« J’ai été passeur entre le Maroc et l’Espagne »
Société 

« J’ai été passeur entre le Maroc et l’Espagne »

actualisé le 28/03/2016 à 23h04

Légende (Photo CF / Rue89 Strasbourg)

Rencontré à Strasbourg, Malik a passé plus de deux ans derrière les barreaux pour avoir fait traverser illégalement la frontière européenne à des Africains (Photo CF / Rue89 Strasbourg)

« Passeur » payé 1 000 euros par tête passée en Europe, il camouflait des Africains près du moteur de sa voiture. Rencontre avec Malik, dont la technique consistait à se fondre dans la multitude à la douane espagnole de Melilla.

Malik, le prénom à été changé, est un marocain de 50 ans. Rencontré à Strasbourg, il a été condamné à 5 ans d’emprisonnement pour trafic d’êtres humains en Espagne. Récemment sorti de prison, il témoigne de l’engrenage qui l’a amené à transporter des Africains du Maroc vers l’Espagne. Sa spécialité : cacher des clandestins dans une voiture, dans des compartiments près du moteur et sous les banquettes.

Enfant d’une famille aisée de Nador, dans le nord du Maroc, à 30 kilomètres de l’enclave espagnole de Melilla, Malik grandit avec ses 10 frères et sœurs, suit des études, aide son père dans l’entreprise familiale et cultive ses terrains agricoles, des champs d’olives. Il se souvient de ses débuts comme « passeur » :

« J’avais 32 ans quand un “patron” africain est venu me demander si je voulais “combiner” avec lui. Il me proposait 1 000 euros par tête passée du côté de Melilla. Eux demandent 5 000 aux clandestins, 1 000 pour traverser par la mer. J’ai alors acheté une première voiture, une Mercedes 250 noire, dont les papiers n’étaient pas à mon nom. La première fois, ils étaient deux, j’ai pris 2 000. J’avais les jambes qui tremblaient, mais c’est comme tout, on s’habitue. J’ai chargé les deux personnes à Nador, ils se sont allongés sur la banquette à l’arrière. Il ne fallait pas qu’on les remarque. Ici, des Noirs avec des Marocains c’est louche. Près de la frontière, j’ai garé la voiture dans une forêt et les ai laissés seuls avec leur bouteille d’eau, le temps que je jette un œil. Je les ai camouflés, et je suis passé tranquille. »

Malik délaisse alors son salaire mensuel de 300 euros et mène ce que l’on appelle « la grande vie » : voitures, sorties, cocaïne et Nike aux pieds. Il propose un service “luxe”, ou le pire qui puisse arriver est de se faire prendre, contrairement aux chaloupes qui traversent la Méditerranée au péril de la vie des migrants. Les familles les plus aisées financent ces voyages.

Dissimulés dans les banquettes et le réservoir

Allongés « comme dans un tombeau », les clandestins sont cachés sous les banquettes quand il s’agit de fourgonnettes, à coté du moteur dans les Mercedes et Renault 11 par exemple. Ils peuvent être aussi dissimulés dans une partie du réservoir d’essence du véhicule. Malik assure n’avoir jamais eu recours à cette méthode. Les plastiques servant pour les cachettes sont conçus par des garages au Maroc.

« Les Peugeot 405 sont parfaites pour dissimuler les clandestins dans le réservoir d’essence. Il faut toutefois percer la cuve pour qu’ils puissent respirer. Moi ma spécialité, c’était le moteur. Les jours de queue au poste de frontière, je coupais le contact et poussais la voiture, pour limiter la chaleur. Je pensais toujours à eux. J’ai parfois camouflé jusqu’à 3 personnes. »

Le moment de soulagement : « pasa jéfé »

« Je savais que ce n’était pas normal de cacher des gens dans le moteur d’une voiture, mais je ne voyais pas le mal. Je faisais ça pour les aider. »

Quelques dizaines minutes suffisent pour accéder à Beni Ansar, poste de contrôle de la frontière entre le Maroc et l’Espagne. Le passeur doit être attentif aux douanes qui tiennent la garde, car selon Malik certains guardia civil (gendarmes espagnols) fouillent et utilisent des appareils de détection, d’autres laissent passer.

