Enquêtes et actualité à Strasbourg et Eurométropole

Où est passé l’aqueduc romain de Strasbourg ?

Peu après la fondation de Strasbourg, les Romains ont construit un aqueduc pour alimenter les fontaines et impressionner les barbares. Cet aqueduc a disparu sous les champs du Kochersberg pour réapparaître à l’occasion de fouilles archéologique avant la construction de l’autoroute de contournement.

Cet article est en accès libre. Pour soutenir Rue89 Strasbourg, abonnez-vous.

Où est passé l’aqueduc romain de Strasbourg ?
L’aqueduc de Strasbourg était quelques centimètres sous les terres agricoles du Kochersberg

Strasbourg a été fondé par les Romains au premier siècle avant Jésus Christ sous le nom d’Argentoratum. À son apogée, la cité antique comptait environ 30 000 habitants, disposait de thermes, d’ateliers industriels, de fontaines publiques et surtout d’un aqueduc pour alimenter ces établissements en eau. 

Mais où est passé cet aqueduc ? Une chose est sûre : il faisait au minimum 19 kilomètres, car c’est la distance à vol d’oiseaux qui sépare sa prise d’eau à Kuttolsheim, de son arrivée au castelum divisorium qui se situait à l’emplacement des actuelles Galeries Lafayette place Kléber. La différence d’altitude entre ses deux endroits est de 60 mètres. La pente moyenne de l’aqueduc était donc d’environ 3 mètres par kilomètre.

Ce faible dénivelé peut paraitre d’une grande difficulté technique mais les ingénieurs romains disposaient de ce savoir-faire. L’aqueduc de Nîmes par exemple, dont faisait partie le pont du Gard, mesurait 50 kilomètres pour 12 mètres de différence d’altitude, soit seulement 24 centimètres de dénivelé par kilomètre. 

La longueur exacte de l’aqueduc n’est en revanche pas connue. Car le tracé précis de tous les embranchements reste à découvrir. Un tracé probable de ces embranchements a été cartographié par l’archéologue Brahim M’Barek qui a participé aux fouilles préventives du Grand contournement ouest.

Carte du tracé probable de l’aqueduc de Strasbourg

Une branche de l’aqueduc se dirigeait probablement vers Kirchheim, où se trouvait la villa du légat romain. Une autre branche devait se diriger vers le faubourg de Koenigshoffen où se trouvait des industries nécessitant une forte quantité d’eau. 

Deux conduites parallèles

L’aqueduc était presque entièrement souterrain et composé de deux conduites parallèles posées au fond d’une tranchée.

Les deux conduites de l’aqueduc parfaitement conservées et retrouvées lors de fouilles en 1954 à Hurtigheim.

L’aqueduc était composé de 86 000 tuyaux de terre cuite. Ils ont tous été fabriqués dans le faubourg de Koenigshoffen. Leur ajustement et leur collage de mastic permettait de résister à des pressions allant jusqu’à 2 bars. 

Un morceau de l’aqueduc romain, exposé dans Un passé incontournable au musée Rohan jusqu’en juin 2026.Photo : Musées de la ville de Strasbourg

À sa fondation en -12 avant J-C par le général Nero Claudius Drusus, Argentoratum n’est qu’un petit camp militaire tout en bois perdu à la frontière de l’empire romain avec la Germanie. Mais la situation évolue à l’installation en 90 après J-C de la Légion VIII Augusta, envoyée par l’empereur Domitien pour protéger la frontière du Rhin et y établir une cité. Elle y restera jusqu’à l’effondrement de l’empire trois siècles plus tard.

Lorsque les 5 000 fantassins et les 300 cavaliers qui composait une légion romaine se sont installés à Argentoratum, ils ont exigé le même confort que dans la péninsule italienne, c’est à dire des thermes, des fontaines publiques et l’eau courante pour les citoyens les plus riches. 

L’emblème de la Légion VIII Augusta (un taureau) a été retrouvé sur plusieurs tuyaux de l’aqueduc, ce qui semble indiquer que ce sont les ingénieurs, les soldats et probablement les esclaves de cette légion qui l’ont construit. 

Une architecture pour la frime

Cet aqueduc n’a pas été construit pour approvisionner en eau potable Strasbourg, car la ville, entourée de rivières et située sur une nappe phréatique, n’a jamais manqué d’eau. L’aqueduc n’a été construit que pour acheminer une eau sous pression jusqu’à Argentoratum pour le prestige du limes romain et le fonctionnement des services publics.

