Patrick Béranger, mon patron bien-aimé
Economie 

Patrick Béranger, mon patron bien-aimé

Patrick Béranger dans l'enceinte de la papeterie Lana. (Photo TC)

Patrick Béranger dans l’enceinte de la papeterie Lana. (Photo TC)

Viré de chez SCA Packaging à Fegersheim, Patrick Béranger était parti sous les applaudissements de ses salariés. Un an plus tard, il a rebondi en participant au sauvetage de la papeterie strasbourgeoise Lana. Et là aussi, sa méthode a séduit. Portrait d’un patron fédérateur.

Lundi 21 janvier 2013. La chambre commerciale du tribunal de grande instance de Strasbourg vient de placer la papeterie Lana Papiers Spéciaux en redressement judiciaire. Dans la salle des pas perdus, les représentants des 90 salariés ne masquent pas leur inquiétude. L’heure est grave, la papeterie de la Robertsau est au bord du gouffre. Leur avocat, Me Luc Dörr, décrit une entreprise qui a tout d’une coquille vide :

« Lana n’est plus propriétaire de son terrain, plus propriétaire de ses marques de papier et plus propriétaire d’une partie de ses machines ».

On a connu mieux armé pour échapper à la liquidation…

Même endroit, deux mois plus tard. Cette fois, les mines et les discours ont radicalement changé. Me Luc Dörr, encore : « Il faut encore se battre, tout n’est pas gagné, mais on a montré que cette entreprise a un avenir ». Un salarié souffle que « depuis quelques semaines, il nous a redonné espoir ».

A SCA Packaging, le personnel en grève… pour garder le patron

« Il », c’est Patrick Béranger, 60 ans. Il vient de réaliser un audit de Lana à la demande du comité d’entreprise et de son avocat, et il ne va pas tarder à exercer les fonctions de directeur général, sous le contrôle de l’administrateur judiciaire, Me Claude-Maxime Weil.

Dans le monde industriel strasbourgeois, Patrick Béranger n’est pas un inconnu. Il est même plutôt célèbre depuis qu’il a été licencié au printemps 2012 par le spécialiste de l’emballage SCA Packaging, à Fegersheim, une entreprise d’une centaine de salariés qu’il avait redressée dix ans plus tôt. Pour le défendre, le personnel s’était mis en grève. Au moment de son départ, ils lui avaient même fait une haie d’honneur. Pas banal. Echo médiatique garanti.

A la tête de Lana, Patrick Béranger a récidivé : les salariés ont adhéré à son projet, ils ont ensemble redressé l’entreprise et permis sa reprise par l’homme d’affaires danois Lasse Brinck, avec une participation minoritaire du groupe alsacien Schroll. Un événement qui n’a pas eu autant de retentissement, mais qui a tout de même été fêté en bonne et due forme.

15 jours pour trouver un futur à Lana

Quel est le secret de ce patron atypique ? Serait-il « de gauche » ? Sans surprise, Patrick Béranger se dit « apolitique ». Mais il passe vite sur ce mot pour confesser une pointe d’admiration pour Michel Rocard, un soupçon d’intérêt pour l’essai Indignez-vous de Stéphane Hessel et des choix électoraux « à la périphérie » : « J’ai toujours voté au premier tour pour des gens qui n’ont pas été élus ». Son credo, c’est « l’économie ». « Il faut trier tout ce qui ne sert à rien et alors on est dans l’économie », assène-t-il. Mais son économie à lui est au service de l’emploi. Il se targue de n’avoir « jamais fermé une entreprise » et ne veut surtout pas le faire :

« Je connais des patrons qui pourraient me payer deux fois plus cher [pour assurer ce genre de missions, ndlr]. On n’a pas les mêmes valeurs. On n’est pas dans le même pot de rillettes. »

Un proche du dossier Lana l’a qualifié de « magicien ». Béranger réfute. « Avec du recul, c’était même plutôt facile », glisse-t-il. Car s’il a accepté de prendre momentanément les rênes de la papeterie, c’est que l’audit initial l’avait un peu rassuré :

« Il m’a fallu 15 jours pour trouver une ligne de conduite qui permettait d’avoir un espoir. Je me suis rendu compte qu’il y avait ici des gens qui savaient travailler, des produits magnifiques et des clients fidèles. »

Patrick Béranger devant l'une des machines de la papeterie Lana (Photo TC).