« Beaucoup de monde traverse chaque jour, les douanes ne peuvent pas fouiller tout le monde. À la frontière, c’est chaotique, les gens râlent, klaxonnent, ils veulent tous rentrer. Moi, je connaissais les visages des douaniers qui laissent passer facilement. Entre ceux qui reviennent de Melilla et les patrons qui rôdent, nous avions la possibilité de savoir si le passage était risqué ou pas. Moi, je jetais un coup d’œil, à pied, avant chaque périple. Il m’est aussi arrivé plusieurs fois de faire demi-tour devant le poste de frontière. Un endroit est d’ailleurs prévu pour ça, pour les gens qui ont oublié les papiers de leur voiture par exemple. Le moment de soulagement, c’est quand le douanier te dit pasa jéfé (tu peux passer, chef). »

Une fois de l’autre coté de la frontière, Malik dépose rapidement les Africains dans un garage ou à l’arrière d’un bâtiment. Systématiquement, le migrant équipé d’un portable prévenait le “patron” de son arrivée. Malik confie qu’il est important qu’ils arrivent sains et saufs :

« Un jour, une jeune fille était dissimulée dans mon moteur. Arrivé au poste de frontière, elle a paniqué et s’est mis à frapper le double fond avec ses poings. J’ai fait demi-tour, en appuyant l’accélérateur pour faire du bruit pour que personne ne l’entende. Je l’ai ramené au patron. Je lui ai dit que je ne voulais plus jamais faire passer de fille comme elle. »

Malik percevait son argent à chaque retour de Melilla. Ils se rencontraient, avec son “patron”, dans un café. Parfois même, ils déjeunaient ensemble. Malik a toujours été payé, sauf pour le dernier.

Un à deux passage par semaine pendant 10 ans

Pendant plus de dix ans, le marocain a alterné entre des périodes de « travail », où il passait 1 à 2 fois par semaine le poste de contrôle « comme un chat » et des « vacances » pendant lesquelles il dépensait tout son argent en soirées et cocaïne.

Mais au printemps 2013, « un mauvais douanier » décide de pousser le contrôle : Malik effectue, sans le savoir, son dernier voyage au bord d’une Renault 11 grise, avec Mamadou, 19 ans. Pour la première fois, un appareil de détection de pulsations cardiaques, qui repère la présence de personnes malgré les cloisons, est utilisé.

Mamadou est décelé. Malik est conduit au poste de la Guardia Civil de Melilla, où il passe la nuit. Directement traduit devant le tribunal, il passe 3 mois en détention provisoire dans la prison Melilla. Il est ensuite condamné à quatre ans de prison ferme, et envoyé purger sa peine en Espagne, à Coruña.

Après un peu plus de deux années à Coruña, il est relâché devant le centre pénitencier ou un ami l’attend. Il décide de rejoindre la France et son frère à Strasbourg. Recommencer le trafic ? Malik assure que non, et accuse ceux qui entassent 71 personnes dans un camion, comme la police autrichienne l’a découvert récemment, d’être des « assassins ».

Aujourd’hui, son objectif est de régler sa situation et de travailler légalement :

« Je ne récidiverai pas. Si un gars meurt, je peux prendre 20 ans. Maintenant, je veux reprendre une vie normale. J’ai mon permis poids lourds, je vais travailler comme tout le monde. »

Des Subsahariens à la tête des réseaux

D’après Malik, ce sont des Africains qui contrôlent la plaque tournante du trafic dans le nord du Maroc : des “patrons” subsahariens, venus des mêmes régions que ceux qu’ils extorquent. À Melilla, quelque 10 000 personnes transitent chaque jour entre le Maroc et l’Espagne. Autant de véhicules susceptibles de contenir du tabac, de la drogue… ou des êtres humains.

À quelques kilomètres de Nador, la forêt de Gourourou est l’un des lieux ou les candidats à l’immigration élisent quartiers, certains squattent là-bas depuis plusieurs années déjà.

L'AUTEUR
Coralie Favre
Coralie Favre
Diplômée d'école de journalisme depuis juin. Effectue un stage de fin d'études avec Rue89 Strasbourg. Passionnée par les thèmes de société, environnement et culture.

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