Ce mode de vie urbain, avec les thermes, les fontaines et l’eau courante pour l’artisanat, devait séduire la population locale et les romaniser. L’aqueduc avait donc un but économique et politique. Inauguré au Ier siècle, l’aqueduc a participé à la croissance d’Argentoratum qui se poursuivra jusqu’à l’effondrement de l’Empire romain.

Plan schématique de l’occupation romaine au IIe siècle à Strasbourg. Photo : Archéologie Alsace

Quels vestiges ?

Après la chute de l’empire, les vestiges devaient être nombreux dans le paysage car tous les 10 mètres environ, des éléments en pierre taillée que l’on appelait columnaria était installées pour maintenir la déclivité progressive et assurer une sortie d’air en cas de surpression. 

De plus, selon Vitruve, les Romains avaient l’habitude d’intercaler des réservoirs tous les 7 kilomètres environ pour que toute la longueur de la conduite ne soit pas rendue inutilisable en cas de travaux. Mais ces réservoirs et tout ce qui était construit en brique ont disparu. 

Le tracé de l’aqueduc contemporain

La prise d’eau de l’aqueduc existe toujours. Il s’agit de la source de la Souffel à Kuttolsheim. L’eau y jaillit de façon légèrement sulfurée dans le fond d’une petite mare. Les Romains ont dû bâtir un bassin de décantation pour purifier l’eau avant qu’elle ne s’engouffre dans l’aqueduc, un vestige antique toujours observable. 

L’aqueduc continue ensuite en ligne droite jusqu’à ce qu’il bifurque de Hurtigheim vers Oberhausbergen pour éviter un relief puis il suit le ruisseau du Musaubach à travers les champs de Dingsheim. C’est ici que des vestiges ont été découverts en 1967 par les frères Albert et Bernard Debès et Ervin Kern, archéologue du service archéologique d’Alsace.

Dans le rapport de leur découverte, les archéologues ont consigné :

« (…) près de 15 mètres dans les champs de Dingsheim au lieu-dit Dielenwand. [L’aqueduc] longe le ruisseau du Musaubach en direction d’Oberhausbergen. Cette crête domine ainsi assez largement les parcelles voisines, ce qui pose un problème pour l’aménagement de la conduite dans les champs situés plus bas en provenance de Kuttolsheim. (…) Le tronçon découvert était très peu profondément enfoui ; à peine 15 à 20 cm de terre recouvrait la partie supérieure des tuyaux. La conduite était constituée de deux rangées de tuyaux en terre cuite, encore parfaitement joints à l’aide d’un mastic composé de chaux détrempé dans l’huile chaude. »

Ensuite, l’aqueduc arrive à Oberhausbergen, où il doit passer au-dessus du ruisseau du Musaubach.
C’est à cette endroit précis que ce trouvait le seul pont du tracé. Ces dimensions ne sont pas connues mais d’après l’archéologue Brahim M’Barek, il devait faire entre un et deux mètres de hauteur et quatre ou cinq mètres de long maximum.

Une fois le col des hauteurs d’Oberhausbergen passé, l’aqueduc file en ligne droite à travers Cronenbourg jusqu’au centre de Strasbourg via l’actuelle route d’Oberhausbergen. 

L’aqueduc romain terminait son parcours au bord du camp de la legion VIII dans un réservoir que les romains nommaient castelum divisorium. Celui de Strasbourg se trouvait à l’emplacement des Galeries Lafayette. 

Une fois sorti du Castelum Divisorium, des tuyaux de plomb prenait le relai jusqu’aux fontaines, villas et les thermes. À Argentoratum, ils étaient à l’intérieur du camp de la légion VIII Augusta, sous l’actuelle rue du Dôme au niveau de l’Hôtel Livio, qui abrite des écoles privées et une agence de la Société Générale.

On ne connait pas la date précise de l’assèchement de l’aqueduc d’Argentoratum mais s’il fonctionnait peut-être encore partiellement après l’arrêt de son entretien, il fut détruit avec toute la ville lors du passage d’Attila à Strasbourg en 451.


#archéologie

Activez les notifications pour être alerté des nouveaux articles publiés en lien avec ce sujet.

Voir tous les articles

Autres mots-clés :

Offre découverte : 1€ le premier mois
Partager
Plus d'options