Patrick Béranger devant l’une des machines de la papeterie Lana. (Photo TC / Rue89 Strasbourg)

Culture anglo-saxone

Pour ce manager de culture anglo-saxone, formé à l’Institut européen d’administration des affaires de Fontainebleau puis à Berkeley, en Californie, ce dernier point est primordial. « Ce qu’il faut, c’est un marché, martèle-t-il. On va d’abord à l’essentiel, et pour le reste on trouvera bien des solutions. » Il a procédé ainsi chez Lana, privilégiant la trésorerie avant de régler au fil du temps les questions de propriété des machines et de remise aux normes des bâtiments. En convainquant au passage l’ex-maison-mère, la société allemande Hahnemühle, de mettre la main à la poche. En connaisseur, Claude-Maxime Weil apprécie le boulot :

« Il a su créer une dynamique travail-capital très intéressante. Il devrait faire de la politique, parce qu’étant passé par de grands groupes, il sait très bien communiquer. Aussi bien vers le haut, car il sait mettre au point des documents facilement lisibles, que vers le bas, parce qu’il a cette qualité de parler vrai. Il a une honnêteté intellectuelle remarquable. »

Un caractère « dur » et « abrupt »

« C’est quelqu’un de direct », confirme Evelyne Wiegand, secrétaire adjointe (CGT) du comité d’entreprise :

« Il travaille avec tous les employés, il est très proche des élus du personnel et il ne nous cache rien. Il nous soumet toutes les idées qu’il a. »

Au fil des réunions, ce passionné de photo tire même le portrait de ses interlocuteurs… « Il a su respecter les salariés et leur donner envie de partager ce projet », constate Me Luc Dörr. Mais en même temps, confie Evelyne Wiegand, Patrick Béranger peut se montrer « très dur » : « S’il faut hausser le ton pour que ça passe, il le fait sans hésiter. » Le patron confirme l’ensemble:

« C’est une petite méthode managériale que j’ai. On se voyait tous les jours avec les élus, pendant une heure, pour essayer de trouver des pistes. »

Patrick Béranger se compare à un chef de gare qui « écoute la base, qui trie et qui aiguille » en fonction de ce qu’il juge prioritaire. Il peut se laisser convaincre par les salariés qu’une solution qui lui est suggérée est meilleure que la sienne. Mais « ils ont 23 heures par jour de démocratie et une heure à me subir », avoue-t-il. Car à la fin, le patron adepte du golf et de la voile reprend seul et fermement la barre. Il tranche froidement, exécute rapidement:

« Je ne fais pas beaucoup de compromis. Je suis dur, j’ai un style un peu abrupt, d’autant plus abrupt que la situation est critique. Mais je ne suis pas plus dur que l’économie. Souvent, les entreprises vont au dépôt de bilan parce qu’elles n’ont pas su aborder le problème. Moi, je suis comme un chirurgien qui se doit d’annoncer vite que c’est un cancer, que c’est très grave, qu’il faut vite opérer. »

Chez Lana, cela a conduit à une trentaine de licenciements dans les premiers mois, une étape jugée indispensable pour sauver l’entreprise. « Il a pris des décisions difficiles pour les salariés, mais cela avait du sens pour eux », analyse Me Dörr. « Les 60 qui restent, ils travaillent maintenant la fleur au fusil, ils ont vraiment l’impression que cette reprise n’est pas un feu de paille », affirme pour sa part Me Weil.

« Faire cinq Lana »

Ce qui « indigne » Patrick Béranger, c’est « la piètre qualité managériale » de certains dirigeants :

« On sauve 20% des entreprises en difficulté, mais on pourrait faire deux fois plus. Il y a des entreprises qui ne peuvent pas être sauvées dans les conditions actuelles à cause des erreurs de leurs managers, parce qu’il y a des analyses qui ne sont pas faites, des fondamentaux qui ne sont pas respectés. C’est là qu’on pourrait intervenir ! »

Son avenir, il l’imagine sur ce créneau, en tant que consultant. « Dans les cinq ans à venir, je peux peut-être faire cinq Lana », se prend-il à rêver. Me Claude-Maxime Weil, par lequel transitent de très nombreux redressements judiciaires, se dit prêt à refaire appel à ses qualités de « go-between qui arrive à comprendre les problèmes des patrons et ceux des salariés ». En attendant, il restera chez Lana Papiers Spéciaux au moins jusqu’à Noël, pour épauler Lasse Brinck. « On va le regretter », dit Evelyne Wiegand, de la CGT. Une autre haie d’honneur en perspective ?

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L'AUTEUR
Thomas Calinon
Thomas Calinon
Journaliste indépendant, avec une affinité pour l'économie.

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