prendre »

Lui aussi décrocheur de portrait du chef de l’Etat à Wittelsheim, Patrick Frank est devenu écologiste sur le tard, « il y a une quinzaine d’années ». Depuis qu’il est à la retraite, il donne de son temps libre pour les mouvements Alternatiba et Action non-violente COP 21 (ANV-COP21) à Mulhouse.

Patrick Frank milite pour Alternatiba et ANV-COP 21 : Mulhouse / Sud Alsace (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

« Ça représente tout ce qu’on doit abandonner, les excès dans la consommation, dans les déplacements, dans les transports inutiles, ça représente le monde d’avant. Je suis très inquiet pour l’avenir de mon fils et pour celui des générations à venir, tout simplement parce qu’on ne prend pas du tout le chemin qu’on devrait prendre pour laisser une planète viable à nos enfants. Je ne suis pas du tout satisfait de ce que j’ai fait pendant une trentaine d’années. Je suis devenu écologiste il y a peut-être une quinzaine d’années, j’ai pris conscience des choses importantes ! Avant cela, j’étais un bon petit consommateur, un bon petit soldat. On me demandait de consommer, je consommais, on me demandait de changer les appareils quand ils étaient cassés, je les changeais, j’ai également beaucoup roulé en moto et je me suis dit : Non, ça mène à rien tout ça. C’est qui est important, c’est d’être bien dans sa peau, de faire le moins de mal possible à notre planète et de polluer le moins possible en nous déplaçant, en consommant, en mangeant moins de viande, il y a énormément de choses à faire. Maintenant, je suis à la retraite, j’ai plus de temps à donner et je m’investis dans la mesure de mes moyens physiques et intellectuels. Je fais ce que je peux. Un peu comme le colibri, je fais ma part. »

« Il est absolument indispensable de freiner tout ce qui concerne l’extra-activité »

Sympathisant des Gilets jaunes et porte-parole du Chaudron des Alternatives, Pascal Lacombe est engagé contre le projet d’entrepôt logistique à Dambach-la-Ville (Bas-Rhin). Il est convaincu que les citoyens peuvent faire reculer Amazon.

Pascal Lacombe est l’un des porte-paroles du Chaudron des Alternatives (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

« Le dumping que fait Amazon en proposant des prix que personne ne peut concurrencer facilite l’incitation à la consommation. Est-ce qu’il faut consommer juste parce qu’on a une opportunité d’acheter un produit qu’on trouve beaucoup moins cher, à l’occasion de promotions comme le Black Friday ? Non, effectivement ! Je crois qu’il y a suffisamment d’éléments scientifiques qui montrent à présent qu’il est absolument indispensable de freiner tout ce qui concerne l’extra-activité, la productivité et la consommation. Donc c’est un modèle qui n’a pas de sens de mon point de vue. Je me positionne dans un état d’esprit visant à protéger ce qui nous reste de notre nature, qui est déjà fortement dégradée, avec tous les paramètres qui explosent que sont l’augmentation des gaz à effets de serre, l’augmentation des températures. On va vers des bouleversements dramatiques et Amazon ne contribue pas à les freiner ou à faire marche arrière. »

« On parle d’économie circulaire, or Amazon c’est tout sauf ça »

Membre d’Alsace Nature et de Nature et Vie à Barr, Jean-Philippe Langrand est certain qu’il existe des alternatives à l’installation d’Amazon à Dambach-la-Ville. Il plaide pour des entreprises plus vertueuses et créatrices d’emplois.

Jean-Philippe Langrand est administrateur d’Alsace Nature et membre actif de l’association Nature et Vie à Barr (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

« C’est un modèle qui va à l’encontre de ce qu’il faut faire par rapport au réchauffement climatique. C’est faire venir des produits de toute la planète, pour les distribuer dans les 24 heures chez les particuliers, ce n’est pas un modèle qu’on défend. En plus de ça, je n’ai pas les chiffres, mais les invendus sont détruits, c’est un gâchis incommensurable. On parle d’économie circulaire, on essaie de mettre en place des endroits où l’on peut réparer du matériel pour le faire durer, pour ne pas gaspiller. Amazon, c’est tout sauf ça ! »

« Ça tue les liens, les rencontres, ce qui fait le cœur de mon métier »

Commerçante dans le centre-ville de Sélestat depuis 12 ans, Aurélie Sutter a affiché sur sa vitrine un mail du Chaudron des Alternatives alertant sur une possible installation d’Amazon dans la région. Elle s’inquiète de voir le lien social disparaître.

Aurélie Sutter est commerçante, elle est la gérante de la boutique La Java de Lili à Sélestat (Photo Robin Dussenne / Rue89 Strasbourg)

« Pour moi, ça représente une force, même un pouvoir. Ce n’est pas le monde dans lequel je veux vivre, ni le monde auquel je crois. C’est important de protéger les générations à venir et c’est pour ça que je ne crois pas du tout en ce genre de commerce ou d’implantation. Ça tue les liens, les rencontres, ce qui fait le cœur de mon métier, je pense que c’est vraiment ça. Sinon je ne le ferais pas, je ne serais pas dans le commerce. Il y a beaucoup de choses qui se créent au niveau de la boutique, du quartier, au niveau d’une ville. C’est très important d’avoir ces petits commerces parce qu’on fait le lien je pense entre tout le monde, et c’est important que ça reste et que ça puisse rester. »

L'AUTEUR
Robin Dussenne
Normand exilé en Alsace, j'aime écrire sur les migrants, les religions, les minorités et les musiques métissées.

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